L’oeil sur 2025 - 15 albums découverts trop tard + meilleurs labels
C’est bien connu, on ne peut pas tout écouter, et encore moins aujourd’hui pour peu que l’on aime s’égarer loin des sentiers balisés par la presse musicale mainstream et les algos. On ne peut même pas écouter tout ce que l’on avait repéré en temps et en heure, et pour preuve : la plupart des disques de cette sélection "bonus" étaient bel et bien annoncés dans notre agenda des sorties, et souvent même attendus de pied ferme par votre serviteur. Albums pas immédiatement disponibles en streaming ou publiés dans les dernières semaines de l’année côtoient tout de même ici quelques vraies découvertes tardives faites au gré des classements croisés sur les réseaux, et sont affublés de la place qu’ils auraient trouvée dans mon top 150 si je les avais écoutés plus tôt.
En logo de cet article comme de tous les précédents, un oeil de ciné en gros plan. Cette fois j’ai choisi une image de générique où figure le titre du film, "Seconds", de John Frankenheimer (thriller d’anticipation paranoïaque et désespéré que je ne saurais trop conseiller), lequel peut se traduire par une "portion supplémentaire" de quelque chose... autant dire que c’était doublement approprié !
Vous en reprendrez bien un chouia ?
15 albums découverts trop tard :
1. Shawn Lee’s Toe Rag Orchestra - Percussion Discussion
On avait l’impression d’avoir perdu Shawn Lee, avec encore pas plus tard que l’an dernier l’insipide Lost de son GPS Band, concentré de funk 80s discoïde et vaguement motorik, un album aussi kitsch que daté. Heureusement, avec cet hommage évident aux Provocative Percussion et Persuasive Percussion du label californien Command, le Britannique associé aux percussionnistes Paul Elliott et Rupert Brown renoue avec le génie de son alter-ego Clutchy Hopkins et fait feu de tout bois - c’est le cas de le dire, les percus du titre se suffisant à elles-mêmes sur cette petite vingtaine d’instrus polyrythmiques et spontanés au groove imparable où congas, vibraphone et autres maracas font bon ménage, entre tension tribale, abstract minimal et décontraction syncopée.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 35e ici >
2. Chris Wood / Albert Sapsford - Pristine
Cette sortie tardive (décembre) du toujours passionnant label slovène Pharmafabrik nous emmène aux antipodes, à la merci de deux artistes sud-africains, dont l’un, Chris Wood, également architecte, n’a pas manqué de mettre à profit cette double casquette tant ce Pristine est avant tout un bijou de construction narrative, sorte de dystopie à la fois cinématographique et texturée, évocatrice et abstraite qui télescope électronique dronesque, sound design hanté, piano post-classique, vocalises sépulcrales et même d’étranges incursions chantées dont les mantras rappellent davantage la no wave qu’une forme de pop à proprement parler. Ovniesque !
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 43e ici >
3. Rashad Becker - The Incident
9 ans après le merveilleux Traditional Music of Notional Species Vol. II, lui-même sorti à la toute fin 2016 et oublié de mon bilan cette année-là, l’ingé son de Dubplates & Mastering dont la liste de crédits de mastering dans les musiques expé est longue à en faire pâlir Lawrence English et James Plotkin réunis, remettait le couvert l’an dernier dans le même genre d’electronica organique et mutante aux déstructurations anxiogènes, culminant en fin d’album sur deux morceaux proprement labyrinthiques de presque 32 minutes à eux deux. Le chaînon manquant, pourquoi pas, entre Matmos et Frank Riggio, c’est dire le degré de fascination qu’exerce cet organisme vivant fait disque.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 58e ici >
4. Rutger Zuydervelt - House of Strength
Toujours aussi productif, le Néerlandais Rutger Zuydervelt sort de plus en plus de disques sous son véritable patronyme depuis quelques années, sans pour autant avoir mis de côté l’alias Machinefabriek comme en témoignait encore il y a quelques semaines l’excellent - et très ambient - Spelonk. Pour cette 4e collaboration avec la chorégraphe Roshanak Morrowatian, il est également question d’atmosphères spectrales et minimalistes mais House of Strength s’avère rapidement des plus irréductibles, avec des incursions dans le glitch ou le spoken word et des morceaux tout en tension rythmique dont les beats au feeling de vraie batterie évoquent le Moyen-Orient.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 85e ici >
5. Mopcut - Ryok
Véritable machine de guerre sur scène, le trio mystico-harsh-jazz Mopcut, composé du guitariste du collectif Coax Julien Desprez, de la vocaliste et musicienne électronique sino-américaine Audrey Chen et du percussionniste autrichien Lukas Koenig (Kompost3), recrute ici sur un titre chacun Will Brooks de Dälek et Moor Mother (pour une étrange intervention pitchée), mâtinant ainsi de rap véhément et de spoken word sous hélium ses fantasmagories abrasives et concassées aux incantations et borborygmes malaisants, où liberté rime plus que jamais avec radicalité et déconstruction dans la continuité par exemple du premier Moonchild de Zorn et Patton.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 108e ici >
6. Scanner & Nurse With Wound - Contrary Motion
Pas moins d’une demi-douzaine de sorties dans des formats variés, en 2025, pour le projet du vétéran britannique des musiques expérimentales Steven Stapleton, associé ici à son compatriote Robin Rimbaud aka Scanner, féru depuis près de 35 ans d’ambient tirant sur l’electronica. Des pattes de ces deux cadors ne pouvait sortir qu’un excellent disque, c’est le cas de ce Contrary Motion quasiment dénué de beats et dont les 7 morceaux, pour la plupart assez longs, explorent un étrange marécage futuriste parfaitement illustré par sa pochette, entre foisonnement organique des textures, idiophones et field recordings, et abstraction cybernétique des voix et interférences électroniques.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 113e ici >
7. Patricia Brennan - Of The Near And Far
Donnant suite au très beau Breaking Stretch, son 3e opus sorti en 2024 et chroniqué ici (cf. #20), la vibraphoniste américaine continue de dérouler son jazz maximaliste aussi mélodique qu’avant-gardiste mais avec un ensemble tout à fait différent cette fois (incluant Sylvie Courvoisier au piano), où les cordes (guitare, violon, violoncelle etc...) viennent remplacer les cuivres. Plus feutré d’une manière générale, Of The Near And Far n’en lâche pas moins ici et là quelques éclats d’urgence délicatement déglingués, troquant volontiers l’influence d’Ornette Coleman contre celle de Marc Ribot ou des ensembles mystiques de John Zorn dernière période.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 120e ici >
8. Charles-Eric Charrier - Un
Ex Man et Oldman, Charles-Eric Charrier continue de surprendre avec des projets touchant aussi bien à l’ambient qu’au songwriting, à la lofi-poétique (avec vlady Miss ou Dream Baby par exemple) ou à la folk bricolée lorgnant sur le jazz. Ici avec Un, le Français touche-à-tout, également peintre à ses heures, brasse toutes ses influences, des rimes spoken word au minimalisme acoustique, de la folktronica à la musique de chambre, maniant aussi bien les mots, le piano atonal et le fingerpicking que les boucles samplées et autres beats déstructurés. Un album parfois sombre mais parcouru d’un précieux élan de vie, d’amour et de liberté, que l’on n’a pas fini d’explorer.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 126e ici >
9. The Black Dog - Loud Ambient
Alors qu’un Loud Ambient 2 est d’ores et déjà annoncé pour début avril, cette énième sortie de The Black Dog, projet de Ken Downie qui mit le pied à l’étrier aux futurs Plaid dans les années 90, s’impose comme l’une des plus stimulantes de ces parrains de l’electronica moderne, avec sa dynamique techno savamment malmenée sur toute une variété de rythmiques, et ses motifs aériens qui en prennent le parfait contrepied éthéré. Efficace et superbement produit.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 127e ici >
10. Oren Ambarchi, Johan Berthling & Andreas Werliin - Ghosted III
Un an après Ghosted II, on prend les mêmes et on recommence : 6 nouveaux serpentins plus ou moins percussifs ou feutrés, doux ou tendus, jazz ou ambient, dont les rythmiques et les nappes de guitare sont rehaussées par une contrebasse tirant clairement le projet hors du krautrock dont l’Australien Ambarchi est friand pour mieux flirter avec ses compatriotes de The Necks. Un nouveau cru particulièrement mélodieux et facile d’accès.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 135e ici >
11. Foul Mouth - Everybody Goes Crazy Once
Habitué des sorties instru et des albums en collaboration depuis le milieu des années 2010, Shane Webb aka Foul Mouth lâche enfin son premier album solo en tant que rappeur/producteur. Basé à Detroit, le bonhomme déroule ici un rap sombre et belliqueux au sampling volontiers horrifique, assez downtempo mais toujours dynamisé par son flow rauque et véhément, avec des invités assez peu connus à l’exception de Fatboi Sharif sur un Code Red recyclant joliment A Divine Image de David Axelrod, et quelques incursions plus soulful comme Louis Tripp, tout en piano et en choeurs aériens, le très 70s et néanmoins vénère Discharge it to da game, ou l’acoustique et très doux All Jokes Aside qui ose le sample évident de Beth Gibbons. Conseillé aux amateurs de Jakprogresso ou G Fam Black, entre autres.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 137e ici >
12. Merzbow, Iggor Cavalera & Eraldo Bernocchi - Nocturnal Rainforest
Un peu de harsh noise avec un vétéran du genre, Masami Akita aka Merzbow, devenu bien plus intéressant et nuancé depuis une quinzaine d’années à mon humble avis. Ce Nocturnal Forest en est une nouvelle preuve, d’autant que le Japonais y est bien entouré, d’un côté l’Italien Eraldo Bernocchi (SIMM) qui lui aussi a de la bouteille, et de l’autre le Brésilien Iggor Cavalera, batteur et "benjamin" de la bande (55 ans tout de même) connu pour avoir cofondé et tenu les fûts de Sepultura. Au programme, deux longues progressions caverneuses et sursaturées, larsenisantes et tempétueuses mais au pouvoir d’évocation étoffé par l’utilisation de field recordings forestiers (d’où le titre). Un très bon cru, anxiogène comme il faut.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 140e ici >
13. leather.head - mud again
Découverte me concernant (merci à qui se reconnaîtra) que ce groupe londonien, qui réussit à mon avis tout ce que ratent les surcotés Maruja : chez leather.head, le noise rock (parfois borderline screamo) est organique avant d’être démonstratif, les cuivres atmosphériques et jamais envahissants, les rythmiques tout en faux plats avec de belles montées de sève où le chanteur de fait saigner la gorge mais aussi des passages presque méditatifs, tant et si bien que l’on pense finalement à Slint ou Polvo plus qu’à quoi que ce soit de "tendance" dans le genre en écoutant ce mud again d’une belle intensité "feutrée".
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 142e ici >
14. Cosmic Ear - TRACES
Le Suédois Mats Gustafsson n’arrête jamais, et l’absence de nouveau Fire ! ou Fire ! Orchestra en 2025 fut compensée tant bien que mal par les sorties d’autres projets, à commencer par Cosmic Ear donc, quintette à l’instrumentation foisonnante où l’on retrouve justement 4 membres de l’orchestre susmentionné - Fire ! Orchestra dont l’ex vocaliste élastique, Sofia Jernberg, fait par ailleurs l’objet ici d’un hommage méditatif de 10 minutes. Avec son free jazz mi cacophonique mi feutré aux effluves mystiques et aux capiteuses mélodies proche-orientales (les cordes africaines aidant), Cosmic Ear fait bien plus que payer tribut au jazz ethnique et spirituel de Don Cherry (dont le multi-instrumentiste Christer Bothén fut un collaborateur récurrent), creusant son sillon idiosyncratique avec un sens de l’atmosphère consommé et le goût de la digression névrotique que l’on connaît au leader de The Thing.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 147e ici >
15. Richard Youngs - Zerkelus
Déjà revenu en janvier avec Zulaqrex, un autre opus de deux longs titres illustré comme celui-là par un portrait minimaliste en noir et blanc, Richard Youngs n’a pas fait aussi bien avec ce faux "album jumeau", percussif et relativement répétitif, qu’avec l’excellent Zerkelus qui nous occupe ici, double progression dronesque aux choeurs prépondérants passant d’une première plage méditative presque élégiaque à une seconde nettement plus intense tout en saillies dissonantes et saturées, preuve que l’expérimentateur britannique aux plus de 35 ans de carrière en a encore sous le capot.
< place que l’album aurait eue dans le bilan : 150e ici >
Bonus EP :
Crescent Moon & Andrew Broder - Eulogy
Toujours pas de nouveau Fog en 2025 mais Andrew Broder continue de prodiguer discrètement ses talents de producteur rap atypique, cette fois avec Alexei Moon Casselle des regrettés Kill the Vultures et Numbers Not Names pour lequel il avait déjà mis en musique un très beau 6-titres 10 ans plus tôt. Avec Eulogy, exit le glitch et bonjour le piano funèbre, les nappes mélancoliques et autres basses profondes, pour une sortie plus épurée par-delà ses polyrythmies bien senties, où le spoken word d’autant plus en avant de l’Américain fait merveille.
< place que l’EP aurait eue dans le bilan : 16e ici >
Mes labels de l’année 2025 :
1. Mahorka
Fidèle à lui-même, le label bulgare continue de se jouer des étiquettes et de nous embarquer dans ses explorations tous azimuts, de l’ambient à l’IDM en passant par le post-rock, l’abstract ou le harsh noise. Résultat, en 2025, un nombre impressionnant de sorties de qualité dont pas moins d’une dizaine dans mes tops albums et EPs de l’année.

2. M25
Le label de San Diego n’en finit plus de nous impressionner dans un hip-hop lo-fi (et parfois instru) du caveau qui se fait de plus en plus rare, pas étonnant dès lors d’y retrouver désormais, outre les appréciés Nuse Tyrant, Ghostvolume et Trust One, nos chouchous Jakprogresso et Aloeight, ensemble sur l’un des plus grands disques rap de cette année 2025 (cf. #29 ici).

3. I Shall Sing Until My Land Is Free
Même depuis leur Berlin d’adoption, Zavoloka et Kotra, les tauliers du défunt label Kvitnu, continuent d’oeuvrer pour la résistance ukrainienne en envoyant au pays les bénéfices réalisés par leur nouvelle structure I Shall Sing Until My Land Is Free. Un engagement qui ne gâte rien, sachant à quel point l’on apprécie par ailleurs ces sorties placées sous le signe de l’expérimentation dronesque et du terrorisme sonore.

4. International Anthem
Le meilleur label jazz du monde a encore fait une très grosse année, en plus de me gratifier de l’un des tout meilleurs concerts de 2025, à suivre dans la dernière partie de ce bilan (et déjà en février, avec SML et les side projects de ses membres, de l’un de ceux qui marqueront mon cru 2026 à n’en pas douter). Macie Stewart, Tom Skinner, Makaya McCraven, Alabaster DePlume, les parrains Tortoise et Chicago Underground Duo désormais dans les rangs d’une structure qui ne serait sans doute pas tout à fait la même sans eux... il y en avait pour tous les goûts et surtout les plus mélangeurs.

5. High Focus
Le plus grand label hip-hop britannique depuis Decorative Stamp n’avait pas tout à fait démarré les années 2020 sur les chapeaux de roues, mais le revoilà désormais au sommet avec un retour en grande forme de certaines de ses valeurs sûres en 2025 (Ramson Badbonez, Verb T & Vic Grimes, Telemachus aka Chemo ou Verbz & Mr.Slipz) et même quelques nouveaux venus bien inspirés (cf. Farma G).

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- William Boyle : "Je pense que j’ai toujours été attiré par les formats marginaux"
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