Tir groupé : ils sont passés sur nos platines - 10 indispensables de mars/avril 2026 (par Rabbit)

Rebelote après ce premier volet bien achalandé, cette fois on s’attaque aux mois de mars et avril avec 10 autres coups de coeur pas encore chroniqués dans nos pages.





- John Sarastro - Coyotes (6/03/2026 - MadGood Records)

On avait laissé le génial beatmaker basé en suisse sur une collaboration mystique et baroque avec le rappeur Wolf Windblade, cette fois c’est en solo que nous revient l’auteur du remarquable Obsidian Lanes (cf. #24 ici), toujours prêt à emmener le hip-hop instrumental dans ses retranchements les plus improbables et intrigants. Au programme de ce Coyotes aux instrus aussi concis qu’immersifs - tout simplement mon album de l’année jusqu’ici au risque de spoiler mes futurs classements : des dystopies sèches mâtinées de rondeurs jazzy et de samples ciné de bruits en tous genres, du futurisme organique et anxieux, du groove de soundtrack imaginaire quelque part entre le Lalo Schifrin 70s, le Danny Elfman 90s et le défunt label Def Jux, de la tension insidieuse et des cordes dissonantes à tous les étages, d’étranges collages déstructurés par-ci par-là, un soupçon de dub et d’ambient, une bonne dose de méditation science-fictive que ne laissait pas forcément présager cet artwork animalier... et tout de même quelques coyotes qui hurlent à la mort, histoire d’être cohérent. Un chef-d’oeuvre funeste et inclassable en somme, qui n’a rien à envier en inventivité et en pouvoir d’évocation au Foley Room d’Amon Tobin ou au DJ Shadow des débuts.



- Dälek - Brilliance of a Falling Moon (27/03/2026 - Ipecac Recordings)

Décidément jamais décevants, Will Brooks et son groupe désormais réduit au seul coproducteur et instrumentiste Mike Manteca (puisque le guitariste Joshua Booth semble avoir quitté le navire sans crier gare) nous cueillent même, 4 ans après l’atmosphérique Precipice (cf. #58 ici) au bouillonnement presque éthéré, avec l’un de leurs meilleurs crus post-Abandoned Language  : on y retrouve autour du rap belliqueux du MC susnommé cette mixture de beats lourds et de textures abrasives à mi-chemin du dark ambient et du shoegaze, dans une veine épurée au downtempo bien balancé nettement moins ambient que celle de l’opus précédent sans pour autant sonner aussi martial et véhément qu’à l’époque dAbsence par exemple. De ce dernier, à défaut de son asphyxiante densité en nappes papier-de-verre, Dalëk ressuscite néanmoins une part de l’hypnotisme malaisant sur des titres tels que Knowledge | Understanding | Wisdom ou surtout For the People, entre deux incursions plus élégiaques (les méditatifs Expressions Of Love et I AM A MAN). Un album sûr de sa force, qui n’a pas besoin de rouler des mécaniques mais semble voir le duo retrouver du plaisir dans la dynamique et le groove du hip-hop, un esprit qui justement commençait aussi à nous manquer de la part des New-Jersiens.



- Adrian Younge - Younge (17/04/2026 - Linear Labs)

Coutumier des enregistrements à l’ancienne, le curateur et principal instrumentiste de la série de sorties - et désormais label - Jazz Is Dead (main dans la main avec son compère, et ex A Tribe Called Quest, Ali Shaheed Muhammad) livre ici avec la participation d’un ensemble de musiciens affiliés pour partie à son écurie Linear Labs son plus bel album "solo" depuis des lustres. Pas farouche, le Californien marche ici dans les pas de l’indépassable David Axelrod avec des instrus luxurieusement arrangés et cinématographiques en diable (les cordes capiteuses de Portschute ne laissant d’emblée aucun doute sur cette filiation), un peu plus soulful et romantiques que ceux du maître dont les recoins volontiers névropathes avaient plutôt trouvé preneur du côté des Heliocentrics, mais avec une belle tension sous-jacente lorgnant par moments sur le free jazz (Human Absence, Respond to Sound). Un petit classique instantané, 70s jusque dans sa pochette, auquel la production analogique de Younge confère un son chaleureux et qui se démarque par ailleurs pour ses motifs de cuivres très particuliers un peu partout, évoquant tout comme le clavecin de Bryan Velasco sur Galt et Visual Assault les bandes originales transalpines de la belle époque.



- Lipphead - The Long Way (3/04/2026 - Def Pressé)

Bizarrement, j’étais jusqu’ici complètement passé à côté de Lipphead et de son incarnation visuelle récurrente dont le visage de cartoon décalé n’est que lèvres, collaboration du grand Blockhead avec un certain Eliot Lipp dont les premiers enregistrements remontent pourtant à 2019 avec déjà deux longs formats dans l’intervalle. 3e opus du duo, The Long Way fera donc office pour moi de porte d’entrée dans cet univers qui ne surprendra pas fondamentalement les fans de l’ex beatmaker attitré d’Aesop Rock, tant on y retrouve une bonne partie de ce qui fait le sel de ses instrus en solo : vibe cinématographique, constructions à tiroirs, télescopages d’influences diverses et variées qui vont ici du jazz au disco, de la soul au psychédélisme en passant par la funk ou les bandes originales 70s. Coutumier de son côté d’une funk électronique aux beats plus simplistes et dansants, Lipp, new-yorkais comme son compère, tire l’ensemble vers quelque chose de plus frontal et en apparence superficiel, loin des polyrythmies subtiles que l’on connaît à l’auteur de Downtown Science... et pourtant l’album, sous ses dehors hédonistes, n’en regorge pas moins de beaux instants de féérie (Enter the Ricola Man) voire de mélancolie (Castlegar), Blockhead infusant plus ou moins discrètement leurs compos de ces collages baroques et autres élans lyriques qu’on lui connaît depuis Music by Cavelight. Un projet dont le nom devrait donc finalement rester sur le bout de nos lèvres...



- Sixtoo - 30 (30/04/2026 - OG’s Only)

Un peu de triche ici mais l’ami Vaughn Robert Squire l’a bien cherché en ne sortant initialement qu’en vinyle ce retour de son séminal projet Sixtoo en septembre dernier, 18 ans après le chef-d’oeuvre instru Jackals and Vipers in Envy of Man. Qu’importe, c’est bel et bien depuis fin avril que ce généreux 30 de près de 65 minutes, entièrement instrumental lui aussi, bénéficie d’une distribution en digital, permettant enfin au plus grand nombre (et aux réfractaires au microsillon, dont je fais partie) de poser l’oreille sur cette collection de vignettes abstract, certes un chouia lisses et proprettes en comparaison de ce que l’auteur du fabuleux Antagonist Survival Kit, ancien compère de Buck 65 au sein des Sebutones, nous proposait à la grande époque de ses productions pour Sole ou Sage Francis, mais pour l’essentiel percutantes et plutôt inspirées. Aux abonnés absent, le flow du Canadien laisse place ici à des cuts, samples de rappeurs et autres choeurs féminins, entre deux détours dub ou downtempo garantissant un ensemble joliment varié qui ne révolutionne rien mais n’en a pas pour autant oublié ses éléments singuliers, des sonorités de guitare ou de contrebasse au sampling baroque mêlé de synthés du côté obscur.



- Sole & Televangel - Dads At The End Of The World (6/03/2026 - Autoproduction)

Après des années à fricoter avec le producteur DJ Pain 1 et à nous décevoir sur des instrus quelque peu racoleurs, l’ex patron de feu Anticon avait initié au printemps 2025 avec sa participation à l’excellent High Artifice d’Aupheus un revirement que l’on n’attendait plus en direction de son ADN indie et dystopique des grandes heures. Un an plus tard, cette collaboration avec Televangel fait bien plus qu’esquisser le retour en forme espéré : si l’ex Blue Sky Black Death ne fait pas totalement une croix sur les rythmique trap qu’affectionnait DJ Pain 1 (cf. The Crumbles), ayant lui-même flirté plus d’une fois avec des productions borderline bling-bling pour Nacho Picasso par exemple, la qualité aérienne des synthés rétrofuturistes aux textures gondolées et la mélancolie qui se dégage de ces mélodies presque electronica (influence également palpable sur les beats concassés de Rules par exemple) constituent un parfait écrin pour le storytelling de Sole qui a la rafraîchissante idée d’assumer son âge et de nous parler, notamment, de ses peurs de daron face à un futur plus menaçant que jamais et de ce que la parentalité lui évoque de sa propre enfance. On n’imaginait pas l’activiste coutumier des instrus post-apocalyptiques via son side-project Mansbestfriend intituler un jour l’un de ses morceaux Kids, en l’occurrence une sorte d’incursion techno-pop qui voit le rappeur chantonner à moitié sur les refrains sans pour autant renier la fébrilité d’un flow certes assagi mais toujours mordant (en particulier sur le superbe morceau-titre).



- Xzibit, B-Real & Demrick - This Thing Of Ours (10/04/2026 - Ineffable Records)

N’ayant jamais été particulièrement client de Xzibit dans les 90s/00s, je n’attendais pas grand chose voire même plus ou moins rien du tout d’un retour du rappeur ricain après une grosse douzaine d’années de break, initié l’an passé avec un Kingmaker que j’avoue n’avoir pas encore écouté et au générique duquel figurait déjà B-Real sur un titre, entre autres invités prestigieux. Une collaboration avec le MC de Cypress Hill n’était pas d’ailleurs pas davantage source d’excitation pour moi sur le papier, les sorties solo du Californien m’ayant plutôt glissé dessus, de même que celle de 2024 avec Psycho Les. Toutefois, avec ce genre de rappeurs qui savent faire le taf (on peut inclure Demrick, même du haut de ses 15 petites années de carrière seulement en comparaison des deux vétérans), tout est affaire de production finalement, et c’est là que This Thing Of Ours vient nous cueillir, l’efficace Scoop DeVille, croisé chez pas mal de monde ces 20 dernières années (de Snoop Dogg et 50 Cent à Raekwon et Kendrick Lamar en passant par Murs, Jonwayne ou Apathy - sacré grand écart !), étant enfin lâché en solo sur l’entièreté d’un disque d’envergure, pour le meilleur. Funeste et percutant (SK Anthem), capable d’une dynamique assez irrésistible (Call the Cops) et de polyrythmies bien senties (This Thing of Ours, High Energy, l’excellent By Any Means aux élans dub) comme d’incursions quasi épiques aux samples et instrumentations justes et sans chichis (les cuivres de Fired Up, les harmonies de clavier de Levels, la guitare électrique de Hand Grenade digne du Bomb Squad avec en guest de luxe un Chuck D en feu, les orchestrations à la fois élégiaques et menaçantes de Slippin, la référence distordue au soundtrack de Psychose du final We Are the Killers...), l’album voit son metteur en son se dépasser et entraîner dans son sillage les trois rappeurs transfigurés, pour un résultat redoutable où copinent sans excès de racolage le gangsta rap et l’horrorcore.



- Julien Ash & philippe neau - Notes de saisons (27/03/2026 - Lotophagus Records)

Pour cette première collaboration, les deux musiciens français que l’on suit de près à IRM - et dieu sait que ça n’est pas toujours facile au regard de leur productivité, surtout du côté de Julien Ash qui en est déjà une dizaine de sorties cette année -, épaulés aux instruments acoustiques par Aloïs Lang (fidèle comparse de ce dernier au sein de Nouvelles Lectures Cosmopolites), ont su trouver d’emblée le parfait équilibre entre leurs univers respectifs. Né de leur intérêt commun pour un dark ambient atypique, Notes de saisons déploie ainsi telle une bande-son évocatrice des sombres recoins de notre inconscient les textures organiques tout en grouillements, clapotis, crépitements et autres chuchotements chères à philippe neau, adepte d’un field recording marécageux, tandis que Julien Ash et son compère de NlC les élèvent à force de cordes et synthés élégiaques, de drones magnétiques, de glitchs stellaires et même de saxo névropathe sur l’inquiétant Le Puits aux Sons. Une plongée en soi-même aussi fascinante qu’immersive, que Lotophagus Records a eu la riche idée de sortir en CD pour le collectionneur qui sommeille en vous - une première pour le label, qui vient déjà de remettre le couvert avec le très bon The Sentence Isn’t Certain de Grosso Gadgetto & Jon Shuemaker.



- Aurelia Evgenia - Fierce (3/04/2026 - EC Underground)

On connaît les racines françaises du label floridien EC Underground, cogéré par l’amie Florence aka moiCflo avec laquelle nous avions coorganisé le concert de Christ., ex Boards of Canada, dans le cadre de notre festival Sulfure en 2019 (l’occasion de rappeler que notre chronique à 4 mains du dernier BoC est en ligne), pas si étonnant donc d’y retrouver ce premier long format d’une musicienne autodidacte basée en Haute-Savoie, accessoirement l’une des très belles surprises de ce début d’année. Derrière l’artwork animalier illustrant la supposée férocité du titre s’y cache un downtempo délicatement enluminé qui fait la part belle à la fois aux mélodies de piano modern classical en majeur, oniriques et posées voire parfois presque ambient (Animals, Element Air ou le plus clair-obscur Reset The Void), et à un certain futurisme électronique rappelant de loin l’inspiration stellaire et cybernétique chère au défunt label Tympanik Audio sur des titres tels que Premispheres et Interconnexions en particulier, entre arpeggiators, synthés cosmiques et beats concassés.



- Tim Koch - 🟠 (18/03/2026 - DataDoor)

Moitié des géniaux Dolphins of Venice chez Mahorka, le musicien électronique basé à Adélaïde fait régulièrement des infidélités à son duo australo-américain, comme en témoignait en 2023 l’excellent Tourbillon (​é​tendue). En bon touche-à-tout néanmoins, ça n’est plus dans l’IDM façon label Warp qu’officie cette fois le bonhomme, également membre du passionnant trio Takamu, mais dans une ambient dronesque et magnétique aux incursions saturées voire stridente, au gré d’une unique piste à combustion lente d’une grosse demi-heure. Un album qui n’en demeure pas moins tout aussi irréductible et abstrait que son étrange "titre" visuel, puisqu’il finit tout de même par renouer, à la 16e minute et pour une courte durée, avec le genre de braindance dadaïste et plutôt minimale dont Tim Koch partage le goût avec les séminaux Mouse on Mars ou plus récemment notre chouchou britannique Kingbastard.