Le streaming du jour #1257 : Tokyo Karan Koron - ’Go Nin No Entertainers’

Une petite embardée du côté du Japon pour ce streaming. Tokyo Karan Koron propose avec Go Nin No Entertainers un bout de J-pop azimutée et très énergique qui se montre bien difficile à circonscrire en quelques mots. D’abord parce que l’on n’est pas sûr qu’il s’agisse de J-pop ni de pop tout court. Ensuite parce que l’ensemble se montre à tel point accidenté que l’on n’est jamais sûr de ce que l’on éprouve en l’écoutant.

Une pochette multicolore et légère, quelques idéogrammes au milieu - auxquels, évidemment, on ne comprend pas grand chose - les membres du groupe tout autour. Une fille et quatre garçons, chacun sa couleur comme des petits Power Rangers, chacun son instrument. Deux guitares (Ichiro, Oitan), une basse (Zenbu Sato), une batterie (Kamimushi) et un clavier (Sensei). On est au Japon, c’est sûr et dans la pop semble-t-il. Enfin, en tout cas, c’est ce que l’on se dit après les premiers titres. Qui n’ont rien à voir les uns avec les autre mais qui se situent néanmoins là-dedans : des mélodies acidulées, des chœurs à l’unisson, de la légèreté. Une impression confirmée plus loin à l’écoute de quelques hymnes fédérateurs (Ie Ie Ie). Mais une impression également battue en brèche par des petites choses qui viennent émailler - voire égratigner - le vernis vaguement positif qui recouvre les morceaux : les gros solos de guitare incongrus agraffés à une rythmique tout d’un coup féroce (True ! True ! True !), les développements math rock ou carrément heavy qui viennent perturber une voix de porcelaine (F.L.O., Yubi De Kiss Shiyo), les lignes de chant haut perchées franchement casse-gueules disséminées un peu partout, les claviers vaporeux et j’en passe. C’est de la pop indiscutablement et ça n’en est carrément pas. À titre d’exemple, les « Pom Pom Pom » introductifs, un brin surannés, du premier morceau sautillant ne laissent en rien présager la suite. Une déferlante rythmique qui porte bien son nom : Mach Song. C’est à la fois très calibré dans ses carillons mais aussi très arraché dans ses deux minutes trente. Hashire, Bokujyo O placé en troisième position semble vouloir faire la synthèse des deux précédents en mêlant harmonies désuètes et refrain véloce. On pourrait trouver le morceau ridicule mais ça serait faire peu de cas des nombreux accidents qui l’agrémentent (les roulements de caisse claire, les larsens, le clavier nintendocore, les guitares félines) et accrochent le cortex. Trois morceaux qui suffisent à mettre sur les devants toute la singularité de Tokyo Karan Koron.

Le groupe positionne en permanence son curseur sur les frontières musicales et les lignes de démarcation : positif mais pas tant que ça, souvent kitsch mais aussi très racé, complètement léger mais capable de chausser ses gros godillots en un clin d’œil. On a vraiment l’impression qu’on n’en retiendra pas grand chose mais on se surprend à le remettre souvent. Ça heurte tout aussi sûrement que ça attire et l’on ne sait jamais trop quoi en penser. Ce qui en fait un objet très intéressant. On ne sait pas grand chose de Tokyo Karan Koron, tout au plus que le groupe s’est formé en 2007 et que Go Nin No Entertainers est son deuxième album. Autant dire rien. On en revient toujours à sa musique qui amalgame dans un même élan l’esprit foutraque des premiers Go Team ! et l’empan azimuté du Fantasma de Cornelius. Le groupe ose tout et balance dans son mixeur psychédélique des ingrédients qui n’ont aucun intérêt à se marier (la twee pop et le metal par exemple, le punk et la muzak), voire proprement douteux (nombre de morceaux exhalent des relents purement progressifs) et réussit toujours à en faire quelque chose d’inattendu. Chaque morceau prend le contre-pied du précédent et pourtant, l’album conserve la même tonalité générale qui ne dévie pas d’un iota douze titres durant. Il y a quelque chose d’extrême dans la musique de Tokyo Karan Koron comme seuls les japonais savent le faire, un côté jusqu’au-boutiste et forcené qui les voit pousser très loin leur goût pour l’échantillonnage et l’exploration, en particulier celle des limites, fussent-elles celles du kitsch. Il faut dire qu’il s’agit d’un collectif de musiciens à la technique sans faille et c’est bien ce qu’il fallait pour que Go Nin No Entertainers ne s’écroule pas. À la fois dense et léger comme une bulle, simple et complexe, un poil irritant et très attachant, Tokyo Karan Koron s’inclut parfaitement dans le catalogue de Specific auprès de Bis Kaidan et Charisma.Com (dont on reparlera très vite) mais pas seulement. On y trouve tout ce qui fait le liant du label : le contre-pied, l’impression trompeuse, la moelle authentique bien planquée derrière l’apparente facilité.

Personnellement, ce disque m’emmène assez loin de ma zone de confort mais dans le même temps, le maelstrom proposé montre tellement de facettes différentes qu’au final, j’y suis complètement ruban adhésivé. Tentez vous aussi l’expérience, il y a fort à parier que vous y trouviez suffisamment de portes d’entrée pour vous pousser à explorer le reste. Les faux-angles, les carrefours et les bifurcations sont à ce point nombreux que vous n’en ressortirez pas de sitôt.


Streaming du jour - 02.02.2015 par leoluce
... et plus si affinités ...
Tokyo Karan Koron sur IRM

indie rock mag - IRM des musiques actuelles


lundi 10 décembre 2018


àýlaýune



surýlesýplatines


nouveauxýmédias



IRMýXýTP


ligneýdeýmire


selectionýirm


friends