Live Report : Will Guthrie, Enob & MoE (L’Espace B, Paris, 2 juillet 2018)

Fortement attiré vers ce groupe grâce à la chronique qui a été faite de leur dernier album dans les colonnes de Des Cendres à La Cave, j’avais écouté Enob, mais d’une oreille encore assez distraite, avant de voir qu’ils se produisaient à l’Espace B en ce début de mois de juillet chaud et footeux. Décidément cette salle attire les chroniqueurs. Nous y étions déjà le mois dernier.

La soirée est organisée par l’excellente asso-label "En veux-tu ? En v’là !", acteur incontournable de la scène indé noisy expé parisienne, à laquelle on doit déjà moult acouphènes, moult doigts de pied écrasés, moult t-shirts imbibés de bière et surtout moult bonbons arlequins sucés entre deux pintes (ils en distribuent systématiquement à l’entrée de leurs soirées). Pour les parisiens qui ne connaîtraient pas encore ce filon, précipitez-vous sur leur page et suivez la programmation, toujours intéressante, aventureuse, inclassable.

Pour preuve, cette soirée : Will Guthrie, un batteur de free jazz australien en ouverture. Enob, un groupe plus ou moins parisien (ils ont en majorité migré à Lille si j’ai bien compris) de… noise quelque chose (on verra ça plus tard !) et MoE, trio de punk hardcore norvégien. Bref, même si on ne peut pas dire que tous les styles musicaux sont représentés, il y a une certaine diversité (du moins géographique !) et surtout, une grande qualité dans la sélection. A l’issue de la soirée, on ressort avec l’impression d’avoir vu trois concerts de haut niveau, dans une petite salle (il vaut mieux ça que l’inverse).


Le batteur australien ouvre, donc. On peut dire que son instrument est « préparé » (comme les pianos de John Cage), mais seulement par différentes cloches posées à même la peau des fûts (pas de contrepèterie). Le batteur de The Ames Room y recherche des sonorités perçantes et mystiques. Le set alterne entre un jeu débridé, explosif et des moments méditatifs où la recherche de la texture sonore est précieuse, prépondérante. La musique de Will Guthrie, exécutée d’un seul bloc, en solo, est une recherche sur la vibration. C’est le cas pour la musique en général, vous me direz. Mais là, ça va plus loin. Par exemple, une cymbale posée sur un tom basse va produire un effet qui serait peu audible dans une formation à plusieurs musiciens. Ici, elle prend une ampleur inattendue. Elle devient un moment d’expérimentation. L’oreille et l’œil s’y attardent, s’étonnent. De même pour cette baguette, en équilibre entre une cymbale et la caisse claire, qui se met à faire vibrer le timbre de cette dernière quand la cymbale est frappée. Un beau moment d’improvisation inspirée et maîtrisée.

Je ne peux pas en dire beaucoup plus, je n’ai pas tout vu. Mais j’ai vu les deux buts qui ont permis à la Belgique d’égaliser face au Japon, sur l’écran de télé du bar, dans la première salle.

Je reviens dans la salle du fond pour le début de Enob. Les gens reviennent petit à petit tandis que le groupe commence. Il jouera surtout son dernier album, La Fosse aux Débiles, mélange peu descriptible de noise rock moite et de krautrock bourrin. L’esprit de l’album est bien restitué sur scène : glauque et freak. Le chanteur/bassiste et le batteur portent de vieilles robes que nos grands-mères n’osent plus sortir. Post-grunge, ils disent. Avec cet accoutrement, oui, il y a un côté punk destroy et je-m’en-foutiste qui rappelle les délires vestimentaires de Cobain. Le guitariste, rien de spécial. Mais il n’a pas besoin d’en faire des tonnes. Son jeu tranchant et ce son très particulier, liquide et dépouillé, tout en étant agressif, l’habille comme il faut. Le quatrième musicien, moins d’habits mais plus de tatouages, alterne percussions agrémentées d’effets électroniques et guitare. Le premier morceau joué montre l’efficacité de ces effets : ils augmentent l’intensité des temps forts par des sonorités métalliques, industrielles, qui s’intègrent très bien à l’ensemble et le soulignent.


Il y a quelque chose de Fantômas dans les ambiances, en particulier dans les moments plus posés. Des atmosphères lugubres et cinématographiques. Mais quand ça s’énerve, on est clairement plus dans la noise lourde, tribale, froide : une sorte de Oxbow français. Il y a aussi du Sonic Youth dans les superpositions de guitares qui forment, à l’écoute, comme l’effet que produit l’entrelacement des autoroutes californiennes vues du ciel. Mais sans le soleil. Une musique comme un monstre marin plein de pustules qui sortirait une tête horrible et ses tentacules vénéneux d’un marais visqueux pour nous attraper la jambe et nous emporter dans les limbes de son monde noir et sourd.

La voix, perdue dans le flot puissant des sons de guitare laisse apparaître de temps à autre quelques mots de français. Un effort suffisamment rare pour être remarqué. Ce qu’on peut entendre des paroles soutient l’ironie de la posture du groupe : musique sombre et paroles dépressives, parmi les blagues potaches et la joie de produire des bruits inouïs avec des copains. Le plus marrant est peut-être d’entendre cette voix se déchirer sur un refrain rugueux : « la vie c’est super / chouette »… En effet, elle nous réserve plein de surprises !

Enfin, il faut faire place à MoE. Je ne connaissais pas le trio. Quelle honte ! C’est pourtant le groupe de la soirée qui a le plus de bouteille. Bon, je ne suis pas non plus spécialiste de la musique scandinave. Il y a en tout cas, chez eux, une énergie et une violence insoupçonnées. Des déflagrations de son que les voisins, apparemment, n’ont pas spécialement appréciées (ils ont appelé pour demander de baisser le volume...).

Quelle claque ! Le trio enchaîne les morceaux tous aussi puissants les uns que les autres (on est clairement moins dans la nuance que chez Enob). Ça tabasse sec et sans interruption. Une maîtrise exceptionnelle des instruments, du son et de la scène. Grande classe.


Le batteur et le guitariste déroulent, alternent des plans tribaux, lourds, mid-tempo, limite metal (mais attention ! Le groupe indique sur sa page Bandcamp : ne pas confondre avec le metal !) , qui montent en puissance et en intensité jusqu’à l’explosion finale ; et des morceaux plus nettement punk hardcore, à la Sick Of It All… Le tout avec une aisance et une complicité délectables.

La chanteuse, celle qui porte le nom Moe, fait des moues improbables. En déclamant son texte, très articulé, à la limite du hurlement mais sans jamais s’y prêter complétement, sa bouche se tord et son visage carré présente toutes les figures possibles de la géométrie. Elle ajoute sur sa voix différents effets qui mettent en lumière son origine extraterrestre. Parfois c’est un écho lointain, parfois un tremolo déshumanisant, souvent, une grosse disto qui fait l’effet d’un mégaphone.

Elle avait, pour se protéger de l’incendie qu’elle produit elle-même sur scène, une de ces couvertures anti-feu aux reflets dorés et argentés. Dans un moment de folie, elle l’attire à elle et s’en recouvre. Avec le gratteux, également vêtu d’un gilet doré très disco, ça donne un effet bling bling qui dénote. Bon, visuellement, ce n’est pas extraordinaire, mais ça participe au côté décalé et ironique de cette soirée, décidément aventureuse et imprévisible. On en ressort vidé, mais réjoui. Mieux que le foot finalement !


Articles - 15.07.2018 par Le Crapaud
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