Rhys Chatham - The Bern Project

À presque 60 ans, Rhys Chatham nous gratifie d’un album magistral et véloce où les cuivres sont à l’honneur et prouve qu’une trompette peut provoquer un sacré foutoir.

1. War In Heaven
2. A Rite For Samhain
3. Scrying In Smoke
4. My Lady Of The Loire
5. Is There Life After Guitar Trio ?
6. Under The Petals Of The Rose

date de sortie : 11-01-2010 Label : Hinterzimmer Records

Pour aller vite et pour ne décourager personne, on ne se lancera pas dans une biographie détaillée de Rhys Chatham. Trop long, bien sûr. En revanche, il est peut-être nécessaire de pointer quelques étapes de son parcours atypique pour comprendre l’origine des forces telluriques qui parcourent les entrailles de The Bern Project. En résumé, Rhys Chatham est surtout connu pour avoir introduit dans le giron de la musique minimaliste (et par extension, contemporaine) un instrument qui y était honni jusqu’ici : la guitare électrique. C’est qu’après ses débuts sous haute influence de La Monte Young (dont il fut l’accordeur de piano), Chatham a assez tôt fait preuve d’un goût marqué pour les mélanges hors normes et pour la destruction des portes de chapelles en tout genre. Son œuvre emblématique est sans nul doute le morceau Guitar Trio, pièce pour laquelle trois guitaristes, accompagnés d’un bassiste et d’un batteur jouent la même note (un mi pour ceux qui aiment la précision) pendant de longues minutes (le concept connaîtra quelques variations puisque de 3 guitares, il passera à 6 puis 100 pour finir à 400 guitares en 2005, devant et dans le Sacré Cœur). Mais l’autre instrument de prédilection de Rhys Chatham, outre la six cordes, c’est la trompette. Dont il joue comme il joue de la guitare, c’est-à-dire de manière atypique puisque souvent électrifiée et altérée par de multiples effets électroniques.

Et on retrouve tous ces jalons à l’œuvre dans The Bern Project  : du post-minimalisme, des drones puissants, des empilements de trompettes trafiquées, des sonorités électroniques et des références à Guitar Trio jusque dans la genèse même du disque puisqu’en en 2008, invité à Berne dans un club pour y interpréter ce morceau avec des musiciens du cru, Chatham rencontre Julian Sartorius (batterie) et Mago Flueck (basse) qui l’impressionnent fortement et l’idée d’un trio germe rapidement. C’est Reto Mäder (boss d’Hinterzimmer et aussi moitié d’Ural Umbo dont l’éponyme retrouve encore régulièrement le chemin de la platine) qui enregistre le trio parfois accompagné de Beat Unternährer au trombone et mixe dans un deuxième temps les sessions en y ajoutant tout un tas de bruits parasites et n’hésitant pas à mélanger entre eux des bouts de morceaux épars.

L’album débute par un titre magistral de plus de 10 minutes, War In Heaven, quelque chose comme le vol d’un bourdon désorienté qui petit à petit se transforme en drone puissant avant que la batterie puis les stridences vicieuses de la trompette de Chatham n’amène le tout vers une implacable transe pour finir en furie noise magistrale. Le très beau et bien plus apaisé A Rite For Samhain voit le retour des guitares pour une longue divagation inquiète parsemée de bruits électroniques divers quand Scrying In Smoke se veut plus ouvertement jazz dans son approche rythmique (bien que la basse adopte pour le coup une coloration bien dub) mais en revanche le bourdon de cuivres qui l’accompagne amène le morceau vers un ailleurs plus clément à la trompette tranquille avant d’adopter brusquement et contre toute attente une coloration expérimentale. Déjà trois morceaux et déjà trois pistes complètement différentes. La suite ne déroge pas à la règle et fait preuve d’une diversité tout aussi importante. Le piano mélancolique de My Lady Of The Loire et ses sons à tel point indéterminés qu’il est difficile de les attribuer à un quelconque instrument témoigne du travail remarquable de Mäder et Chatham au mixage. Ce Is There Life After Guitar Trio ?, clin d’œil bruyant au tube pré-cité dont le climax rappelle celui du premier titre et qui permet de répondre par l’affirmative à la question posée par son titre. Seul bémol, Under The Petals Of The Rose, captation live sans grand intérêt mais qui ne saurait suffire à ternir la majesté de l’ensemble.

Il serait dommage de passer à côté de The Bern Project sous prétexte du CV intimidant de Rhys Chatham, ici point d’avant-garde prise de tête et masturbatoire, juste une musique vibrante et passionnée qui n’ennuie jamais et fait voyager haut et loin. Il y a dans cet album une puissance peu commune, quelque chose qui vous transporte et qui touche en profondeur, une musique exigeante mais jamais absconse qui ne laissera personne sur le bord du chemin pour peu que l’on accepte de s’y perdre. Et alors que tout au long de l’écoute de The Bern Project, le talent déconcertant de Rhys Chatham et de ses compagnons suisses soniques se fait de plus en plus évident, lorsque le dernier souffle de trompette du dernier morceau s’achève, il ne subsiste finalement plus qu’un seul mot en bouche : encore !


Une captation live de Rhys Chatham interprétant The Tortoise : His Dreams & Journeys de La Monte Young au Souffle Continu qui, bien plus qu’un long discours, permet de témoigner de son art singulier.

Le disque est distribué en France par Metamkine.


Chroniques - 20.04.2010 par leoluce
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