S. A. Cosby : "La musique est un langage universel et j’ai vu pas mal de gens le parler couramment"
S. A. Cosby est un écrivain qui compte dans le paysage littéraire actuel. Pour preuve, il sera une nouvelle fois invité au Festival America qui se tiendra en septembre à Vincennes. Fort justement encensés par la critique, ses polars sont secs, nerveux et ne laissent pas beaucoup de place aux temps morts. Cette science du rythme, on la retrouve dans les réponses de S. A. Cosby : courtes, directes, sans fioritures. L’auteur natif de Virginie ne s’embarrasse pas de circonvolutions inutiles. Mais tout comme ses œuvres recèlent une dimension sociétale, les mots de Cosby sont riches d’une double lecture. Dit autrement : il exprime beaucoup en peu de mots. Il se trouve, en outre, que l’écrivain américain parle beaucoup musique dans ses romans. Et qu’il est ami avec Questlove.
Commençons par le commencement : tu es né en 1973, en Virginie. Dans quel environnement musical grandis-tu ?
J’étais entouré de gospel du Sud, de blues, de rock classique et de rock sudiste, mais aussi du hip-hop des débuts et de musique classique. Ma mère, mon père et mes grands-parents adoraient tous la musique.
Dans tes différents romans, tu cites "la voix suave du légendaire Al Green" et D’Angelo, et l’une de tes personnages avait des posters de Ja Rule et Usher dans sa chambre d’adolescente. Tu as une passion pour la soul music ?
Ah oui, j’adore tous les genres musicaux, mais la soul américaine occupe une place particulière dans mon cœur.
La chanson préférée de Bonita, la mère de Roman, le personnage principal de King of Ashes, est O-o-h Child des Five Stairsteps. Peux-tu nous expliquer ton lien avec ce morceau ?
C’était la chanson préférée de ma mère et j’adore intégrer des références qui évoquent son souvenir dans mes romans.
Il y a plusieurs mentions de chanteurs de country dans La colère (Waylon Jennings, George Jones, Merle Haggard dont tu évoques "la voix vibrante" sur le titre Mama Tried, et Hank Williams dont le morceau I Saw The Light était le préféré de la mère de Buddy Lee). Il y a aussi ce moment où Buddy Lee s’adresse à Ike en ces termes "J’imagine que t’es pas un grand fan de country, je me trompe ?" Ce à quoi Ike répond : "Pourquoi ? Parce que je suis noir ?" C’est ta manière de tordre le cou à un cliché ? Parce qu’on sent qu’il y a un sujet sur la country music...
Oui, je pense qu’il existe un lien intéressant entre la géographie et les goûts musicaux. Je connais des personnes noires qui adorent la musique country et des personnes blanches qui adorent la musique soul. La musique est un langage universel et j’ai vu, au cours de ma vie, pas mal de gens le parler couramment.
La musique, et particulièrement le hip-hop, est très présente dans ton dernier ouvrage, Le roi des cendres. J’ai relevé plusieurs patronymes qui m’ont évoqué quelques rappeurs célèbres : Lil Glock 9, Wiz et Cali. Ce sont des clins d’œil à Lil Uzi Vert / Lil Wayne et Wiz Khalifa ?
Oui, j’ai utilisé le hip-hop comme fil conducteur pour raconter l’ascension et le déclin de Jefferson Run [ndlr : la ville où se déroule l’intrigue]. Le hip-hop est un genre musical qui évoque l’ascension et le déclin des cultures urbaines d’une manière différente du blues ou du R&B.
Peux-tu nous parler un peu plus davantage du personnage de Lil Glock 9 ? C’est un client de Roman ; il essaie de diversifier ses activités via des investissements financiers, mais ça ne se passe pas très bien. Il revient tout au long du roman à travers des appels téléphoniques, des messages, mais il n’apparaît jamais. Qu’est-ce que tu voulais faire avec ce personnage ?
Je voulais montrer comment l’argent et la célébrité peuvent donner lieu à un faux sentiment d’arrogance et d’insouciance. Lil Glock incarne un certain type de nouveaux riches.
Tu cites de nombreux classiques du hip-hop (on pense à My Mind Playing Tricks on Me des Geto Boys, par exemple). Les années 90, c’est l’âge d’or du rap, selon toi ?
Oh, oui, tout à fait. À mon avis, le hip-hop des années 90 a marqué le climax de cette forme d’art. Il dégageait une telle impression de liberté et d’audace artistique.
Il y a aussi ce moment où apparaît le personnage de Dante dont le style est décrit comme "néo-hipster". Dans cette description, il porte un t-shirt de The Roots. C’est un groupe que tu apprécies ?
(Rires) Non seulement j’adore les Roots, mais j’ai aussi écrit un livre de littérature jeunesse avec Questlove [ndlr : The Rhythm of Time, uniquement disponible en VO].
Je repense aussi au débat chez le coiffeur, entre Tyrone et Craig, à propos du meilleur rappeur de tous les temps dans La colère ("Et que je ne t’entende pas dire Eminem" prévient Craig). Dans Le roi des cendres, Dante se rappelle que son frère peut donner au débotté sa liste "des 10 meilleurs rappeurs". C’est un débat qu’on ne peut pas trancher ?
Je pense que c’est un débat bénéfique pour la musique, mais essayer de qualifier quelqu’un de "meilleur", c’est se livrer à des conjectures qui, espérons-le, resteront bon enfant.
Tu cites à de nombreuses reprises des films (Les affranchis, Casino) et des séries (The Wire), le personnage de Khalil est un tueur efficace et philosophe et Roman cite parmi ses lectures préférées Le traité des cinq roues de Miyamoto Musashi : ce cocktail me fait penser à Ghost Dog, la voie du samouraï, et, forcément, à sa bande originale signée RZA. Peut-on dire que cela a constitué une source d’inspiration pour toi ?
Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une inspiration directe, mais les films et le cinéma occupent une place très importante dans ma vie artistique et je puise mon inspiration dans de nombreux films.
Vers la fin du Roi des cendres, il y a ce court paragraphe : "La radio diffusait à présent un vieux tube de R&B : Old Time’s Sake, de Sweet Sable, qui faisait partie de la bande originale du film Above the Rim." Quelle bande originale de film t’a le plus marqué ?
On dirait que plus personne ne fait de bandes originales de nos jours (rires), mais j’en ai quelques-unes que j’adore : New Jack City, Dune, SLC Punk.
Puisque nous évoquons le cinéma, il y a ce qu’on pourrait appeler un caméo d’Ike Randolph dans Le roi des cendres. En musique, on dirait un featuring. Quel est, selon toi, le meilleur featuring de tous les temps ?
Oh là là, c’est une bonne question… Je pense que dans le hip-hop, ce sont Method Man et Redman qui me viennent à l’esprit. Dans le rock, je dirais Temple of The Dog.
Au tout début du livre, Roman et son frère Dante se rendent dans un club dont tu décris ainsi l’ambiance : "La musique évoquait des routes de campagne en terre battue, avec des accents blues mêlés de Dirty South". A quel morceau pensais-tu ?
J’avais quelques titres en tête (rires) : Stroking de Clarence Carter et Elevators d’Outkast, joués l’un après l’autre. (rires)
D’habitude je pose la question "Quel est le roman le plus rock’n’roll selon toi ?", mais avec tous ces éléments présents dans Le roi des cendres, j’aurais aussi envie de te demander : quel est le roman le plus hip-hop selon toi ?". Que répondrais-tu à ces deux questions ?
Hum… Je pense qu’un roman que j’ai lu récemment et qui n’est pas encore sorti, intitulé All The Smoke d’Aaron Phillip Clark, est le livre le plus hip-hop que j’ai lu depuis longtemps. Surf City de Kem Nunn est un ouvrage qui dégage une incroyable sensibilité rock’n’roll.
Quel est l’album qui représente le mieux ta Virginie ?
Hell Hath No Fury de Clipse.
Certains musiciens ou lyricistes ont-il eu une influence sur ton écriture ?
Ah oui, bien sûr, il y en deux : Bruce Springsteen et Leonard Cohen.
Pour finir, c’est Eli Cranor qui nous a mis en relation. Quel album te fait le plus penser à lui ?
Diamond in The Rough de John Prine.
Merci pour ton temps.
Merci à toi !
(Propos recueillis par Ben)
https://www.lisez.com/auteurs/s-cosby
S. A. Cosby is a prominent figure in today’s literary landscape. As proof, he will once again be a guest at the Festival America, to be held in September in Vincennes. Rightly praised by critics, his crime novels are crisp, fast-paced, and leave little room for lulls. This mastery of rhythm is evident in S. A. Cosby’s answers : short, direct, and to the point. The Virginia-born author doesn’t bother with unnecessary circumlocutions. But just as his works contain a societal dimension, Cosby’s words are rich with multiple layers of meaning. In other words : he conveys a great deal in just a few words. It also turns out that the American writer talks a lot about music in his novels. And that he’s friends with Questlove.
Hi Shawn. Let’s start at the beginning : you were born in 1973 in Virginia. What kind of musical environment did you grow up in ?
I was surrounded by southern gospel, blues, classic rock and southern rock, early hip hop and classical. Both my mother and father and grandparents all loved music.
In your various novels, you mention “the smooth voice of the legendary Al Green” and D’Angelo, and one of your characters had posters of Ja Rule and Usher in her teenage bedroom. Do you have a passion for soul music ?
Oh yes I love all music but American soul music has a special place in my heart.
The favorite song of Bonita, the mother of Roman - the main character in King of Ashes - is O-o-h Child by the Five Stairsteps. Can you explain your connection to this song ?
It was my mother’s favorite song and I love including memories of my mom in my work.
There are several references to country singers in Razorblade Tears (Waylon Jennings, George Jones, Merle Haggard - whose “vibrant voice” you mention in the song Mama Tried - and Hank Williams, whose song I Saw the Light was Buddy Lee’s mother’s favorite). There’s also that moment when Buddy Lee says to Ike, “I guess you’re not a big fan of country music, am I wrong ?” To which Ike replies, “Why ? Because I’m Black ?” Is that your way of debunking a cliché ? Because it feels like there’s a theme about country music...
Yes, I think there is an interesting relationship between geography and musical taste. I know black people who love country music and white people who love soul music. Music is a universal language and I’ve seen it spoken fluently in my life.
Music, and particularly hip hop, features heavily in your latest book, King of Ashes. I noticed several character names that reminded me of some famous rappers : Lil Glock 9, Wiz and Cali. Are these nods to Lil Uzi Vert, Lil Wayne and Wiz Khalifa ?
Yes I used hip hop as a narrative for the rise and fall of Jefferson Run. Hip hop is a musical form that speaks to the rise and fall of urban cultures in a way that’s different from the blues or R&B.
Can you tell us a little more about the character Lil Glock 9 ? He’s one of Roman’s clients ; he’s trying to diversify his business through financial investments, but it’s not going very well. He pops up throughout the novel via phone calls and text messages, but he never actually appears. What were you trying to achieve with this character ?
I wanted to show how money and fame can create a false sense of arrogance and recklessness. Lil Glock is an avatar for a certain type of nouveau wealth.
You reference many hip hop classics (we’re thinking of My Mind Playing Tricks on Me by the Geto Boys, for example). Do you think the ’90s were the golden age of rap ?
Oh absolutely. 90’s hip hop in my opinion was the nadir of the art form. It felt so free and artistically adventurous.
There’s also a scene where the character Dante appears, whose style is described as “neo-hipster.” In that description, he’s wearing a T-shirt from The Roots. Is that a band you like ?
(laughs) Not only do i love The Roots I’ve written a book for younger readers with Questlove.
I also think back to the debate at the barber shop between Tyrone and Craig about the greatest rapper of all time in Razorblade Tears (“And don’t you dare say Eminem,” Craig warns). In King of Ashes, Dante recalls that his brother can rattle off his list of “the top 10 rappers” on the spot. Is this a debate that can’t be settled ?
I think it’s a debate that is good for music but trying to label anyone the bear is to engage in hopefully good natured conjecture.
You frequently reference movies (Goodfellas, Casino) and TV shows (The Wire). King of Ashes actually has a very cinematic quality. There’s also the character of Khalil, the philosophical hitman, who has a mysterious, elusive side. Add to that the fact that Roman lists Miyamoto Musashi’s The Book of Five Rings among his favorite reads : this mix reminds me of Ghost Dog : The Way of the Samurai and, inevitably, its soundtrack by RZA. Would you say that was a source of inspiration for you ?
I wouldn’t say it was direct inspiration but movies and cinema are a huge part of my artistic life and I take inspiration from a lot of films.
Toward the end of King of Ashes, there’s this short paragraph : “The radio was now playing an old R&B hit : Old Time’s Sake by Sweet Sable, which was part of the soundtrack to the movie Above the Rim.” Which movie soundtrack has left the biggest impression on you ?
It seems like no one makes soundtracks anymore (laughs) but I have a few favorites. New Jack City, Dune, SLC Punk.
Since we’re talking about movies, there’s what you might call a cameo by Ike Randolph in King of Ashes. In music, it would be like a collaboration. What do you think is the best collaboration of all time ?
Oh man that’s a good question, I think in hip hop Method Man and Redman come to mind. In rock I’d say Temple of The Dog .
Right at the beginning of the book, Roman and his brother Dante go to a club whose atmosphere you describe as follows : “the music evoked dirt roads in the countryside, with blues accents mixed with Dirty South.” What song did you have in mind ?
I was thinking of a few (laughs). Stroking by Clarence Carter and Elevators by Outkast played in sequence (laughs).
I usually ask, “What do you think is the most rock ’n’ roll novel ?” but after reading King of Ashes, I’d also like to ask you : “What do you think is the most hip-hop novel ?” How would you answer these two questions ?
Hmmm I think a novel I recently read that’s not out yet called All The Smoke by Aaron Phillip Clark is the most hip hop book I’ve ever read in a long time. Tapping the Source by Kem Nunn is a book that has an incredible rock and roll sensibility.
Which album best represents your Virginia ?
Hell Hath No Fury by Clipse.
Have certain musicians or songwriters influenced your songwriting ?
Oh yes for sure, it’s a couple. Bruce Springsteen and Leonard Cohen.
Finally, it was Eli Cranor who introduced us. Which album reminds you most of him ?
Diamond in The Rough by John Prine.
Thanks for your time.
Thank you !
(Interview by Ben)
https://us.macmillan.com/author/sacosby
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