Great Falls - The Bite That Grows Up
Une nouvelle fois, Great Falls s’inscrit en lettres cardinales dans le cortex. The Bite That Grows Up est tout simplement impressionnant.

1. A Small Weakness
2. Pinned Against Time
3. Worse Than Sleep
4. Hailstone Numbers
5. Nicotine In The Spine
6. Debt Ethics
7. Buildings Full Of Rope
8. What No One Can Give
date de sortie : 16-10-2026
Label : Neurot Recordings
The Bite That Grows Up est le sixième album de Great Falls et, alors que je pensais être plutôt bien familiarisé avec le chaos du trio, son écoute m’a infiniment surpris. Ce n’est pas que c’est mieux (il n’y a absolument rien à jeter dans sa discographie), ni drastiquement différent (on reconnait immédiatement sa patte bien que les disques ne soient pas gémellaires) mais simplement, je suis resté sidéré alors que je savais à quoi m’attendre.
D’abord, il y a la voix de Demian Johnston. Enfin, la voix... Les hurlements plutôt. Non, bien plus que les hurlements, les cris. Contenant leur lot de choses enfouies, de nœuds gordiens, d’ecchymoses et de plaies. Un cri torturé, douloureux, un cri déchirant. Mais il y aussi la musique qui l’entoure. Lourde, chaotique et extrêmement troublante. C’est bien simple, on sent tout de suite, à son écoute, que « The Bite », littéralement, « Grows Up ». Impossible de s’y soustraire. Parce qu’il referme très lentement ses crocs, on se retrouve très vite cerné par le disque qui se dérobe pourtant sans cesse.
Chaque fois que l’on pense en avoir cerné une ligne directrice, on se rend compte qu’il n’en est rien : ça peut être une guitare et une voix plus douces qui débarquent au beau milieu d’un parterre explosé (A Small Weakness) ou une batterie esseulée accompagnant des cris franchement poignants (Hailstone Numbers) voire l’accordage et le rythme étranges d’une guitare à l’agonie (Debt Ethics) par exemple. Et tout ça montre que derrière ces airs de brute, Great Falls malaxe au contraire le sensible et la subtilité.
Je pensais vraiment que le groupe avait atteint son acmé avec l’incroyable Objects Without Pain tout comme je pensais qu’il l’avait atteint avant lui avec A Sense Of Rest et ainsi de suite mais non. Le réservoir créatif semble infini. Mais au fond, qu’importe puisqu’il y a The Bite That Grows Up aujourd’hui, aussi violent que bouleversant, anguleux qu’intelligent. Une nouvelle fois son meilleur disque bien que tous les disques de Great Falls soient in fine le meilleur.
Les huit morceaux contenus dans le petit bout de plastique orange irradié s’enroulent immédiatement autour du cou et serrent. Dès A Small Weakness, c’est foutu. Le chaos et la rage cathartique prennent possession de la boite crânienne et s’y démultiplient. Il faut dire que Great Falls, c’est avant tout la réunion de trois personnes qui n’en sont pas à leur galop d’essai. Ils ont construit leurs jeux respectifs dans Playing Enemy, Kiss It Goodbye ou Gaytheist entre autres esthètes de la déflagration intelligente. Le batteur Nickolis Parks est rien moins que cosmique, son jeu diabolique fournit le mortier mais se montre aussi infiniment nuancé. La basse de Shane Mehling n’est pas en reste et écrase tout sur son passage quand elle ne se tait pas d’un coup, sans qu’on l’ait vu venir. Elle charrie son lot d’ondes arachnéennes qui visent directement les tripes. On ressent - physiquement - tout ce que ces deux-là expriment via leur instrument. Ajoutez à cela les suppliques tourmentées de Demian Johnston et son jeu de guitare expressif ainsi que les apports grouillants toujours déterminants de John Shork (et même l’intervention de feu Peter Clement Lund de Kollapse sur le très intransigeant et incroyable Nicotine In The Spine) et on comprend très vite pourquoi, au bout d’un moment, on n’écoute plus la douleur du trio, on la vit.
Mais il y a aussi, me semble-t-il, la production de Scott Evans (de Kowloon Walled City, aux manettes du dernier Neurosis par exemple ou au mixage de quelques Sumac) qui donne à The Bite That Grows Up un son si particulier, à la fois clair et intense. Quand Johnston balance ses « I need help » ou « I am sorry », on a vraiment l’impression que c’est à nous qu’il s’adresse et on a bien du mal à refréner le mouvement que la main esquisse vers le disque pour tenter de le rassurer.
Les morceaux se succèdent, identiques autant que très différents et on reste pétrifié : outre ceux déjà cités plus haut, on pourrait aussi multiplier les mots devant Pinned Against Time ou Building Full Of Ropes, des décharges brutales et désespérées ou devant What No One Can Give dont l’entame ressemble à une alarme alors que c’est la fin du disque.
The Bite That Grows Up est ainsi aussi impitoyable que déchirant et sa pochette saisissante n’a pas fini de m’interloquer parce qu’avec Great Falls, l’écoute a beau ressembler à une une épreuve, on y revient tout le temps en se sentant très bien d’avoir très mal.
180 albums, car si la frustration demeure de ne pas en citer 100 ou 150 de plus, c’est là que la césure s’avérait la plus supportable en cette année 2023 riche en pépites sous-médiatisées. 180 disques, car le but d’un bilan annuel, de la part d’une publication musicale quelle qu’elle soit, ne devrait pas revenir à montrer que l’on a sagement (…)

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