L’Effondras - s/t

L’Effondras est énigmatique et ce n’est pas sa musique qui permettra d’y voir plus clair. Mais comme on n’a qu’elle, on la scrute et on tente de l’analyser. Très vite, on arrête. Cela ne sert à rien. Mieux vaut laisser L’Effondras grandir en soi.

1. L’Heure Du Loup
2. Amrha
3. La Fille Aux Yeux Oranges
4. L’Ane Rouge
5. Caput Corvi Part.I
6. Caput Corvi Part.II
7. L’Aure Des Comètes

date de sortie : 20-12-2014 Label : Dur Et Doux

L’Effondras (ou plus simplement ) est un trio bressan. L’Effondras agrafe deux guitares à une batterie. L’Effondras se lance invariablement dans l’instrumental au long cours (neuf minutes en moyenne, parfois plus, rarement moins). L’Effondras aime la répétition. L’Effondras amalgame post-rock janséniste et postcore complètement sec sans que sa musique relève le moins du monde de l’un (trop incisif) ou de l’autre (pas assez de pathos). L’Effondras fait penser systématiquement à tout un tas de choses mais - tout aussi systématiquement - à rien de particulier. L’Effondras appelle son premier album L’Effondras. L’Effondras s’apprête à le publier chez le toujours alerte Dur Et Doux (Chromb !, Ni, uKanDanZ entre autres). On ne peut pas écrire quoi que ce soit sur la musique de L’Effondras lorsqu’on l’écoute sous peine de tourner très rapidement en rond et de se perdre définitivement dans le blanc immaculé et insondable de l’écran au son de L’Effondras. L’Effondras, ce n’est pas complètement noir mais ce n’est pas non plus ce qu’il y a de plus guilleret. L’Effondras c’est élégant mais c’est aussi écorché. Quand L’Effondras s’arrête, on a tout de suite envie d’écouter L’Effondras. L’Effondras est une belle saloperie pour qui aime les musiques répétitives mais déteste les répétitions.

Parallèlement à cet éponyme, L’Effondras publie également un EP auto-produit regroupant deux titres qui ne figurent pas sur le long format : le trio y resserre le temps mais pas sa musique. Ferrum Movendo, très fracturé, et Helleboros, sauvage, montrent à quel point le groupe est impressionnant. De l’instrumental, toujours, et beaucoup d’intensité. Sans doute un poil plus que sur l’album où les morceaux sont, on l’a déjà dit, plus longs mais pas moins accaparants. L’ensemble constitue une formidable entrée en matière : le trio s’y montre bien sûr prolifique mais aussi très inspiré. Peu importe la longueur de ces instrumentaux quand ils sont de cette trempe. Triangle imperméable et en permanence concentré, L’Effondras a tôt fait de nous enfermer dans ses cercles concentriques et sa petite musique se montre salement hypnotique si bien qu’à un moment donné, on a vraiment l’impression d’écouter le même morceau depuis des heures sans pour autant ressentir la moindre once d’ennui. Beaucoup de détails et d’idées nouvelles se succèdent, le calme plat renferme son lot d’accidents (le silence pesant de L’Aure Des Comètes) et les pics intenses se chargent de bifurcations incessantes (les gouttes de piano de La Fille Aux Yeux Oranges), nous envoyant valdinguer à l’autre bout du spectre alors que le groupe tourne imperturbablement autour du même pot sec et austère. Un tourbillon se crée mais en sens inverse et tend à nous éloigner de son œil noir.

L’œil Du Loup, premier titre tranquille et court, rompt avec tout le reste et montre que le groupe a soigné la dynamique. Les éléments se mettent en place dès Amrah : longue entame solaire répétant les mêmes motifs qui, progressivement, donnent corps à une cavalcade effrénée. Une guitare au-dessus qui tisse patiemment les arabesques et les enluminures de l’apex, une autre en-dessous qui ferraille des fondations maousses. La batterie métronomique au milieu assure la liaison. Pourtant, là où l’on pourrait s’attendre à une alternance mer d’huile/tsunami à tel point rabâchée que l’on s’imagine déjà refréner les sempiternels bâillements, se tient en réalité un instrumental qui gonfle et gonfle encore. L’irruption paroxystique ne vient jamais, remplacée par un martèlement plus subtil mais de plus en plus appuyé, reprenant des bouts de structures réinjectés ensuite dans l’ossature générale. Pas d’explosion mais une sacrée intensité maintenue tout du long, culminant sur le presque quart d’heure du phénoménal L’Âne Rouge. Des poussières de slide se heurtent à des agrégats plus costauds, la neurasthénie atavique de Slint traîne son spleen sur les chemins désertiques des derniers Earth et surtout, L’Effondras lâche les décibels et, par intermittence, envoie les potards bien plus loin que le rouge, côtoyant alors le blues déviant d’un Unsane complètement muet ou d’un Oxbow en plus droit toutefois. Tout à la fois fin et massif, en transe et déterminé, le trio remet inlassablement son ouvrage sur le métier, le tricotant et le détricotant l’instant d’après. La fin arrive bien trop vite.

Plus loin, les deux parties de Caput Corvi exposent au grand jour l’étrange mystique qu’atteignent Pierre Lejeune (une guitare), Pierre Josserand (l’autre guitare) et Nicolas Bernollin (la batterie qu’il manipule aussi chez Ni ou V13) lorsqu’ils jouent ensemble, un truc singulier qui les fait marcher sur l’eau ou les enferme dans le symbole qu’ils ont choisi pour représenter leur musique. Un troisième œil ? Un rond dans le cercle ? Va savoir. Un truc qui saigne en tout cas, qui touche en profondeur. Et qu’ils nous communiquent patiemment. Sans doute est-ce pour cela qu’ils comptent les minutes en heures. Quoi qu’il en soit, lorsque résonne l’ultime souffle de L’Aure Des Comètes, dernier morceau alambiqué allant jusqu’à renfermer un passage silencieux de quelques minutes, on ne sait plus trop où l’on habite. Un peu perdu, un peu en manque aussi après ces quatre-vingt-dix minutes qui, à jouer ainsi avec le temps, nous projettent hors de lui. C’est bien là que l’EP tombe à point nommé, donnant à entendre exactement la même chose tout en étant différent. Parce qu’on ne l’a sans doute pas assez dit : un autre moteur du groupe, outre la répétition cinglante et la manipulation du temps, c’est sa grande variété provoquant cet entre-deux étrange. On a souvent l’impression que L’Effondras rabâche la même structure sans que l’on puisse l’identifier lorsqu’on la scrute puisque tout y est en permanence différent. De quoi maintenir la tension longtemps alors qu’on n’est que trois.


Tout a été enregistré (et bien enregistré, l’album sonne parfaitement) en cinq jours : L’Effondras, Ferrum Movendo/Helleboros ainsi qu’un autre EP qui voit le groupe se confronter à la guitare élégamment barbelée de Niko Wenner (Oxbow quand même) dont on reparlera à n’en point douter. Ce qui explique sans doute la cohérence d’ensemble et qui explique également qu’avec un tel matériel, L’Effondras a pu trier, regrouper ou séparer ses instrumentaux les uns des autres pour leur donner la place idoine qui les fait sonner si bien. Beaucoup de spontanéité mais aussi beaucoup de réflexion donc : un peu la combinaison idéale.

Remarquable.


Chroniques - 07.12.2014 par leoluce
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