Eels - Le Cargö (Caen)

le 12/04/2013

Eels - Le Cargö (Caen)

Je l’ai souvent répété dans ces mêmes colonnes, mais Eels m’a vraiment fait peur avec sa récente trilogie. Nous étions bien nombreux, en effet, à nous demander où était passé le sens mélodique des compositions de Mr E.. Avec Wonderful, Glorious, le groupe entre dans une nouvelle ère. Plus riche, plus inspiré, le dixième opus des Américains m’a donné envie d’effectuer pas loin de cinq heures de route dans la journée pour rejoindre Caen et assister à l’une des trois dates françaises de la tournée.

Qui, en 2013, peut avoir envie d’assister à un concert de Eels ? Avant même d’entrer dans la salle, cette interrogation me taraude. Après un début de carrière couronné de succès, la formation Américaine a poursuivi son petit bonhomme de chemin. Délaissées les ondes de MTV que Dreamworks et Spielberg avaient tôt fait de leur faire fréquenter, Mark Oliver Everett et sa formation n’intéressent plus vraiment le grand public depuis Shootenanny ! en 2003.

Après deux premières parties assez dispensables, je suis ravi de voir que les véritables aficionados, affichant pour beaucoup la barbe négligée de rigueur, sont toujours nombreux à suivre un Mr E. qui se distingue immédiatement en entrant le premier sur scène pour jouer un Prizefighter dynamisé pour l’occasion. Première surprise de la part du groupe qui a pris l’habitude d’entamer son set par le génial Bombs Away sur lequel Mark Oliver Everett se faisait désirer en n’arrivant qu’au moment du chant.

La disposition et la tenue du groupe sont conformes aux précédents concerts, mais méritent d’être éclaircies. The Chet, Koool G et P-Boo se tiennent alignés au second plan, tels des choristes, pendant que la batterie de Knuckles et Mr E. se placent devant, chacun sur un côté de la scène. E a imposé la survêtement Adidas vintage à l’ensemble de la troupe ainsi que la paire de lunettes de soleil. Homme de contraste, il porte également un béret assez paradoxal vis-à-vis du reste de sa tenue.


Après cette ode initiale à Hombre Lobo - ce ne sera pas la seule de la soirée -, les Américains enchaînent avec le très bon Kinda Fuzzy dont le break en milieu de morceau est aussi jouissif en live que sur Wonderful, Glorious. Au vu des réactions (timides mais concernées) dès les premiers accords du morceau, on sent que la salle est majoritairement composée de fans ne s’étant pas arrêtés aux premiers albums du bougre.

Le quinté déroule ensuite avec Open My Present et Oh Well, reprise de Fleetwood Mac qui constitue sans doute le morceau le plus dispensable de la setlist. Cela n’empêche néanmoins pas un E taquin de jouer avec le public en se touchant l’oreille pour haranguer le public. Après une légère insistance, cela lui permet d’arriver à ses fins, la foule s’étant décoincée. Un Tremendous Dynamite réussi plus tard, Eels reprend That Look You Give That Guy, l’un des sommets dHombre Lobo, qui suscite l’exclamation du public (espérons que ce ne soit pas "grâce" à la reprise d’un candidat de la Nouvelle Star il y a quelques semaines, un membre du jury ayant alors considéré qu’il s’agissait d’une "chanson d’ado") dès l’entame du morceau. Déjà fort convaincant sur album, ce morceau est plus touchant encore, plus maîtrisé et donc transcendé dans le cadre d’un live.


La bande enchaîne ensuite quelques morceaux de son dernier (et excellent) album, en l’occurrence la ballade On The Ropes et le single Peach Blossom. Après The Turnaround, l’un des enchaînements les plus réussis du concert va débuter avec New Alphabet qui constitue sans doute mon morceau préféré de la dernière livraison du groupe. Le groupe a légèrement retouché certaines sonorités du morceau, ce qui n’impacte en rien la puissance de celui-ci, paradoxale quand on observe un E nonchalant effectuer une sorte de robot dance.


Mais le véritable sommet du concert est à venir et, surprise, c’est d’un vieil album, Souljacker en l’occurrence, qu’il nous vient. Il faut dire que c’est de ce disque, sorti en 2001, que Wonderful, Glorious se rapproche le plus. A la fois expérimental et rock, ce dernier s’inscrit comme une réminiscence de son aîné. Troisième piste de la galette sur laquelle E posait, chien en main, sur la pochette, Fresh Feeling est revisité de manière plus électrique et presque nonchalante pour un résultat assez jouissif en concert qu’une simple vidéo ne saurait évidemment retranscrire. "Birds singing a song/Old paint’s peeling/This is that fresh/That fresh feeling", ces quelques vers ne cesseront néanmoins de me hanter sur le chemin du retour, et quelques jours durant.


Autre "vieillerie", The Sound of Fear sera l’un des deux seuls morceaux de l’époque Daisies of the Galaxy auquel nous aurons droit ce soir. Belle réussite là aussi, qui précède un hommage rendu à The Chet par E. Il faut dire que le guitariste fête ses dix ans de tournée au sein du groupe. L’occasion est trop belle pour le leader de la formation qui, de manière solennelle - E est diacre - et sans doute en lien avec l’actualité française sur le mariage pour tous, demande à son acolyte s’il accepte de le prendre pour "lead singer" pour les concerts à venir. L’ambiance est décontractée sur scène, pendant que Knuckles s’amuse sur un solo chant/batterie pas franchement inoubliable.

Un fan continue de s’égosiller depuis le premier morceau en réclamant "la douze", référence probable à I Am Building A Shrine, douzième morceau de Wonderful, Glorious. En lieu et place de cette chanson - que le groupe ne jouera pas ce soir -, c’est Itchicoo Park, reprise de Small Faces, qui est joué. Le morceau n’est pas désagréable en soi, mais au vu de son répertoire - et sachant qu’il ne jouera aucun morceau dElectro-Shock Blues -, j’aurais aimé voir Eels se concentrer sur les morceaux de sa propre discographie. Qu’importe.

On a par la suite droit à Souljacker, Part 1, l’un des meilleurs morceaux de rock pondus lors de la dernière décennie. Et pour le coup, cette version vaut franchement le détour, elle qui évolue vers des larsens bien sentis pendant que E tente - en vain - de nous faire croire qu’il va briser sa guitare.


Mark Oliver Everett, qui avait fêté ses cinquante ans deux jours plus tôt, enchaîne ensuite avec Wonderful, Glorious, un de mes morceaux préférés du disque du même nom. E s’amuse au moment du break avec quelques chœurs presque christiques, qui, par contraste, donnent davantage de puissance au morceau dès qu’il redémarre. Je le savais déjà pour n’avoir pu résister à l’envie de consulter les setlists des précédents concerts, mais ce morceau évolue de manière à préparer le terrain pour la première sortie du groupe. Ce ne sera pas la dernière.


Après trois ou quatre minutes (quand même !), les Américains jouent I’m Your Little Brave Soldier, face-B du dernier album, avant d’entamer un mash-up - E s’amusera d’ailleurs à le répéter plusieurs fois au cours de la chanson - au demeurant fort réussi, entre My Beloved Monster et Mr E’s Beautiful Blues. Le premier de ces deux morceaux constituera donc le seul hommage à Beautiful Freak et aux années 90 de manière plus globale. Sur cet extrait, le groupe quitte de nouveau la salle, pour mieux revenir quelques dizaines de secondes plus tard.


Cinquième et dernière allusion à Hombre Lobo, Fresh Blood, qui constituait (et constitue toujours) mon extrait préféré de cet opus, est encore plus puissant en live que sur album. Les lumières rouges rappellent le clip du morceau repris, d’une manière générale, de façon assez fidèle à l’original. Le morceau à peine fini, le groupe s’en va, sans appuyer les remerciements. Les lumières s’éteignent, les techniciens viennent sur scène ranger le matériel et le public quitte la salle. Cinq minutes passent, le groupe ne revient pas. Pour une fois, ils n’auront pas terminé le concert sur le traditionnel Go Eels !.


C’est du moins ce qu’une bonne frange du public pourra regretter tant le troisième - et dernier - rappel de Eels est sans doute le meilleur que j’ai jamais pu voir. Aux côtés d’une figurante au masque de singe s’amusant avec sa jupe, ce rappel démarre avec une version dynamitée de Dog Faced Boy, qui vient rappeler que Souljacker était probablement le meilleur des sept albums sortis par le groupe entre 2000 et 2010. Au milieu du morceau, Puddles Pity Party qui assure les premières parties - c’était aussi le cas, ce soir là, de Nicole Atkins - du groupe sur la tournée, s’invite. Ce rappel n’est probablement pas du goût de cet individu aux confins du Mime Marceau et de Pierrot le clown, qui rejoint la fosse avec une pancarte "Tais-toi/Shhh... Go Home". Il s’invite rapidement sur scène et tente de déstabiliser les différents musiciens - il coupe notamment le son de la guitare de E d’un geste habile - ce à quoi Mark Oliver Everett répond en hurlant des "Security" tout en étant bien en peine de garder son sérieux.


Entre la danse de cette femme au masque de singe, les gags de notre clown, les techniciens continuant de ramasser leur matériel sous l’œil amusé de E et la puissance de Dog Faced Boy la fin du concert est presque orgiesque, tout du moins surréaliste, et elle va s’achever avec le traditionnel Go Eels !, taillé pour la scène. Ce soir, Eels a fait bien plus que le métier, j’ai assisté à un concert assez incroyable mêlant des ballades (dont E aura su ne pas abuser) à des morceaux plus rock parmi lesquels quelques versions assez inoubliables (Fresh Feeling, Dog Faced Boy ou New Alphabet en tête) sans occulter un final assez incroyable.

Le pire, dans cette histoire, c’est que ce concert aura su me convertir à Hombre Lobo, seul album de la formation que je n’avais jamais su apprécier - quelques doutes persistent sur Tomorrow Morning . En effet, les cinq extraits de l’album joués sur scène ont constitué un véritable sans faute. Revenir sur cet album après avoir entendu ces chansons transcendées sur scène a donné du corps à l’ensemble. Au rayon des albums que j’ai envie de réécouter immédiatement suite à ce concert, il y a également, et sans surprise, le gigantesque Souljacker et le récent Wonderful, Glorious. En plus de Eels, ce concert aura été l’occasion d’une belle découverte, Le Cargö constituant en effet une très jolie salle à l’acoustique plus qu’acceptable. J’en redemande !


( Elnorton )

 


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