Benjamin Biolay - Trash Yéyé

Une nouvelle mise à nu bouleversante du plus morbide des romantiques, dont l’intensité et la richesse d’inspiration n’ont pas fini de nous captiver.

1. Bien avant
2. Douloureux dedans
3. Regarder la lumière
4. Dans ta bouche
5. Dans la Merco Benz (Radio Edit)
6. La garçonnière
7. La chambre d’amis
8. Qu’est-ce que ça peut faire ?
9. Cactus Concerto
10. Rendez-vous qui sait
11. Laisse aboyer les chiens
12. De beaux souvenirs (Chambre 8)
13. Woodstock (hidden track)

date de sortie : 10-09-2007 Label : Virgin

Le statut de Benjamin Biolay dans le paysage musical français, plus que paradoxal, a tout du triste malentendu. Certes, le chanteur a débuté en composant pour Henri Salvador, et écrit aujourd’hui pour Elodie Frégé (qu’il dit par ailleurs bien éloignée de son image médiatique). Mais depuis son premier album, il n’a cessé, à l’instar de son amie et collaboratrice des débuts Keren Ann, auteur cette année d’un album d’americana de toute beauté influencé par ses collaborations oniriques avec Bardi Johansson (Bang Gang, Lady & Bird) comme par la veine la plus lumineuse du Velvet Underground, de s’éloigner de cette étiquette "nouvelle chanson française" qui paraissait déjà bien étriquée du temps de ce Rose Kennedy inaugural où se télescopaient pop anglaise et influences jazz, folk et arrangements gainsbouriens.

Par la suite, le gargantuesque Négatif , double album de pop hybride superbement produit, récit d’une fuite en avant d’une richesse inouïe qui ouvrait l’univers musical du français à l’électro et osait dépasser la mélancolie d’un amoureux blessé pour toucher sans fausse pudeur à l’obsession morbide qui naît de la trahison, puis le non moins impressionnant A l’origine , convoquant du fond d’un sombre puits de douleur les guitares psychotiques de Radiohead pour mieux se frayer un chemin vers la lumière, auraient dû imposer le génie de compositeur et d’arrangeur de Biolay, qui fait aujourd’hui de lui le musicien le plus passionnant de l’Hexagone. Or, si la presse a généralement suivi, la plupart des amateurs de musiques actuelles ont toujours quelque scrupule à aborder la discographie du chanteur, continuant de le prendre pour ce qu’il n’a jamais été : un chansonnier... et encore moins un chansonnier pseudo-branché pour bobos névrosés.

En parlant de malentendu, pointons-en donc un autre : cette fameuse comparaison avec Gainsbourg, qui s’est certes imposée dès ses débuts et qu’il n’a jamais vraiment rejetée pour être, comme tout musicien chantant en français même (loin) hors des frontières de la variété et touchant au concept d’album-récit, un admirateur avoué. Toutefois, Gainsbourg n’a été un grand musicien que le temps d’un chef-d’oeuvre (certains diront deux, mais passons), et avec l’implication étroite d’un collaborateur hors-normes, le compositeur et arrangeur Jean-Claude Vannier. Alors certes Melody Nelson n’en finit plus de toucher les coeurs et d’influencer des générations de songwriters et de musiciens, et Biolay sait lui aussi s’entourer des talents nécessaires à l’enregistrement de morceaux d’une telle complexité, mais ce serait nier avec la plus grande hypocrisie la formidable richesse d’inspiration du caladois que de le limiter à cette seule comparaison, hors-sujet au moins depuis A l’origine .



Ce formidable Trash Yéyé en constitue une nouvelle preuve, Biolay signant peut-être même là son album le plus abouti. Le plus douloureux en tout cas, car le temps est venu pour lui où le ressentiment fait place l’amertume. "C’est douloureux dedans, c’est contagieux va-t-en", chante-t-il... le mal est fait, et le temps n’a rien guéri. "C’est délicieux pourtant, je manque un peu de cran." Cette complaisance que chacun cultive plus ou moins dans la souffrance, Biolay la connaît bien... car c’est peut-être le seul moyen de conserver sa dignité lorsque l’on a été trahi par celui ou celle que l’on aimait plus que la vie elle-même. L’obsession, ainsi, n’a pas quitté le musicien, des réminiscences d’un amour en miettes au romantisme morbide de celui qui a tout perdu. Peut-être sa séparation d’avec Chiara Mastroianni il y a deux ans n’y est-elle pas étrangère, même si l’on imagine sans mal ses plaies sans cesse rouvertes, ses cicatrices et ses désillusions venir de Bien avant.

Des coeurs féminins à la Morricone, compositeur dont l’influence reviendra plus tard dans l’album sous forme de guitare acoustique et de sifflements (l’intense et atypique Qu’est-ce que ça peut faire ?, qui lorgne sur la new wave ténébreuse des plus belles heures de Depeche Mode), hantent avec douceur cette ouverture baroque en forme d’ode à la fatalité, dont le clavecin en écho de flashback doublé à la fin de samples schizophrènes évoque un passé Douloureux dedans. La souffrance de Biolay prend la forme de phrases parlées et répétées en écho, en décalage avec des beats hip-hop squelettiques, avant de laisser place à un refrain bucolique proche de Sparklehorse, qui permet au musicien de Regarder la lumière. Mais cette lumière est noire et brûlante, et un abîme coldwave dispute l’auditeur à un déluge de cordes tragiques rappelant Joe Hisaishi. Dans ta bouche, répète le chanteur dans un état de souffrance lascive : les maux sont impudiques et le phrasé presque hip-hop de Biolay déverse sobrement sur fond de piano et guitare acoustique son lot crû de blessures et de regrets... bientôt suivis de reproches implacables car Dans la Merco Benz, la mélancolie d’une pop teintée de jazz manouche cache les démons les plus obscènes, lesquels s’effacent néanmoins devant le triste constat d’un refrain folk illuminé par des cuivres mariachis à la Calexico.

La vidéo de Dans la Merco Benz, mise en scène par Clarisse Canteloube, avec Benjamin Biolay et Julie Gayet



Plus loin, dans les sombres recoins de La garçonnière, le poison suintera d’un rockabilly atmosphérique semblant tout droit sorti d’une BO de David Lynch, doublé de cuivres jazzy et de cordes surannées qui viennent également nous rappeler l’ambiance des films de Wong Kar-wai. Un romantisme qui s’égrène pudiquement dans La chambre d’amis au fil des notes de piano d’une ballade nostalgique à travers laquelle Biolay renoue avec l’univers plus classique de Rose Kennedy . Des coeurs féminins célestes viennent rappeler à la fin la part de divin qui demeure malgré tout chez celle dont les actes ont sali à jamais la beauté, mais après tout Qu’est-ce que ça peut faire ? Elle ne fait plus partie du tableau. Cactus Concerto, hommage évident à Gainsbourg par son titre comme par sa basse et son phrasé, s’ouvre ensuite sur une minute vingt d’intro instrumentale en clair-obscur qui devrait définitivement éloigner Biolay des bacs "nouvelle chanson française"... d’autant que le morceau suivant nous donne Rendez-vous qui sait... avec Coldplay ? Peut-être bien, mais un Coldplay biberonné à la new wave, aux Go-Betweens et au label Sarah Records, dont les cuivres pop lumineux annoncent le refrain poignant de Laisse aboyer les chiens, piano et guitare acoustique surgissant d’un brouillard dub pour rassembler courageusement les dernières miettes d’un espoir que le chanteur sait pourtant vain. Car il reste au mieux De beaux souvenirs, défilant devant nos yeux comme devant ceux du malade incurable qui n’attend plus rien de la vie si ce n’est son ultime délivrance.

D’un bout à l’autre de l’album, Biolay sera donc parvenu à renouer avec cette homogénéité quasi-miraculeuse dans l’hybridation qui faisait tout le prix de Négatif , là où A l’origine , à trop rechercher l’impact du minimalisme, peinait par moments à concilier avec autant de naturel des sonorités et inspirations parfois très hétéroclites (cf. les bidouillages vocaux à la fin de L’appât ou les choeurs d’enfants de Me voilà bien, qui semblent tomber comme un cheveu sur la soupe... une métaphore qui dois-je le préciser n’a rien à voir avec la qualité de l’album, bien entendu), mais tout en adoptant une construction plus classique, celle d’une simple série de chansons. Comme si le français, lassé de souffrir de cette image d’intello prétentieux, ultime malentendu qu’il doit, selon ses propres dires, à une moue naturelle qui n’en finit plus de le complexer et qu’il changerait volontiers s’il le pouvait, voulait définitivement en briser le masque pour apparaître comme ce qu’il est avant toute chose, un grand songwriter pop, fan de Morrissey, d’Eminem et de basket américain. Pour autant, on aurait bien du mal à reprocher au musicien quelque prétention, réelle ou non, tant il continue de mener à bien avec ce nouvel album aux allures de classique de demain, un parcours discographique en tous points idéal.

Trash Yéyé se termine sur l’évocation faussement apaisée du présent de Woodstock. Quarante ans après le célèbre festival qui a marqué a jamais la petite ville américaine où Biolay a enregistré la quasi-totalité de ce quatrième opus, le calme semble être revenu, et pourtant "des hippies en costumes d’époque guettent" toujours "le grand retour du folk". Un résumé doux-amer du propos de l’album, dont la simple guitare acoustique un peu fêlée et les coeurs morriconiens fantômatiques (encore) finissent par laisser place à des cordes vibrantes d’une douleur refoulée mais toujours présente, que même le temps ne semble pas vouloir effacer. Un temps qui pourtant continue de filer, tandis que la vie, malgré tout, suit son cours... ou du moins fait comme si.


Pour visionner en exclusivité le clip de Laisse aboyer les chiens, rendez-vous sur la page myspace de Benjamin Biolay.

Chroniques - 06.10.2007 par RabbitInYourHeadlights
 


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