Timshel : "Ne pas cacher les aspérités, les défauts, fait partie intégrante de la beauté de la musique"

Remarqué en début d’année avec un album puisant autant à la source du folklore anglo-normand qu’à celle de la musique expérimentale, le duo Timshel a depuis confirmé sur scène avec une série de concerts probants. Les semaines passant, les sept morceaux de Contre, aussi intrigants qu’envoûtants, avaient fait naître de nombreuses questions qu’il nous tardait de poser aux principaux intéressés. Sabine et Yann ont accepté d’y répondre avec la franchise qui caractérise leur musique. L’occasion pour nous de digresser quelque peu et de parler littérature, trésors du CDI et intelligence artificielle.

Indie Rock Mag : Bonjour à tous les deux. Commençons par une question très bateau : comment est né votre duo ?

Sabine  : Tout est né il y a très longtemps... en fait il y a 20 ans... Depuis qu’on se connaît, on a vu des concerts et on a toujours parlé de musique mais aussi de livres et d’art. Quand j’ai rencontré Yann, il était déjà dans un groupe et puis il en a eu un second, My North Eye, qu’il a toujours aujourd’hui. J’ai eu un projet seule quelques temps. Yann m’encourageait. On discutait de pourquoi faire de la musique aujourd’hui, des sons qu’on trouvait intéressants, de l’urgence qui doit exister. On est assez raccord là-dessus alors qu’on a des tempéraments plutôt opposés. Et il y a 3 ans, on a bu des bières et fait des morceaux et c’était simple... Alors on a continué. Le nom de Timshel c’était évident. Il est issu d’un livre (À l’Est d’Eden) que j’ai fait découvrir à Yann quand on s’est rencontré.


Évoquons maintenant les conditions d’enregistrement de votre album. Contre a été enregistré dans les conditions du live, en deux jours, sur un Tascam. C’est un choix assez radical. Pouvez-vous nous raconter un peu comment ça s’est passé et pourquoi avez-vous opté pour ce parti-pris ?

Yann  : Comme c’était notre premier disque et que Sabine n’avait pas d’expérience d’enregistrement, j’ai pensé que ce serait bien de travailler avec un ami, Nico Brusq, parce que j’avais déjà enregistré avec lui et que j’avais passé un super moment. Je pense que ce qu’on vit est important quand on fait un disque. Et Nico c’est quelqu’un d’adorable et solaire. Vu nos échanges et nos attentes niveau son, c’est lui qui a proposé le Tascam à bande et de venir chez nous. Il avait un emploi du temps chargé. Il n’avait que deux jours à nous accorder. On a trouvé que c’était intéressant et on a bossé comme dans des fous pour être prêts.

Sabine : On voulait un son brut, intime, loin de l’artificiel alors faire un album dans ces conditions on était enthousiastes ! Ceci dit, j’ai trouvé ça dur... Heureusement que c’était dans ces conditions. Sur les premiers morceaux, j’ai fait pain sur pain. J’ai pensé, sans le dire, qu’on avait fait une connerie d’enregistrer. Ça a été une brasse coulée de 4 heures. Heureusement que Yann et Nico étaient là sans jugements négatifs. Après d’un coup tout est passé. On a fait Je suis la glace en une prise. On savait que ça ne pouvait pas être plus. Je savais qu’après ma voix serait complètement cassée. Ça impose l’urgence, le réel. Et la vie aussi. On entend la porte qui craque sous la chaleur du soleil et j’aime ça.

Vous avez également fait le choix de mélanger français et anglais sur l’album, parfois même au sein du même morceau, avec cette répartition : Sabine principalement pour le chant en français et Yann pour le chant en anglais.

Sabine  : Ça vient des conversations qu’on a toujours eues. Je pense qu’on doit faire de la musique avec qui on est. Sans tricher. C’est ce qui fait sa particularité et son intérêt. Je n’aime pas le lissage, la musique qui correspond à des attentes, celle qui va où on l’attend, celle qui veut plaire. Dans la musique de Neil Young j’entends, entre mille choses, l’espace, la liberté, tout un héritage musical. Ian Curtis n’aurait jamais pu faire la même musique. Il m’évoque autre chose : le froid, l’aridité des villes industrielles du nord de l’Angleterre. Et moi je suis française. Et dans la musique que j’écoute il n’y a quasiment aucun groupe qui chante en français. Le français n’a pas les mêmes intonations que l’anglais et la syntaxe est plus alourdie. Ça va très bien avec du Brassens, avec « la chanson française »... Il est impossible pour moi de m’exprimer personnellement en anglais sinon je vois une caricature de moi-même, un clown. Je ne comprends pas trop les gens qui chantent en anglais et qui demandent à quelqu’un de les corriger parce qu’ils ne parlent pas réellement l’anglais. Je suis rouennaise, je n’ai pas de pedigree musical, le français ne se chante pas avec la musique que j’aime et la musique traditionnelle normande n’a jamais inspiré mes groupes adorés. Du coup je me suis dit que j’allais faire comme je pouvais. Yann c’est autre chose. Lui c’est sa langue « maternelle », il est français mais sa mère est galloise et lui a toujours parlé anglais. Quand on s’est rencontré je me souviens que je regardais intriguée les notes qu’il mettait sur le coin d’une table... des bouts de textes, les listes à faire, c’était toujours en anglais.

Il y a également cette grande amplitude dans le chant de Sabine qui passe de la froideur à la rage pure sur certains morceaux tandis que Yann opte pour une approche plus traditionnelle, plus mélancolique...

Yann  : Ça correspond à qui on est. Sabine est plus écorchée, a plus de violence en elle face à la société. Moi je suis plus contemplatif. J’apporte plus de douceur, Sabine est plus aride.

Sabine  : Et Yann en même temps, c’est la base de Timshel, s’il n’est pas là, il n’y a rien qui tient...

Justement, dans la chronique de l’album, j’écrivais que Je suis la glace était un peu votre Heroin à vous. Petit R. de merde a un peu la même dynamique. Lou Reed expliquait que, chaque fois qu’il jouait ce morceau avec le Velvet Underground, le groupe ne pouvait s’empêcher d’accélérer au fur et à mesure du morceau. Est-ce quelque chose de comparable qui se jouait pour vous avec ces deux morceaux ?

Yann : Lou Reed et le Velvet et tout ce que chacun des membres a créé avant ou après le groupe m’a depuis des années complètement obsédé (Berlin de Lou Reed, The Marble Index et les autres disques incroyables à l’harmonium de Nico, La Monte Young, John Cale le Gallois qui vient d’une vallée minière pas loin de celle d’où vient ma mère, l’antifolk de Mo Tucker). Sinon je sais pas si c’est vraiment lié aux Velvet mais on aime quand dans un concert il y a quelque chose qui s’expulse.


Expliquez-nous cette idée d’accompagner la voix de Sabine d’une chaîne sur Jordan. Comment cela vous est-il venu ?

Sabine : Je suis tombée par hasard il y a des années dans un CDI sur un livre qui prenait la poussière, une traduction de Marguerite Yourcenar de traditionnels blues. Dans ces blues, le rythme était marqué par ce qu’ils avaient sous la main, des marteaux par exemple. Ils étaient enchaînés les uns aux autres. J’ai aimé utiliser cette chaîne pour une chanson qui parle de la condition humaine. Ce livre m’a hantée, je n’ai jamais retrouvé d’autres exemplaires. C’était une édition de poche. Je l’ai rendu mais je regrette encore de ne pas avoir osé le voler car je suis convaincue que là où il était jamais plus personne ne l’a ouvert.

Au moins deux de vos chansons contiennent des références bibliques (Les serpents sifflent et Jordan) et il y a ce morceau intitulé My religion. Les textes religieux ont souvent cet aspect dépouillé, à l’os, une poésie sèche qui caractérise assez bien votre style. On pense aussi à la manière dont Leonard Cohen utilisait de telles références. Quel est votre rapport à ce type de textes ?

Sabine  : La religion imbibe les textes des musiques qu’on écoute. Leonard Cohen, Low, Josh Pearson, mais on n’a pas le même rapport à la religion en France. Personnellement la religion c’est la pire invention de l’homme. J’aborde toujours la religion en ce sens. Mais je crois dans la vie à une sorte de transcendance sans dieu. Une transcendance humaine faite de lien social, d’amour, de paix. C’est le sens de la chanson My religion. Et c’est aussi le second sens de Contre, le titre de l’album.

Yann : Je ne crois pas non plus en la religion. Je crois en l’art qui pour moi joue le même rôle que la religion. Ça crée un lien avec le passé, un lien avec les gens et c’est source d’élévation.

En écoutant Contre, on peut trouver autant de références musicales que littéraires. L’album s’achève d’ailleurs sur une mise en musique d’un poème de Keats. A quel point la littérature vous a influencés dans la création de cet album ?

Yann : La littérature nous influence. C’est encore plus vrai pour Sabine. D’une part parce que je pense que ses textes sont très écrits, poétiques. D’autre part parce que nos influences ne sont pas seulement musicales. Elles sont le résultat de réflexions sur la musique, l’art, la littérature, la politique et d’autres choses.

Sabine : C’est vrai que par exemple la réflexion sur le théâtre de Brecht c’est encore quelque chose qui me parle et à laquelle je peux penser quand j’écris.

Contre a d’ailleurs quelque chose de médiéval qui rappelle les veillées au coin du feu, dans les campagnes, au cours desquelles on se raconte des histoires, des contes...

Yann : J’ai toujours beaucoup aimé les vieilles chansons américaines et britanniques que je trouve bien plus étranges et radicales que beaucoup de musique enregistrée aujourd’hui. J’aime aussi quand la musique traditionnelle rejoint, dans ses intuitions, la musique expérimentale par exemple dans ses aspects répétitifs.

Sabine : Je me suis un peu perdue dans les enregistrements d’Alan Lomax, les blues, mais aussi la musique italienne, celle des Appalaches. Je pense que dans l’évolution musicale il y a toujours une part de nouveauté et de tradition. Ce qui m’intrigue c’est la part de l’un et de l’autre.

En même temps, le premier morceau, Les serpents sifflent, qui s’ouvre sur une citation de la Bible, est furieusement actuel dans son texte. Petit R. de merde également. Malgré son côté intemporel, Contre n’en est pas moins inscrit dans son époque...

Sabine : Bien qu’en lien avec la tradition, notre démarche s’ancre dans le réel et aujourd’hui. Effectivement ceux dont il est question dans Les serpents sifflent et Petit R. de merde sont esquissés à partir de personnes réelles qui évoluent autour de moi et révèlent une vérité plus universelle.

Yann  : Il y a à la fois un côté autobiographique et une dimension politique. Les deux chansons parlent de dominés et de dominants. C’est toujours d’actualité.


Les contenus générés par IA inondent le milieu de la culture et j’ai une théorie à ce propos. Ce n’est une mauvaise chose que pour ceux qui produisent une musique formatée, standardisée. Je pense même que dans un avenir plus ou moins proche, la musique qui présente des aspérités prendra encore davantage de valeur, précisément à cause de cela. Et c’est précisément ce qu’incarne Timshel à mes yeux. Une IA n’aurait jamais pu générer votre album. Que pensez-vous de tout ça ?

Sabine : C’est exactement la démarche qu’on a eue : éviter la musique formatée. Ne pas cacher les aspérités, les défauts, fait partie intégrante de la beauté de la musique. C’est ce qui donne selon moi relief et profondeur.

Yann : C’est pour cette raison qu’on a voulu enregistrer le disque live à l’ancienne sur un enregistreur à bande. Pour ce qui est de l’IA, j’espère que tu as raison. Pour l’instant, ceux qui sont touchés par l’humanité et le son lo-fi de Daniel Johnston peuvent encore dormir tranquilles. À voir ce que l’avenir nous réserve. J’espère qu’il restera des gens qui voudront écouter ce genre de musique.

Enfin, pouvez-vous nous dire quels sont vos projets dans un avenir proche ?

Yann : Pour la sortie du disque, nous avons calé pas mal de dates et on fait une tournée en février / mars. Ce sera une grande première pour nous. Notre disque sortira aussi en vinyle en micro édition dans les mois à venir. Enfin on travaille déjà sur le prochain disque.


Interviews - 30.03.2026 par Ben