Jozef Van Wissem + Mellanoisescape - Point Ephémère (Paris)

S’offrir un petit bain de foule pour communier avec des artistes qui agissent seuls avec dans les mains la seule arme qui vaille d’être commercialisée, voilà une épreuve contradictoire et réjouissante qui justifiait qu’on brave le froid ce mardi 20 janvier. Un compte-rendu de concert qui nous donnera l’occasion de revenir sur le parcours considérable de ces deux solistes incomparables.

Fort du succès justement gagné pour sa création de la bande originale de Only Lovers Left Alive de Jim Jarmusch, Jozef Van Wissem s’offre une tournée internationale sur des scènes mieux éclairées, une tournée qui a le mérite de mettre en lumière les sonorités épicées d’un instrument oublié. Avec ce luth aux innombrables cordes dont il possède un exemplaire unique taillé à sa mesure, le Néerlandais donne à entendre des ritournelles aériennes, où la dimension mystique et méditative se manifeste de façon subtile, progressivement, à mesure que les vibrations s’entremêlent.

Dans le dédale indéfini de ses arpèges répétitifs et alternés, Jozef Van Wissem emmène son public au bord de la transe. Au son pincé et claquant des cordes métalliques, l’esprit entre en hypnose. Une musique spirituelle et toutefois physique : les corps ondulent au rythme des changements d’accords. La salle fait silence, s’accroche au regard intense du joueur de luth.

À sa manière de se présenter, dans sa simplicité et sa rudesse, on voit que Jozef Van Wissem est d’un autre monde. Il fixe le spectateur comme une proie. Mais derrière son cuir noir, sa tignasse filasse et son air hagard, il y a un homme conscient de son décalage. Conscient qu’il y a un spectacle à donner, des mots à prononcer. C’est pourquoi il donnera de la voix, pour énoncer le mantra Love Destroys All Evil, un des rares morceaux chantés de son album It Is Time For You To Return (sorti en 2014 chez Crammed Disc et injustement oublié de nos listes). C’est debout qu’il finira, ondulant lui aussi, son instrument tenu à bout de bras, le regard toujours tourné vers l’avant...

Un rockeur sans rock d’une intensité rare.

C’est un tout autre univers qui s’ouvre sur le passage de MellaNoisEscape. Ce projet débuté en 2013 constitue pour le guitariste Olivier Mellano le retour à une musique plus directe, plus rock, plus évidente, dont il résulte un album éponyme, sorti l’année dernière chez Ulysse Productions.

Mais qui dit "retour", dit "aller", ou du moins, un certain départ... C’est celui de cet homme qui a couru toutes les scènes, tous les projets, tous les médiums pour marquer de sa personnalité le moment qui lui était dévolu. L’homme aux 50 groupes. Derrière Dominique A, derrière Miossec, avec Arm pour former Psykick Lyrikah, avec Laetitia Sheriff, Mobiil ou encore Bed. Devant les écrans de cinéma où il improvise sur les images de Murnau, de Spielberg ou encore de Blier. Sur les planches du Théâtre National de Bretagne qui lui passe commande et pour lequel il compose un triptyque orchestral au nom à rallonge ( How we tried a new combination of notes to show the invisible or even the embrace of eternity ) ou sur celles du Palais des Papes d’Avignon où il crée et interprète la musique du spectacle Par Les Villages de Stanislas Nordey...

Olivier Mellano est donc cet homme auquel il faut réserver plusieurs paragraphes pour une présentation exhaustive (ce qui nous est ici impossible). Un homme dont la bonne réputation le précède (presse, public, artistes, tous se pâment). Et c’est parce que MellaNoisEscape est une façon pour lui de "revenir" à la simplicité de la pop, et à la brutalité de la noise que ce nouveau projet constitue un retour. C’est également pour lui l’occasion de se retrouver seul sur scène, dans sa bagnole pour tourner, au bar après le concert pour causer. Et c’est parce qu’on peut considérer la sortie de 2014 comme son premier véritable album solo qu’il s’agit d’une échappée, d’une évasion, d’un élan libre.

Tout cela pour dire que moi, devant ce type, je ne suis pas grand-chose. Tout cela pour dire que mon point de vue, celui d’un minable, d’un petit mec sans cœur, d’un "même-pas-journaliste" n’est que peu de chose. Tout cela pour faire comprendre que si je dis que cette première prestation d’Olivier Mellano à laquelle j’ai eu la chance d’assister ne m’a pas convaincu, cela n’a pas vraiment d’importance...

Bien sûr, j’admire le courage de la solitude. Je reconnais qu’il faut les avoir bien grosses pour proposer un concert de noise-rock seul avec une guitare et une belle collection de pédales. J’ai apprécié la mise en évidence de cette solitude par le dispositif scénique : un jeu de lumière orienté vers le guitariste et rien, absolument rien d’autre que lui (même son ampli Orange est mis sur le côté pour ne pas brouiller l’effet). J’ai également apprécié la recherche de différentes textures par des effets sur la voix, sur les guitares, sur la multiplication des couches de sons.

Mais j’ai regretté que cet élan de spontanéité soit si lourdement appesanti par la grossièreté des rythmes. Le noise rock s’est construit sur la volonté (déjà présente dans la musique savante du XXe siècle) de mettre tout ce qui était écarté de la musique au cœur de la composition : le bruit, les grésillements, la dissonance, les larsens, les cris... mais c’est aussi le fruit d’une ferveur pour la vie de la musique elle-même, pour faire que la musique ne s’endorme pas sur ses lauriers, pour qu’elle avance, qu’elle gesticule, qu’elle se contredise, qu’elle cherche... Or, ce que propose MellaNoisEscape est malheureusement à la fois trop bien calibré (ce sont ces beats froids et sans vie aux sonorités synthétiques) et trop imprécis (des boucles de guitares qui se décalent sur le rythme). Cette raideur d’un beat désincarné alliée à la lourdeur des riffs de guitare ne peuvent donc pas contribuer à mettre en œuvre une musique suffisamment enlevée, organique et dynamique, une musique vraiment vivante. Ce n’est pas que le dispositif (boite à rythmes + boucles de guitares) rende impossible, par lui-même, de faire un noise rock virevoltant (certains le font), mais c’est qu’il manque à celui d’Olivier Mellano les ingrédients qui en font la substantifique moelle chez les autres. Il n’en reste qu’une volonté louable, mais étouffée sous une masse sonore amorphe.

Autre chose aussi m’a déçu : le chant. D’abord parce qu’il manquait de vigueur et davantage parce qu’il se refusait à toute tentative d’originalité. Olivier Mellano détient, parmi les cordes de son arc, celle d’être aussi écrivain (un livre à son actif et un second en gestation). Alors pourquoi se livrer à ce chant inauthentique, emprunté à n’importe quel sous-groupe de rock, dans une langue de Shakespeare égratignée ? Qu’on m’explique !

Bon, je m’en rend compte, j’exagère. Pourquoi dire tant de mal d’un concert que j’ai en partie apprécié ? Peut-être parce que devant la réalité concrète de l’artiste, la déception du moment présent l’a emporté, en dépit de sa véritable valeur. Mais, de toute façon, qui suis-je pour juger si sévèrement cet ainé si créatif ? Un crapaud qui bave, sans doute jaloux...


Articles - 27.01.2015 par Le Crapaud
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