Grails - Deep Politics

Disque complexe et labyrinthique aux sonorités parfois désuètes, Deep Politics présente un Grails parfaitement accompli et plus contrasté que jamais, alternant avec virtuosité moments cinématographiques maîtrisés et élans incisifs et solaires.

Top albums - mars 2011

1. Future Primitive
2. All The Colors Of The Dark
3. Corridors Of Power
4. Deep Politics
5. Daughters Of Bilitis Voir la vidéo Grails - Daughters of Bilitis
6. Almost Grew My Hair
7. I Led Three Lives
8. Deep Snow

date de sortie : 08-03-2011 Label : Temporary Residence Ltd

Ah, Grails

Il faut bien l’avouer, il m’a fallu un peu de temps pour accepter de rentrer dans ce nouvel album de Grails. Même si, concernant ce groupe, ça s’est toujours passé peu ou prou de la même façon : d’abord briser mes résistances, oublier ces petites choses qui heurtent ce qu’il faut bien appeler mon « bon » goût (le mien, hein, qui n’est pas obligatoirement le même que le vôtre). Pour Deep Politics, cela revenait à accepter de faire l’impasse sur quelques nappes synthétiques embarrassantes (Deep Politics), sur des violons parfois un peu trop bavards (Future Primitive), voire certains soli qui parsèment le disque (l’envolée qui débute All The Colors Of The Dark par exemple), non pas qu’ils soient mauvais (loin de là) mais peut-être un peu trop kitsch dans leur approche sonique ou en tout cas, terriblement policés. En revanche, soyons franc, l’acceptation est venue très rapidement, mes résistances n’ont pas tenu bien longtemps et même, ces petites choses qui me posaient problème au départ, j’ai fini par les adorer. Comme d’habitude. D’abord parce que c’est Grails et que je savais que ça allait se passer comme ça et puis, surtout, parce que Deep Politics est incontestablement leur meilleur album à ce jour.

Après deux opus au post-rock instrumental efficace mais par trop scolaire, Grails a commencé à prendre son envol avec les trois premiers volumes de l’excellente série Black Tar Prophecies qui voyaient le groupe expérimenter et tenter une autre approche, s’éloignant des clichés inhérents au genre. Puis Grails a continué à affirmer son identité sur Burning Off Impurities aux accents psychédéliques très marqués qui rompaient avec la sécheresse de leurs débuts avant de devenir véritablement Grails sur Doomsdayer’s Holiday, un disque aux influences multiples, mariant à la fois post-rock aride, musique du monde, accents progressifs baroques et doom metal. Sur Deep Politics, le groupe poursuit la voie du grand melting pot et continue sa mue. Et sa grande réussite tient sans doute au fait que c’est la première fois dans l’histoire de Grails qu’une si longue période vient s’interposer entre deux longs formats ( Doomsdayer’s Holiday date quand même de 2008), ce qui fait de Deep Politics un disque longuement pensé, construit dans la durée et donc pour durer. De là probablement son aspect labyrinthique et varié tout en étant parfaitement cohérent.

Réunion de musiciens expérimentés, impliqués dans de nombreux projets annexes - Emil Amos est aussi le batteur d’Om quand il ne sort pas des albums solo sous l’alias d’Holly Sons, Alex John Hall furète quand à lui du côté d’Harvestman, William Zak Riles épaule parfois M. Ward en tournée, il n’y a bien que William Slater pour rester fidèle à son groupe - et épaulés pour l’occasion par les arrangements et le violon de Timba Harris (dont on ne saurait lister les collaborations tant celles-ci sont nombreuses mais dont on croise souvent le nom du côté de Tzadik Records), Grails fait preuve d’une technique sans faille que le groupe sait mettre au service du projet, jusque dans la production du disque (que l’on doit au groupe lui-même) qui adopte une technique du copié-collé démoniaque et franchement ensorceleuse. Bref, Deep Politics est aussi un disque de musiciens sincères, chevronnés et généreux.

Cette fois-ci, Grails explore de nouveaux horizons et propose un disque qui, de prime abord, présente tous les aspects de l’exercice de style : Deep Politics ressemble à s’y méprendre aux score pour films de genre ’70s (polars nerveux, pamphlets politiques ou libertaires, etc.) et se balade sur la botte de l’Italie tout du long. Bien des signes ne trompent pas : All The Colors Of The Dark est ainsi la reprise d’une piste de Bruno Nicolai composée pour le film du même nom et les ombres d’Ennio Morricone, Lalo Schifrin voire même Nino Rota planent sur l’ensemble du disque (Daughters Of Bilitis, Deep Politics et combien d’autres encore). Toutefois, l’album touche à une telle multitude de styles que l’on ne saurait le cantonner à la simple imitation. Deep Politics est vraiment bien plus que cela.

Sa construction est franchement tortueuse, le premier morceau en est une belle démonstration : un véritable dédale à l’entame post-rock étouffée et sombre sur plus d’une minute trente quand surgit une guitare morriconienne qui lance à son tour des violons orientaux puis tout se calme avant de reprendre de plus belle, du côté de Pink Floyd cette fois-ci. Et ce n’est là qu’un morceau, car même les pistes entre elles présentent bien peu de points communs. Et lorsque une première écoute distraite laissait craindre que le groupe ait perdu ses crocs, d’autres plus attentives montrent bien qu’il n’en est rien, Grails sait encore se montrer incisif et massif à bien des égards mais aussi, c’est vrai, complètement apaisé et détendu. Bref, le relief du disque montre une grande variété. À tel point que l’on ne sait jamais à l’avance vers quoi nous emmène l’épilogue d’un morceau et l’entame du suivant prend de toute façon toujours par surprise : les guitares solaires qui viennent clore Future Primitive tranchent avec le majestueux piano et les stridences incisives de All The Colors Of The Dark qui précèdent la flûte de Pan de Corridors Of Power, etc.

Un kaléidoscope véritablement hypnotique aux senteurs variés. Et les thèmes de s’enchaîner dans une construction fouillée et presque sournoise. Et tout ça le plus souvent à l’intérieur du même morceau, la musique se déroule et lorsque l’on pense avoir compris où Grails voulait nous emmener, il bifurque et part ailleurs. Tout le disque est construit ainsi, une multitude de morceaux dans le morceau. À ce titre, Deep Politics est extrêmement représentatif : il commence par les accords à l’esprit légèrement jazzy d’un piano solennel et mélancolique qui rappelle Elysian Fields puis un roulement de batterie et c’est fini, on passe carrément à autre chose, envolée la mélancolie ! L’humeur change du tout au tout, plus soutenue et véloce. Un morceau schizophrène qui semble vouloir se terminer dans un fracas et préfère finalement retrouver des accents morriconiens. Le suivant est plus ou moins le même tout en étant complètement différent et, à bien y regarder, il en va ainsi pour tous les titres de l’album : ils se suivent, tous les mêmes mais jamais pareils, montrant des ressemblances avec celui qui les précède tout en portant des réminiscences du titre suivant qui de toute façon n’a rien à voir. Bref, Deep Politics c’est aussi une multitude de disques dans le disque. Et le groupe de tout emporter sur son passage, y compris mes réserves.

Deep Politics est un dédale où l’on n’a pas fini de se perdre. On passe d’une humeur à l’autre, d’un visage à l’autre, d’un bout de morceau à l’autre et on finit par comprendre qu’il ne sert à rien d’analyser. Trop compliqué à décrire. On dirait un oignon dont on effeuille consciencieusement les enveloppes les unes après les autres mais derrière chacune d’entre elles, il y en encore une autre, et puis une autre, et puis une autre, impossible d’atteindre le cœur. Et quand on l’atteint, on se rend compte qu’il s’agit du bulbe de départ et il faut tout recommencer. C’est assez déstabilisant. Alors, il ne reste plus qu’à enclencher la platine et se laisser porter car il est de toute façon trop difficile de cartographier cet album : rock, psychédélique, progressif, cinématographique, folklorique, calme, véloce, furibard, entrelacé, au kitsch assumé, expérimental, etc. et tout cela dans chaque piste, entre les pistes et d’une piste à l’autre. Et l’album réussit le tour de force d’être pourtant cohérent et de maintenir son niveau - excellent - sur la longueur, ce qu’il manquait peut-être à son prédécesseur qui lui s’essoufflait parfois. Le talent de composition du groupe éclate au grand jour et éclabousse les enceintes.

Dès lors, il apparait vraiment nécessaire de vaincre les quelques réserves qui ne manqueront pas de naître au moment des premières écoutes de Deep Politics pour pouvoir s’abandonner dans ce disque et s’y perdre complètement. Avec pareille musique passionnante, faisant renaître les ombres du passé pour mieux s’en affranchir, cassant les stéréotypes dans sa manière de réorganiser à sa sauce les clichés et les prototypes, profondément cinématographique et psychédélique, Grails ne peut laisser indifférent.

Un tour de force.


Deux extraits de Deep Politics qui permettent de bien comprendre ce que réserve son écoute :



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dimanche 20 octobre 2019


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