Jordan Harper : "En tant qu’auteur, il faut résister à la tentation d’attribuer à chaque personnage ses propres goûts musicaux"
Au fur et à mesure des échanges avec les différents écrivains qui ont participé à cette série d’interviews, un nom revenait souvent : Jordan Harper. À la lecture de Tout le monde sait, son dernier roman publié en France à ce jour, on comprend aisément pourquoi. Harper y met en scène un duo d’enquêteurs tout droit sortis d’un roman de William Gibson à l’assaut de "La Bête", un système tentaculaire, excroissance maligne d’un capitalisme cancéreux et sans limite dans lequel toute considération morale semble obsolète et où l’être humain est une marchandise comme une autre. Outre cette œuvre qui résonne particulièrement avec l’actualité et la disparition tragique d’Hayden Panettiere, Harper est l’auteur de plusieurs autres romans parmi lesquels l’excellent Dernier roi de Californie dans lequel un concert de Sunn O))) est à l’origine d’une incroyable transformation. Il y avait donc là matière à une conversation avec le natif du Missouri (et ancien journaliste musical) qui sera, en plus de cela, présent au Festival America de Vincennes à la fin du mois de septembre.
VERSION FRANCAISE
Bonjour Jordan. Ton dernier roman traduit en français, Tout le monde sait [Everybody Knows en VO], porte le titre d’une chanson de Leonard Cohen aux paroles de laquelle le contenu du livre fait bien sûr écho. Mais pour rester dans l’œuvre de Cohen, il m’a également beaucoup fait penser à First, We Take Manhattan...
Oui, car le narrateur de Manhattan n’a pas baissé les bras. La chanson Everybody Knows n’offre aucun espoir, aucune rédemption possible. À l’instar de God’s Away on Business de Tom Waits, c’est un morceau empreint d’un cynisme total. Mais Cohen a toujours cherché la beauté qui transparaît à travers les failles, et c’est quelque chose auquel j’essaie toujours de m’accrocher dans mon propre travail. Pour ne jamais laisser les ténèbres du monde prendre le dessus.
Ce livre se passe à Los Angeles où un mystérieux pyromane incendie des camps de sans-abris. Il y a cette atmosphère crépusculaire, de fin d’un monde. Feu, Los Angeles, l’amateur de musique pense forcément à l’album du même nom de X, avec cette lettre en flammes. Ça correspond assez bien à l’atmosphère de ton roman, non ?
Si l’on frappait Los Angeles avec un maillet géant, les vibrations provoquées ressembleraient à la musique de X. Leur morceau Los Angeles est l’hymne idéal pour rouler dans nos rues la nuit.
Le motif du feu revient assez souvent chez toi. Le dernier roi de Californie, par exemple, s’ouvre et se referme sur un incendie. Petit jeu pour l’érudit que tu es : peux-tu nous donner ton top 5 des chansons avec le mot "fire" dedans ?
Jump into the Fire de Harry Nilsson
Cover it With Gas and Set it On Fire de Ween
Fireplace de REM
Light My Fire (Live) de Massive Attack
Fire Starter de LA Witch
Bonus : l’un de mes passages préférés, auquel je fais référence dans mon dernier roman A Violent Masterpiece, est tiré de Mote de Sonic Youth : "Yr just in time to watch the fire burn/it seems a crime but yr face is bright/you love it" (Tu arrives juste à temps pour voir le feu brûler / Ça ressemble à un crime, mais ton visage rayonne / Tu adores ça).
Pour revenir sur la ville de Los Angeles, j’ai remarqué que, bien que tu aies une connaissance très pointue de la musique, tu citais essentiellement des artistes mainstream dans cet opus : Michael Jackson, Grimes, Rihanna, Alaska Thunderfuck ou encore un boys band de K-Pop qui pourrait être BTS. Est-ce que le Los Angeles actuel, celui où "Natalie Portman mange un pain au chocolat, Zack de la Rocha à la table d’à côté" dans un boulangerie française, n’est plus une ville où s’épanouit l’underground ?
Cela tient surtout aux personnages de ce roman, qui évoluent dans les milieux aisés de Los Angeles. En tant qu’auteur, il faut résister à la tentation d’attribuer à chaque personnage ses propres goûts musicaux, et encore moins un supposé « bon goût ». Pour le personnage de Mae, j’ai estimé qu’il était juste de la faire écouter de la pop, car c’est ce qui me semblait le plus réaliste compte tenu de sa personnalité. Dans certaines de mes autres œuvres, je peux me montrer plus pointu, mais ce livre se déroule principalement dans un univers neon pop. Il existe bien sûr toujours une scène musicale underground ici à Los Angeles. Je consulte pas mal le site d’actualités local LA Taco, qui couvre abondamment les concerts punk et hardcore de l’East Side. Cela se ressent d’ailleurs davantage dans mon prochain roman.
Cette ville semble également hantée par des fantômes : "le musée automobile Petersen où Biggie Smalls a été assassiné", "des fresques à la gloire de Nipsey Hussle [...] tué par balles devant son magasin de vêtements", "les marches où Jim Morrison s’est ouvert le crâne, bourré" ou encore l’évocation de Kurt Cobain...
Un lieu n’est réel que s’il abrite des fantômes. Et cette ville est assurément hantée. Je parle au sens figuré, bien sûr : les fantômes ne vivent pas dans les lieux, nous les portons en nous. Mais cette prise de conscience de la manière dont la beauté, la gloire, la jeunesse et la mort tragique s’entremêlent ici fait sans aucun doute partie intégrante de cette ville.
Tes deux derniers romans ont la Californie comme toile de fond, mais tu es né en 1976 dans le Missouri où tu as grandi. Quels sont les morceaux qui sont liés à cette période de ta vie ?
Jusqu’à présent, tous mes livres se déroulent en Californie, où je vis depuis dix-sept ans. Mais je garde encore de nombreux liens avec les Ozarks, ma région d’origine. Même s’il s’agit d’une banlieue à la fois rurale et conservatrice, sa bande-son reste pour moi celle de l’étrangeté acid-punk de mon adolescence : The Butthole Surfers - John E Smoke, Ween - The Stallion Part 3, The Flaming Lips - Halloween on the Barbary Coast, Mercury Rev - Car Wash Hair, Flipper - Sex Bomb, Eels - Novocaine for the Soul, The Dead Milkmen - Sri Lanka Sex Hotel...
Et quelle est la bande-son de ton arrivée à LA ? Changes-tu de style musical comme Luke qui comprend qu’il ne peut pas écouter la même musique en Californie que celle qu’il écoutait dans le Colorado ?
J’ai quitté New York pour m’installer à Los Angeles. À New York, j’écoutais beaucoup Boards of Canada, cLOUDDEAD ainsi que d’autres groupes de musique électronique atmosphérique qui me permettaient de prendre de la distance par rapport à la ville, ce qui était exactement ce que je recherchais. Ce genre de musique est fait pour être écoutée au casque, en se promenant, mais elle sonne toujours faux quand elle sort des haut-parleurs d’une voiture. Mon déménagement à Los Angeles m’a fait découvrir ma passion pour le doom et le stoner metal. Il y a quelque chose de très satisfaisant dans ces masses sonores puissantes et lourdes qui résonnent dans cet immense espace ouvert. De nombreux grands groupes de heavy metal, comme Kyuss, sont issus des déserts situés à l’Est de chez nous.
Tu as exercé le métier de journaliste musical. Quels souvenirs marquants gardes-tu de cette période ?
J’ai travaillé comme journaliste musical à Saint-Louis, dans le Missouri, à l’époque où la ville connaissait un véritable essor en tant que berceau du hip-hop populaire, grâce à l’artiste Nelly. Je me retrouvais donc souvent plongé dans des situations qui m’étaient totalement étrangères. Un jour, Nelly a loué un casino flottant sur le Mississippi pour fêter son anniversaire (il s’agit de casinos flottants amarrés en permanence à la rive, qui contournent ainsi la réglementation locale interdisant les jeux d’argent). Le hall principal du casino avait été aménagé de manière à accueillir une immense fête ouverte au public. Je me suis saoulé et je me suis faufilé dans la salle privée où Nelly et ses amis, parmi lesquels figuraient plusieurs autres rappeurs célèbres et un ancien champion de boxe poids lourds, faisaient la fête en compagnie de belles femmes en robe de soirée. Inutile de préciser qu’un journaliste musical blanc, débraillé et ivre, n’a pas pu passer inaperçu plus de quelques secondes. Une autre fois, on m’a volé ma voiture (ce qui était très courant à l’époque à Saint-Louis) et, lorsqu’on l’a retrouvée, j’ai découvert que les voleurs avaient emporté tous mes CD, mais qu’ils avaient laissé certains des leurs. J’ai donc écrit un article sur les goûts musicaux des voleurs de voitures (que du crunk, comme c’était la mode à l’époque).
Revenons à tes livres. Dans les deux derniers au moins, on retrouve l’expression "les mains sur le volant à 10h10", comme on nous apprend à l’auto-école. L’image qui m’est apparue est celle qui orne la pochette de Double Nickels On The Dime des Minutemen. Je voulais te proposer un parallèle avec cet album mais en le reprenant, je me suis rendu compte que la perspective était très différente de celle que j’avais en tête et ma comparaison est tombée à l’eau (on ne voit même pas les mains du type sur la pochette !). Mais j’aimerais quand même que tu nous éclaires sur la récurrence de cette expression...
C’est intéressant, je n’avais pas réalisé que j’avais utilisé deux fois la même expression [au moins quatre, en fait]. Tout le monde sait et Le dernier roi de Californie ont été écrits en même temps, je ne suis donc pas surpris qu’il y ait quelques recoupements. Mes personnages ont souvent du mal à garder le contrôle alors que le chaos, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur d’eux-mêmes, menace de tout détruire. De petits rituels, comme le fait de poser ses mains en toute sécurité sur le volant, sont des moyens d’essayer d’affirmer son contrôle dans un monde en train de s’effondrer.
Tes livres sont très séquencés, avec des parties, des chapitres et même deux interludes dans Le dernier roi de Californie. C’est un peu l’architecture des albums, finalement, non ?
J’aime les débuts, les développements et les fins. Il est bien plus facile d’aborder un sujet vaste s’il est divisé en plusieurs parties. Et j’ai le sentiment que les débuts, les développements et les fins constituent les éléments essentiels de la narration. Sur mon bras, j’ai un tatouage représentant les trois symboles utilisés par Kurt Vonnegut pour expliquer la structure en trois actes : ?!. Si vous réfléchissez intensément à ces trois symboles, vous pourrez percer les secrets de la narration.
D’ailleurs la dernière partie de Tout le monde sait porte le nom d’un morceau de Godspeed You ! Black Emperor. Que représente celui-ci pour toi ?
The Dead Flag Blues est une chanson extraordinaire, un roman de Cormac McCarthy en miniature. Elle regorge de mort et de destruction. Mais elle contient aussi ces paroles : "I said Kiss me, you’re beautiful : These are surely the last days" (J’ai dit : "Embrasse-moi, tu es belle / Ce sont sans doute les derniers jours"). Il s’agit là encore de trouver cette petite chose à laquelle se raccrocher alors que le monde s’écroule.
Ce que je trouve très intéressant dans ton œuvre, ce sont les diverses fonctions que revêt la musique. Alors que c’est un art dans lequel le partage tient une place essentielle, ne serait-ce pas aussi un espace de luttes de pouvoirs ? Il y a un moment dans Le dernier roi de Californie où Curtis et Luke sont dans la voiture du premier et le second baisse le son de la musique. Tu écris : "Curtis lui lance un regard l’air de dire Ma bagnole, ma musique." Et dans Tout le monde sait, lorsque les flics s’approprient le salon de tatouage en changeant la musique du tatoueur et en remplaçant "ses vieux tubes soul" par "du metal bon teint". Dans ces deux exemples, on a des personnages qui, d’une certaine manière, marquent leur territoire, en investissant l’espace sonore. La musique serait-elle donc aussi une affaire de territoire ?
Oui, la musique, c’est vraiment une question de territoire, et j’adhère généralement à la règle « ma voiture, ma musique », mais je ne suis pas sûr que ce soit une bonne chose. Quand j’étais jeune, j’ai eu un rendez-vous avec une fille. Au cours de ce rendez-vous, elle m’a demandé de baisser le volume de ma musique. On s’est arrêté là, ça n’a pas été plus loin. Je ne me suis jamais remis de ce sentiment que nous n’étions pas faits l’un pour l’autre. (Je suis plus indulgent aujourd’hui, car je sais que ma compagne Megan est sensible à certains des sons que j’écoute). L’ambiance et le ton comptent énormément, tant dans la fiction que dans la réalité. La capacité à contrôler l’atmosphère d’un lieu est essentielle.
D’une certaine façon, la musique fait office de signature sonore : à chaque groupe social correspond un genre. La K-Pop pour les jeunes ados stars de Tout le monde sait, du thrash pour les white trash du Combine de Devore, du black metal pour les suprémacistes et du drone metal pour le seul Luke (on va y revenir)... Il y a quelque chose de l’ordre de la symbolique dans l’attribution de ces genres musicaux, de l’ordre de l’affirmation d’une certaine identité. D’ailleurs, Chris de Tout le monde sait écoute un peu de tout, comme s’il se cherchait encore un peu. À quel point ce que l’on écoute révèle qui on est réellement, selon toi ?
Je pense que ça fonctionne comme un raccourci, mais il ne faut pas y voir un sens trop profond. Dans un roman, on cherche à créer rapidement une atmosphère, et des éléments comme la musique peuvent aider à planter le décor. Évidemment, il y a des gens bien qui écoutent du black metal, mais ce genre a aussi une histoire profondément entachée par la suprématie blanche. Personnellement, j’apprécie la musique power violence, mais je n’aime pas écouter des fascistes, et ça peut être un vrai casse-tête de faire le tri parmi les groupes qui ne sont pas des façades du « white power ». Je pense qu’au minimum, la musique peut refléter, d’une manière ou d’une autre, ce que nous souhaitons être, et nous devrions y prêter attention.
Lorsque nous avons échangé la première fois dans la perspective de cette interview, tu m’as conseillé de lire Le dernier roi de Californie avant de t’envoyer les questions. Et c’était un excellent conseil car il y a une scène fondatrice, un point de bascule dans l’histoire que nous devons absolument évoquer, c’est celle du concert de Sunn O))). Le groupe n’est pas nommé mais à l’accoutrement des musiciens et à la description de la musique qu’ils jouent, on le comprend bien. Ce concert agit comme une épiphanie, elle transforme complètement le personnage principal. Peux-tu nous expliquer un peu cette scène ?
En tant qu’ancien journaliste musical, j’ai assisté à de nombreux concerts, des concerts punk dans des caves aux légendes de la musique dans d’immenses salles, et je n’ai jamais rien ressenti qui puisse se comparer à l’expérience de se retrouver au premier rang lors d’un concert de Sunn O))). Je les ai vus cinq ou six fois à ce jour. C’est le seul groupe pour lequel je me bats encore pour être au plus près. Leur musique me semble être un rituel, une purification, et je tenais vraiment à retranscrire ce sentiment dans un roman. Je trouvais important que Luke ne sache pas dans quoi il s’embarquait (et là encore, j’avais l’impression qu’il aurait été faux de faire de ces jeunes délinquants des connaisseurs de metal artistique), et je voulais montrer ce que, selon moi, la musique et l’art peuvent accomplir dans leur essence même : nous relier, nous bousculer, nous purifier. Comme je l’ai déjà mentionné, depuis que j’ai emménagé à Los Angeles, j’ai découvert un amour plus profond pour le heavy metal, en partie parce que je trouve que leurs concerts dégagent cette atmosphère rituelle, cette communion/attaque à la fois éprouvante et revigorante. Mon groupe de doom metal préféré est Electric Wizard, dont les concerts sont également transformateurs, mais je ne pense pas qu’on puisse vivre une révélation spirituelle lors d’un concert des Wizard. En revanche, Sunn O))) est tellement primitif, tellement simple, et tellement bruyant, putain !
Il y a presque ici une fonction thérapeutique de la musique, une vertu curative. Après cela, les crises d’angoisses de Luke cessent. William Boyle et Willy Vlautin nous ont confié que certains albums les avaient beaucoup aidés lors de périodes très sombres de leur vie. As-tu également des albums qui t’ont aidé à guérir de certaines blessures ?
C’est l’album Live at the Old Quarter de Townes Van Zandt qui m’a fait découvrir cet artiste, et je réécoute souvent le titre To Live is To Fly, tiré de cet album, pour y trouver ce qui me manque. Je fais sans doute partie du million d’hommes de mon âge qui se sont tournés vers Sea Change de Beck après une rupture. Low a une chanson intitulée Two-Step que je trouve si belle que je l’écoute souvent. Mais je pense que l’album vers lequel je me tourne le plus en ce moment est sans doute In the Aeroplane Over the Sea. C’est une déclaration si audacieuse sur ce que l’art peut accomplir face au désespoir.
Y a-t-il des concerts qui ont provoqué chez toi des sentiments aussi intenses ?
Outre la réaction face à Sunn O))) évoquée plus haut, je me souviens de tant de concerts qui m’ont marqué. À l’époque où je prenais de la drogue, j’ai vu Ween jouer plusieurs fois sous toutes sortes de psychédéliques - de quoi laisser une empreinte indélébile dans ton cerveau. Je me souviens d’un concert à Lawrence, au Kansas, où les champignons s’étaient retournés contre moi, j’étais sur le point de péter les plombs, puis ils ont joué Now I’m Freaking Out et j’ai été guéri, envahi par un sentiment de béatitude. Une fois, j’ai regardé Lucinda Williams, seul dans la foule et ivre de whisky, et je suis tombé amoureux d’elle pendant deux heures. Quand j’étais adolescent dans les Ozarks, il y avait un groupe de Saint-Louis appelé The Urge - aujourd’hui très méconnu - dont les concerts débordaient d’une joie de slamdancing qui apportait de la couleur au monde gris et terne de ma ville natale conservatrice.
Pour revenir au livre, le concert de Sunn O))) est décrit comme un rituel, quelque chose de quasi sacré, presque religieux. As-tu des rituels liés à la musique ?
Mon processus d’écriture est très ritualisé, ce qui implique notamment de faire très attention à la musique que j’écoute. Je veux m’envelopper dans une ambiance et une atmosphère particulières. Parfois, cela signifie écouter certains albums - parmi mes préférés, on trouve The Fun of Watching Fireworks de The American Analog Set, Luciferian Towers de Godspeed You ! Black Emperor, tout ce que fait Bohren and der Club of Gore, tout ce que font les Boards of Canada, Ravedeath, 1972 de Tim Hecker, ainsi que de nombreux titres issus de l’incroyable série Bliss Out du label Darla, injustement tombée dans l’oubli. Il y a aussi des morceaux que j’écoute en boucle, encore et encore. C’est sans doute Profane Bong Sue d’Odd Nosdam que j’écoute le plus souvent.
À l’issue de celui-ci, Sam, le plus jeune membre du Combine de Devore dit à Luke : "Putain, c’était nul !". Le contraste a un effet presque comique. Le drone metal, c’est le genre que tu veux réhabiliter ?
La réaction de Sam s’explique par plusieurs raisons. D’une part, parce que je pense qu’il s’agit d’une réaction sincère de la part d’un jeune fan de thrash metal qui se retrouve, sans le savoir, à assister à un concert de Sunn O))), et d’autre part, pour montrer que cette révélation était personnelle pour Luke, le distinguant ainsi du reste de sa bande. La vérité, c’est qu’aucune forme d’art ne s’adresse à tout le monde, et que tout ce que vous ou moi aimons est à juste titre détesté par quelqu’un dont les goûts sont différents. Le drone metal n’a pas besoin de moi pour le sauver. Il restera toujours un genre de niche, et c’est très bien ainsi.
Eli Cranor et William Boyle m’ont tous les deux parlé de toi comme le candidat idéal pour ce genre d’interview. Et, entre-temps, j’ai également posé la question à Shawn A. Cosby et il t’a également recommandé ! Peux-tu choisir pour chacun une chanson ou un album qui te fait penser à eux ?
Eli Cranor est un bon gars de la campagne, lui aussi originaire des Ozarks, alors je vais lui offrir Jackie Blue des Ozark Mountain Daredevils. C’est Bill qui m’a fait découvrir Songs : Ohia, donc pour lui, ce sera ma chanson préférée du groupe : Farewell Transmission. Shawn et moi, on se surnomme parfois, pour plaisanter, les Bruce Springsteen et Lou Reed du roman policier (lui, c’est Bruce, et moi, c’est Lou). Je vais donc lui offrir My Father’s House de Bruce, une chanson que je sais qu’il adore.
Autre question habituelle pour finir : quel est le roman le plus rock’n’roll selon toi ?
Las Vegas Parano : c’est du rock psychédélique, certes, mais c’est du rock’n’roll. Thompson est l’auteur qui m’a appris à aimer la langue, et je reste émerveillé par la facilité avec laquelle il parvient à créer une beauté brutale à travers les sonorités de sa prose. Ce qui est très rock’n’roll, je trouve.
Merci pour ton temps. Tu seras au Festival America, à Vincennes, fin septembre et j’invite tous nos lecteurs à s’y rendre. Pour ma part, j’espère bien t’y croiser.
N’hésite pas à venir me dire bonjour si tu m’y croises. Je ne suis encore jamais allé à Paris en tant qu’auteur et j’ai vraiment hâte d’y être.
(Propos recueillis par Ben)
https://actes-sud.fr/auteurs/jordan-harper-011160
As I spoke with the various writers who participated in this series of interviews, one name came up often : Jordan Harper. Reading Everybody Knows - his latest novel published in France to date - it’s easy to see why. In it, Harper features a duo of investigators straight out of a William Gibson novel, taking on “The Beast” - a sprawling system, a malignant outgrowth of a cancerous and boundless capitalism in which all moral considerations seem obsolete and where human beings are mere commodities like any other. In addition to this work - which resonates particularly with current events and the tragic death of Hayden Panettiere - Harper is the author of several other novels, including the excellent The Last King of California, in which a Sunn O))) concert sparks an incredible transformation. There was, therefore, plenty to discuss with the Missouri native (and former music journalist), who will also be attending the Festival America in Vincennes at the end of September.
Hello, Jordan. Your latest novel translated into French, Everybody Knows, takes its title from a Leonard Cohen song, and the book’s content naturally echoes the song’s lyrics. But staying with Cohen’s work, it also reminded me a lot of First, We Take Manhattan...
Yes, because the narrator of Manhattan has not given up. Everybody Knows, the song, offers no redemption. Like Tom Wait’s God’s Away on Business, it is a song of total cynicism. But Cohen was always looking for the beauty shining through the cracks, and that’s something I always try to hold on to in my own work. To never let the darkness of the world overwhelm.
This book is set in Los Angeles, where a mysterious arsonist sets fire to homeless encampments. There’s this twilight atmosphere, like the end of the world. Flames, Los Angeles - any music lover is bound to think of the album of the same name by X, with that letter in flames. That fits the atmosphere of your novel pretty well, doesn’t it ?
If you were to smack Los Angles with a giant mallet, the vibrations the blow would create would sound like X’s music. Their Los Angeles is a great anthem for driving our streets at night.
The motif of fire comes up quite often in your work. The Last King of California opens and closes with a fire. Here’s a little quiz for the music buff that you are : can you give us your top 5 songs with the word “fire” in them ?
Jump into the Fire - Harry Nilsson
Cover it With Gas and Set it On Fire - Ween
Fireplace - REM
Light My Fire (Live) - Massive Attack
Fire Starter - LA Witch
Bonus : One of my favorite lyrics, which I reference in my latest novel A Violent Masterpiece, from Sonic Youth’s Mote : "Yr just in time to watch the fire burn/it seems a crime but yr face is bright/you love it."
Getting back to the city of Los Angeles, I noticed that, although you have a very deep knowledge of music, you mainly cited mainstream artists in this book : Michael Jackson, Grimes, Rihanna, Alaska Thunderfuck, and even a K-Pop boy band that could be BTS. Is today’s Los Angeles - the one where “Natalie Portman eats a pain au chocolat while Zack de la Rocha sits at the next table” in a French bakery - no longer a city where the underground scene thrives ?
That has more to do with the characters found in this novel, who float in the monied mainstream of Los Angeles. As an author, you must resist the temptation to give every character your own taste in music, or even good taste. For the character of Mae, I felt it was correct to have her listen to pop music, because that felt most real to me for who she is as a person. In some of my other works I may get more obscure, but this book is mostly set in a certain neon pop world. There is certainly still an underground music scene here in Los Angeles. I count on the local news site LA Taco, who does a lot of coverage of East side punk and hardcore shows. This is more apparent in my next novel.
This city also seems haunted by ghosts : “the Petersen Automotive Museum, where Biggie Smalls was murdered”, “murals honoring Nipsey Hussle [...] who was shot and killed in front of his clothing store”, “the steps where Jim Morrison cracked his skull while drunk”, and even references to Kurt Cobain...
A place isn’t real until it has ghosts. And this is certainly a haunted city. I’m speaking metaphorically, of course - ghosts don’t live in places, we carry them inside us. But that knowledge of the way beauty and fame and youth and tragic death are weaved together here is certainly a vital part of the this city.
Your last two novels are set in California, but you were born in 1976 in Missouri, where you grew up. What songs are connected to that period of your life ?
All of my books so far have been set in California, which is where I have lived for the past seventeen years. But I still have many connections to the Ozarks, the region I am from. Even though it is a suburban/rural and conservative place, its soundtrack for me is one of the acid-punk weirdness of my teenage years. The Butthole Surfers - John E Smoke, Ween - The Stallion Part 3, The Flaming Lips - Halloween on the Barbary Coast, Mercury Rev - Car Wash Hair, Flipper - Sex Bomb, Eels - Novocaine for the Soul, The Dead Milkmen - Sri Lanka Sex Hotel.
And what’s the soundtrack to your arrival in LA ? Do you change your musical style, like Luke, who realizes he can’t listen to the same music in California as he did in Colorado ?
I moved to LA from New York City. In New York I listened to a lot of Boards of Canada and cLOUDDEAD and other atmospheric electronic music that kept me at a remove from the city, which I wanted. That kind of music was made for headphones and walking around, but always sounds wrong coming out of car speakers. Moving to Los Angeles led to me finding a love for doom and stoner metal. There is something very satisfying about the big heavy slabs of sound crashing around this big open space. Many great heavy bands, such as Kyuss, came out of the deserts to the East of us.
You’ve worked as a music journalist. What memorable moments do you have from that time ?
I worked as a music journalist in St. Louis, Missouri during its boom as a source of popular hip-hop, thanks to the artist Nelly. So I was often thrust into situations that were very unfamiliar to me. Nelly once rented out a riverboat casino on the Mississippi River (these are permanently attached to the shore, floating casinos that dodge local regulations against gambling) in order to celebrate his birthday. The main floor of the casino was turned into a large public party. I got very drunk and snuck into the private room where Nelly and his friends, including several other famous rappers and a former heavyweight champion boxer, were partying with beautiful women in gowns. Needless to say, a grubby and drunk white music writer was not able to stay unnoticed for more than a few seconds. Another time, my car was stolen (very common back then in St. Louis) and when it was recovered, I learned that the thieves had stolen all of my CDs from the car - but had left some of their own. So I wrote about the musical tastes of car thieves (all crunk music, as was the style of the time).
Let’s get back to your books. In at least the last two, we come across the sentence “hands on the wheel at 10:10”, just as we’re taught in driving school. The image that came to mind was the one on the cover of the Minutemen’s Double Nickels On The Dime. I wanted to draw a parallel with that album, but when I looked at it again, I realized the perspective was very different from what I had in mind, and my comparison fell flat (you can’t even see the guy’s hands on the cover !). But I’d still like you to shed some light on why this phrase keeps coming up…
That’s interesting, I didn’t realize I used the same phrase twice. Everybody Knows and the Last King of California were written simultaneously, so I’m not surprised there’s some overlap. My characters are often struggling to keep things under control as chaos both outside and inside them threaten to destroy everything. Little rituals like the safe placement of hands on the steering wheel are ways of trying to assert control in an avalanche world.
Your books are very segmented, with sections, chapters, and even two interludes in The Last King of California. It’s a bit like the structure of albums, isn’t it ?
I like beginnings and middles and ends. It is much easier to swallow a large thing if it is broken into segments. And I feel like beginnings and middles and ends are the essential elements of storytelling. On my arm I have a tattoo of Kurt Vonnegut’s three symbol explanation of the three act structure : ?!. If you meditate on these three symbols, you can unlock storytelling.
By the way, the last section of Everybody Knows is named after a song by Godspeed You ! Black Emperor. What does that song mean to you ?
The Dead Flag Blues is a tremendous song, a Cormac McCarthy novel in miniature. There is much death and destruction in the song. But there is also the lyrics : "I said "Kiss me, you’re beautiful / These are surely the last days". Which again is about finding that little thing to hold onto as the world comes crashing down.
What I find very interesting in your work are the various roles that music plays. While it’s an art form in which sharing plays an essential role, isn’t it also a space for power struggles ? There’s a moment in The Last King of California where Curtis and Luke are in Curtis’ car, and Luke turns down the music. You write : “Curtis shoots him a look that seems to say, ‘My car, my music’.” And in Everybody Knows, when the cops take over the tattoo parlor by changing the tattoo artist’s music and replacing “his old soul music hits” with “hardcore metal”. In both of these examples, we have characters who, in a way, are marking their territory, taking over the soundscape. So, is music also a matter of territory ?
Music is absolutely territory, and I do normally subscribe to the "my car my music" rule, but I’m not sure I should. As a young man, I had a date go back after she asked me to turn my music down. I just never recovered from the feeling that we weren’t going to match (I am more forgiving these days, as I know my partner Megan is sensitive to some of the noise I listen to). Atmosphere and tone matter so much, both in fiction and in fact. The ability to control the affect of a place matters.
In a way, music serves as a sound signature : each social group corresponds to a genre. K-Pop for the young teen stars of Everybody Knows, thrash for the “white trash” of Devore’s Combine, black metal for the white supremacists, and drone metal for Luke alone (we’ll come back to that)... There’s something symbolic about the assignment of these musical genres - it’s about asserting a certain identity. By the way, Chris from Everybody Knows listens to a little bit of everything, as if he’s still trying to figure himself out. To what extent do you think what we listen to reveals who we really are ?
I think it works as a shorthand, but it shouldn’t be read into too deeply. In a novel, you are trying to create an atmosphere quickly, and things like music can help set the scene. Obviously, there are good people who listen to black metal, but it also has a history deeply stained with white supremacy. I personally enjoy power violence music, but I don’t like to listen to fascists, and it can be a real headache sorting out the bands that aren’t white power fronts. I think at the very least, music can speak to who we wish to be in one way or another, and we should pay attention to that.
When we first spoke about this interview, you advised me to read The Last King of California before sending you the questions. And that was excellent advice, because there’s a pivotal scene - a turning point in the story - that we absolutely must discuss : the Sunn O))) concert. The band isn’t named, but from the musicians’ attire and the description of the music they play, it’s clear who they are. This concert acts as an epiphany ; it completely transforms the main character. Can you explain this scene to us a bit ?
As a former music journalist myself, I have been to many concerts, from basement punk shows to music legends in massive theaters, and I have never felt anything that can resemble being up front at a Sunn O))) show. I have seen them five or six times now. They’re the only band that I still fight to get up close for. Their music feels like a ritual to me, a cleansing, and I very much wanted to capture that feeling in a novel. I thought it was important that Luke not know what he was getting into (and again, I felt like it would be false to make these young criminals familiar with art metal), and I wanted to show what I think music and art can do at its most essential - to connect us, to abrade us, to cleanse. As I mentioned before, since moving to Los Angeles I have discovered a deeper love for heavy metal, partially based on how I find their concerts to have this ritualistic feeling to them, this punishing, invigorating communion/assault. My favorite doom metal band is Electric Wizard, whose live shows are also transforming, but I don’t believe you could have a spiritual epiphany at a Wizard show. But Sunn O))) is so primal, so simple, and so fucking loud.
Here, music almost takes on a therapeutic function - a healing power. After that, Luke’s anxiety attacks stop. William Boyle and Willy Vlautin have told us that certain albums helped them a great deal during very dark periods of their lives. Do you also have albums that have helped you heal from certain wounds ?
Townes Van Zandt’s Live at the Old Quarter was my introduction to him, and I often turn to To Live is To Fly from that album to find something I am missing. I must be one of a million men my age who turned to Beck’s Sea Change after a breakup. Low has a song called Two-Step that I find so beautiful that I turn to it often. But I think perhaps the album I turn to the most in these times is In the Aeroplane Over the Sea. It is such a bold statement of what art can do in the face of despair.
Have there been any concerts that have evoked such intense feelings in you ?
Other than the reaction to Sunn O))) mentioned above, I can remember so many concerts that have changed me. In my druggie years, I saw Ween play many times on all sorts of psychedelics - sure to press a thumbprint in your brain. I remember one show in Lawrence, Kansas in which the mushrooms had turned on me, and I was on the point of freaking out, and then they played Now I’m Freaking Out and I was cured and blissful. I once watched Lucinda Williams, alone in the crowd and whiskey drunk, and fell in love with her for two hours. When I was a teenager in the Ozarks, there was a band from St. Louis called The Urge - now very obscure - whose live show were so full of slamdancing joy that brought color to the dull grey world of my conservative hometown.
Getting back to the book, the Sunn O))) concert is described as a ritual, something almost sacred, almost religious. Do you have any music-related rituals ?
My writing is very ritualized, and this includes being very careful of the music I listen to. I want to cocoon myself in mood and tone. Sometimes this means listening to certain albums - favorites include The Fun of Watching Fireworks by The American Analog Set, Luciferian Towers by Godspeed You ! Black Emperor, anything by Bohren and der Club of Gore, anything by Boards of Canada, Ravedeath, 1972 by Tim Hecker, and many from the incredible and unfairly forgotten Bliss Out series from the Darla record label. There are also songs I listen to on repeat, over and over again. Perhaps the most often it is Profane Bong Sue by Odd Nosdam.
At the end of the concert, Sam, the youngest member of Devore’s Combine, says to Luke, “Damn, that was terrible !” The contrast has an almost comical effect. Is drone metal the genre you want to rehabilitate ?
Sam’s reaction is there for a few reasons. One, because I think it is an honest response from a young thrash metal fan to unknowingly walking into a Sunn O))) show, and also to show that this revelation was personal for Luke, marking him as different from the rest of his gang. The truth is, no form of art is for everyone, and everything you or I love is justly disliked by someone whose tastes are different. Drone metal doesn’t need me to save it. It will always be niche, which is fine.
Eli Cranor and William Boyle both told me you were the ideal candidate for this kind of interview. And, in the meantime, I also asked Shawn A. Cosby, and he recommended you too ! Can you pick an album or a song for each of them that reminds you of them ?
Eli Cranor is a good country boy who is also from the Ozarks, so I will grant him Jackie Blue by the Ozark Mountain Daredevils. I learned about Songs : Ohia from Bill, so for him it is my favorite song from them, Farewell Transmission. Shawn and I sometimes jokingly call ourselves as Bruce Springsteen and Lou Reed of crime fiction (he’s Bruce and I’m Lou). So for him I’ll say My Father’s House by Bruce, a song I know he loves.
One last standard question to wrap things up : What do you think is the most rock ‘n’ roll novel ?
Fear and Loathing in Las Vegas - it is psychedelic rock, for sure, but it is rock and roll. Thompson is the author who taught me to love language, and I still stand in awe of his easy way of creating brutal beauty with the sounds of his prose. Which is very rock and roll, I think.
Thanks for your time. You’ll be at the Festival America in Vincennes at the end of September, and I invite all our readers to attend. As for me, I really hope to run into you there.
Please say hi if you see me. I haven’t been to Paris as author yet and am eager to be there.
(Interview by Ben)
https://www.hachettebookgroup.com/contributor/jordan-harper/
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