"Parle-nous de ta collection" : Philippe Blache (Triple Moon Records, Igloo Mag)
Grand timonier de Triple Moon Records, Philippe Blache est également musicien - sous son propre nom ou celui de Days Before Us - mais aussi rédacteur pour nos confrères d’Igloo Magazine. Amateur de musiques obscures et contemplatives, il propage celles-ci avec obstination, dénichant pour ses lecteurs et auditeurs les groupes les plus confidentiels. Il nous paraissait donc être le client idéal pour une exploration approfondie de sa discothèque. Laquelle est à l’image de ses différentes productions.
Premier album acheté ?
Pour peu que je me souvienne le premier album acheté durant mon adolescence doit être Bloody Kisses (1993) de Type o Negative, deux, trois ans après sa sortie. Ce qui me plaisait déjà le plus dans la scène metal était le doom-gothic par ses thèmes lourds, lancinants et sombres portés par une imagerie très « dark romantic » ainsi que le proto-black viking de Bathory (dans Blood Fire Death et Hammerheart).
Dernier album acheté ?
Le dernier album acheté courant avril est le Night Moss de Teahouse Radio & Skeldos de chez Hypnagoga Press, label norvégien du couple Asa et Pär Boström (Kammarheit...) qui officient depuis longtemps dans différents projets estampillés dark ambient, dronesques, telluriques, révélant la froideur hivernale et la force mystique des paysages nordiques.
Ton format préféré ?
Je suis assez partagé sur le sujet et ne peut véritablement trancher. Les deux formats ont leurs forces et leurs faiblesses. Cependant ayant commencé une collection en format CD je ne possède qu’un nombre limité de vinyles soit récupérés, de seconde main avec l’achat de quelques parutions récentes (non disponibles dans un autre format physique). Je me caractérise plus comme faisant partie de la « team » CD, également pour un gain de place/rangement et pour la praticité de ce support.
L’album le plus rare de ta discographie ?
J’ai toujours essayé d’acquérir quelques raretés mais surtout d’éviter les doublons et les albums que j’estime secondaires, également par faute de moyens. Par rareté on peut entendre des groupes oubliés, appartenant à l’underground et soumis à de petits tirages mais aussi très cotés par la valeur intrinsèque et par leur aspect obscur, loin d’irradier le marché par leur faible nombre d’exemplaires en circulation. Je dirai donc peut-être quelques références de Shandar Records, Cramps Records (pour tout ce qui est des musiques minimalistes, expérimentales et mixtes par quelques personnalités musicales visionnaires) ou les premières sorties de Ohr/Kosmische, Kuriere comme le Tarot (1973) de Walter Wegmüller (sorte de super projet animé par une figure ésotérique et multiple de la musique « cosmique » allemande).
L’album que tu as emprunté et jamais rendu ?
Encore tout récemment j’ai emprunté sans la rendre une copie CD provenant d’une médiathèque, avant une opération de « désherbage » (fermeture du département musique en libre accès). L’album en question est la réalisation collaborative entre Pharoah Sanders et Floating Points accompagnés par le London Philarmonic Orchestra, véritable ovni des musiques semi-improvisées, paysagères, énigmatiques.
L’album que tu as racheté en oubliant que tu l’avais déjà ?
Aucun.
Un album que tu as volé dans un magasin ?
Aucun.
Un album que tu as perdu et tu t’en veux à mort ?
Aucun.
L’album qu’on t’a offert et qui était une énorme plantade ?
Probablement un Black Sabbath post-Ozzy Osbourne. Déjà que la première mouture ne me plaisait guère (hormis quelques titres accrocheurs notamment sur Vol IV et Master of Reality) mais là c’était de trop même si je peux reconnaître les talents des musiciens conviés.
L’album que tu acheté uniquement sur la foi de sa pochette ?
J’avoue avoir un faible pour les pochettes rétrofuturistes, surréalistes et poétiques un tantinet Dali-esques de Urs Amann réalisées pour le pionnier de la musique planante et synthétique Klaus Schulze dans les années 1970. Je n’apprécie dans leur intégralité que quelques albums dont Irrlicht (1972) et Mirage (1977) mais je me suis laissé happer par la beauté des visuels de Timewind (1975) et Picture Music (1974) dont je n’ai les objets que pour leur valeur esthétique.
L’album que tu recherches depuis des années ?
Je cours après plusieurs albums, au tirage parfois épuisé en ce qui concerne les labels mais dorénavant disponibles sur les marketplaces et ventes de privés, je pense notamment à Traditional Music of Amygdala (1991) du Hongrois Hortobagyi, qui m’avait été recommandé il y a plus d’une quinzaine d’années, œuvre grandiose, sombre, étrange, initiatique et néo-liturgique, quasi précurseur de la mouvance dark ambient bien que les fondements du genre aient été posés dans les 80s avec les paysages électroniques désolés, angoissants et hypnotiques de Lustmord, Zoviet France, Nocturnal Emissions... Bien que controversés et connotés négativement de par ses accointances idéologiques, je cherche à pouvoir mettre la main sur les malsains délires expérimentaux de NON (Boyd Rice) dans God and Beast et Children of the Black Sun.
L’album que tu es le seul à apprécier dans ton entourage ?
L’album de funeral doom ultra lancinant de Warning intitulé Watching Things from a Distance. Au-delà de l’aspect clairement dépressif des chansons, la rythmique écrasante et le côté au bord des pleurs du chanteur, cet album n’a jamais suscité l’adhésion auprès de mon entourage... pourtant c’est une sacrée réussite du genre et je le considère comme unique, sortant des carcans habituels.
L’album avec lequel tu as joué au frisbee tellement c’était mauvais ?
Étant donné que j’appartiens à la génération des 90s je me souviens avoir été abreuvé jusqu’à la nausée par la vague grunge, la bande FM a martelé (sans ménagement) notre génération avec du Nirvana, groupe que j’ai toujours amplement détesté, peut-être à tort mais je me serais bien vu à cette époque utiliser une galette du groupe de Seattle en mode frisbee.
L’album dans le plus mauvais état ?
J’ai beaucoup poncé les albums de Ash Ra Tempel au temps où j’avais découvert la scène prog allemande qui lorgnait avec plaisir sur des terrains largement plus audacieux que la vague britannique confinée dans le format pop classique malgré les plans instrumentaux techniques et alambiqués. Je crois que j’ai certains vinyles sacrément endommagés, déjà achetés à l’époque de seconde main à des prix frisant parfois l’indécence. Ces albums prennent la poussière, n’y revenant maintenant que rarement.
Le grand classique absent de ta discographie ?
Peu s’accordent sur la définition du terme classique, fer de lance d’un nouveau genre musical ? Une musique qui transcende les bornes générationnelles ou dont la valeur d’excellence en termes compositionnels la hisse sur le pavois des plus grands. Parmi les précurseurs de différents mouvements ma collection ne prétend pas à l’exhaustivité, néanmoins je cherche assidûment à régulariser Songs of a Dead Dreamer de DJ Spooky qui annonce ce qu’on appellera l’illbient, contraction de ambient et folie en anglais. Je cherche aussi à régulariser certains Nurse with Wound et ses bizarreries expérimentales un peu glauques, ou le superbe Beauty Reaps the Soul of Solitude de Nature & Organisation, peut-être à ce jour le plus galvanisant et réussi album de dark folk.
L’album qu’on ne s’attend pas à y trouver compte tenu de l’image que tu renvoies ?
J’ai des goûts assez protéiformes bien que largement tendus vers le contemporain et l’avant-garde avec des escapades parfois cérébrales, vespérales voire sépulcrales, aux confins du (post) industriel, de la (néoclassique) dark wave, de l’ambient et du minimalisme radical donc beaucoup seraient surpris que j’affectionne parfois me passer des disques de musiques anciennes, principalement instrumentales, comme pour luth solo avec l’Italien Carlo Gesualdo (renaissance tardive) et ses pièces lamentatoires, dissonantes, innovantes et intimistes magnifiquement interprétées par Bor Zuljan dans Il Liuto del Pincipe.
La dernière fois que tu as fait tourner un album en format physique chez toi ?
Hier soir, From a Dark Chasm Below de Herbst9, en format CD, un des obscures classiques produits par Loki Foundation, à l’époque où le label sévissait dans l’univers des musiques sombres, rugueuses, occultes, dystopiques et isolationnistes à base d’electronica et d’ambiances texturées. Un album qui annonce leur meilleur, à savoir Consolamentum. Le groupe correspond à une frange plus tribale-mystique du dark ambient.
Un album encore sous blister sur tes étagères ?
Je me suis laissé séduire et tenter par les chroniques vues ici et là au sujet de Mythologies de Thomas Bangalter (ex Daft Punk) donc je l’ai acheté sans sourciller en me passant de toute écoute préalable. En rentrant chez moi j’ai fait une écoute en ligne, et là quelle ne fut pas ma déception ou déconvenue, je m’attendais à tout autre chose que cet amalgame de sonorités agissant mimétiquement comme du sous répertoire de musique classique russe, sorte de pastiche sans âme ni personnalité. Je le garde donc sous blister, ayant pensé le revendre, je lui donnerai quand même une seconde chance.
Est-ce que tu collectionnes du merchandising ?
Très peu étant donné les genres musicaux de niche et assez confidentiels qui me passionnent. Les distributeurs, labels et artistes eux-mêmes produisent très peu de merch en dehors parfois de quelques t-shirts que j’ai pu acheter par l’entremise de l’excellent Tesco Organisation. SkullLine possède également sa section apparel/ goodies, mais le catalogue est très mince.
https://triplemoonrecords.bandcamp.com/
https://igloomag.com/author/philippe-blache
- 23.06.2026 par

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