A Band Called E + Euro Milliard + Toro - Espace B (Paris)

le 18/06/2018

A Band Called E + Euro Milliard + Toro - Espace B (Paris)

Première visite à l’Espace B pour l’ex Shanghaïen que je suis, une salle dont on a longtemps relayé et toujours approuvé la prog, et au regard de son cadre underground, décidément taillée pour les concerts noise rock tels que ceux qui m’attendent aujourd’hui. Bien sûr, je suis surtout là pour Thalia Zedek, enfin son nouveau groupe, le trio E dont le second opus Negative Work ne quitte plus les platines de la rédaction.

Seule au merchandasing dans une salle encore vide (le public amassé entre le bar, le coin restau et la terrasse de l’Espace B), ce sera pour moi l’occasion de rencontrer ce petit bout de femme à la présence très masculine, et d’échanger quelques mots sur l’album, une belle claque qui donne l’impression que la meneuse de Come et ses compères de Neptune (l’élancé Jason Sandford) et de feu Karate (le chauve tatoué musculeux Gavin McCarthy) jouent ensemble depuis une paire de décennies, alors qu’avant 2013 les Bostoniens ne se connaissaient que de loin. Histoire de la ramener un peu, j’ai un frisson en réalisant que Thalia me connaît de nom et a apprécié ma chronique (dont on retrouve un petit bout dans la section presse du trio), remerciant mentalement l’excellent Matt de Thrill Jockey.


Mais trêve de gonzoïsme et place aux concerts qui débutent vers neuf heures. Si l’entame du set de Toro qui ouvre les hostilités rime malheureusement avec pédales en rideau, le buzz constant d’un faux contact échappant aux efforts répétés du guitariste Mr Hector, la formule instrumentale guitare/batterie qu’il opère avec Laurent Gueirard derrière les fûts a tôt fait de tout emporter, des circonvolutions math rock et autres cassures de rythmes aux élans post-rock d’une belle intensité en passant par des passages plus lourds et bourdonnants, presque doom, et des plages où la guitare se fait plus méditative voire mélancolique par-delà la dynamique implacable des cymbales et des toms. Une belle alchimie non verbale entre ces deux-là qui échangent des regards et des encouragements de la tête, et assurément la découverte de la soirée, à laquelle ce Taureau enregistré avec les moyens du bord ne rend qu’à moitié justice mais dont il donne déjà une petite idée, un morceau qui d’ailleurs faisait partie du set à l’Espace B.


Après un break vient ensuite le quartette post-punk Euro Milliard, Etienne Nicolas de Cheveu sur la droite de la scène associé au chanteur à béret Jean Le Neutre, un batteur, barbe drue, aux airs de flibustier et un bassiste au jeu survolté. En huit titres, c’est une belle régression primale qui prend les devants, la scansion approximativement posée du vocaliste inscrivant joliment la formation dans cette mouvance je-m’en-foutiste et vénère à la fois de Frustration ou encore des Anglais Sleaford Mods, le bassiste FX ne cessant d’ailleurs de blaguer, "allez plus que deux titres on va bientôt vous libérer". Court mais prometteur.


Vient donc enfin le moment tant attendu, enfin, peut-être pas autant qu’il le devrait à en croire une salle déjà clairsemée par l’heure tardive de ce concert de semaine (22h40). Premier sur le pont, le dégingandé Jason Sandford accorde son étrange guitare métallique home-made et installe ses planches d’effets également customisées, pédales en bois et autres branchements bricolés.


Mais Thalia et Gavin le rejoignent bien vite et après quelques ajustements, entre autres la recherche d’un câble manquant pour la chanteuse et guitariste, le concert démarre sur l’intensité dissonante et syncopée de The Projectionist, parfaite introduction à deux voix.


La suite alternera les morceaux chantés par Zedek (un Pennies tout en montée de sève jusqu’à l’explosion saturée, le bipolaire Poison Letter aux lâcher-prise sauvagement martelés) et scandés par Sandford (le très beau A House Inside dont le désespoir vocal va crescendo au gré des décibels) ou même mélodieusement braillés par McCarthy (le déstructuré Down She Goes), la première aux riffs abrasifs et le second aux effets déglingués tandis que le dernier assure l’ossature efficace et musclée aux accents tribaux sur les toms. E occupe tout l’espace sonore, entre énergie hypertendue, digressions noisy et vocalises hallucinées, revisitant brièvement son premier opus le temps du martial et mélancolique Silo ("There was no time / To say goodbye") avant de revenir au petit dernier qui sera presque entièrement passé en revue à l’exception de son final Hollow.


Si Thalia Zedek s’appelait Kim Gordon, "tout Paris" (on se comprend) se serait pressé aux portes de l’Espace B ce soir-là et en aurait eu pour son argent. Malheureusement, seule une trentaine de fidèles ont tenu le coup et la suite n’en sera que plus précieuse. Climax espéré (du moins par moi), l’enchaînement Untie Me / Cannibal Chatroom a en effet bien lieu, corroborant le génie d’une formation capable de passer du punk choral le plus braillard à la noise discordante la plus insidieuse et feutrée, le second, sommet de chamanisme malsain, terminant d’ailleurs comme sur disque sur une série de larsens et de distorsions déstabilisantes, à la mesure du jeu presque "parkinsonien" de Sandford.


Le post-hardcore très 90s de One In Two avait précédé, puis Jason reprend le micro sur l’angoissé Hole In Nature aux refrains empreints d’un irrésistible groove opiacé ("I... never seen the sky that way before, it’s so... high") et c’est la dernière ligne droite, surprenante, avec deux titres supplémentaires de l’éponyme de 2016 : le duo The Archer aux envolées de riffs lyriques transcendées par l’équilibre et l’alchimie atteints par le groupe entre-temps, et pour finir l’épique Great Light dont le tempo décroît jusqu’à l’apaisement retrouvé, ce qui me permettra de me préparer pour filer au métro.


Pas le temps de rêvasser, ni d’assister qui sait à quelque rappel imprévu (mais la setlist lorgnée du coin de l’oeil n’en annonçait pas tant), les banlieusards amateurs de concerts tardifs ont la vie dure et c’est en sprintant pour attraper le dernier RER que j’apprends ma première leçon de néo-presque-Parisien, pour le coup pas déçu par une soirée de haute volée. Merci Thalia, et les autres !



E setlist :

The Projectionist
Pennies
Poison Letter
Silo
Down She Goes
A House Inside
One In Two
Untie Me
Cannibal Chatroom
Hole In Nature
The Archer
Great Light



Plus de photos ici.



( RabbitInYourHeadlights )


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