Sufjan Stevens - Carrie & Lowell

Oh, bien sûr, il ne nous avait pas totalement abandonnés, participant à quelques side projects. Pour autant, Sufjan Stevens ne nous avait plus pondu de véritable album depuis cinq ans. Et un sevrage de cinq ans, lorsqu’il s’agit d’un tel génie, c’est long.

1. Death With Dignity
2. Should Have Known Better
3. All of Me Wants All of You
4. Drawn to the Blood
5. Fourth of July
6. The Only Thing
7. Carrie & Lowell
8. Eugene
9. John My Beloved
10. No Shade in the Shadow of the Cross
11. Blue Bucket of Gold

date de sortie : 31-03-2015 Label : Asthmatic Kitty Records

Vous le comprendrez rapidement, cette chronique est celle d’un fan absolu. Plus que jamais, le propos sera donc subjectif. Qu’importe. Avec Sufjan Stevens, plus peut-être qu’avec un autre artiste, il est avant tout question de sentiment(s).

Des sentiments et sensations qui, nous voilà rassurés, sont intacts à l’écoute de Carrie & Lowell, disque intitulé ainsi en hommage à sa mère, décédée récemment suite à un cancer, et à son beau-père.

Pourtant, à écouter les mauvaises langues, l’état de grâce de Sufjan Stevens était à conjuguer au passé. Les plus véhéments auraient même évoqué l’imparfait pour qualifier l’Américain. Il faut dire qu’en 2010, avec The Age of Adz, génial virage électro cette fois abouti (contrairement aux balbutiements de Enjoy Your Rabbit en 2001), l’artiste avait divisé ses fans. Certains y voyaient le Kid A de cette décennie naissante, quand d’autres, déçus de voir le musicien s’éloigner de son banjo, s’arrêtaient à la surface sans s’attarder davantage sur un contenu audacieux et inspiré.

Et puis ? Et puis, il faut reconnaître qu’en 2012, Silver & Gold ne proposait pas grand-chose de neuf s’agissant de la série d’enregistrements de Noël dont le premier volet était condensé sur Songs For Christmas en 2006. De la qualité, mais un Sufjan sûr de ses acquis ne s’éloignant guère de sa zone de confort. Une zone qu’il quittera en 2014 dans le cadre du projet Sisyphus, super-groupe formé aux côtés de Son Lux et Serengeti pour un résultat poussif.

Si l’on pouvait comprendre les doutes entourant l’état de grâce de Sufjan Stevens, il était néanmoins important de rappeler une chose : il y a toujours eu du déchet dans les œuvres mineures du natif de Detroit. Toujours. À commencer par, on l’évoquait, Enjoy Your Rabbit, un opus qui fait rimer électronique et soporifique. On ne peut également oublier The BQE, un disque orchestral paru en 2009 et qui rendait hommage à une route. Dispensable. Et puis, ses Songs For Christmas trouvent de nombreux admirateurs et, s’il y a effectivement de sacrés perles parmi elles, il est parfois nécessaire de faire le tri.

La subjectivité évoquée en début d’article a ses limites. Sufjan Stevens a déjà déçu, et il décevra encore. C’est ce qui le rend plus humain et cette trajectoire non-linéaire, à la fois en termes d’ouverture d’esprit et d’inspiration, le rapproche de Damon Albarn, autre génie touche-à-tout.

Mais en 2015, l’Américain ne décevra pas. C’est que, depuis le début de sa carrière, il s’est employé à diffuser un album génial chaque fois que l’année est un multiple de cinq. Jugez-en sur pièce. En 2000, A Sun Came, son premier opus trop sous-estimé, pose déjà les bases du style du folkeux ambitieux au banjo. Cinq ans plus tard vient Illinois, considéré – sans doute à raison – comme le chef-d’œuvre de l’artiste avant un joli coup double en 2010 avec le fameux The Age of Adz et l’EP All Delighted People. Sufjan ne serait-il qu’un fainéant qui ne travaille que tous les cinq ans ? Assurément, non. Oublier Michigan (2003), Seven Swans (2004) et même The Avalanche (2006) constituerait une profonde injustice.

Carrie & Lowell s’inscrit donc dans la lignée des grands crus quinquennaux. À quel prix ? Quelle direction pouvait prendre le fils de Carrie ? En 2011, à l’issue de la tournée suivant The Age of Adz, ce dernier était déjà en pleine réflexion : « Je souhaiterais me tourner davantage vers le bruit et l’étrange, l’agressif et le bouleversement, mais je ne crois pas que cela soit adapté au grand public. Avec The Age of Adz, j’ai pris un petit détour mais j’aimerais retourner vers l’écriture de chansons ».

En somme, le caractère expérimental fascinait toujours autant l’Américain, qui souhaitait néanmoins brosser son public dans le sens du poil. Les démarches artistiques s’éloignant d’une certaine authenticité restent rarement dans les annales.

Il ne faut sans doute pas voir les choses de cette manière. Lorsque l’on a autant d’avance sur ses contemporains, autant de cordes à son arc, il est nécessaire de multiplier les formes d’expression. Le disque qui a vingt ans d’avance sur son époque, Sufjan l’a sorti il y a cinq ans. Passons donc à autre chose.

Et cette autre chose n’est nullement dénuée d’authenticité. Bien au contraire, et nos craintes à ce sujet n’étaient pas fondées. La maladie puis le décès de sa mère ont forcément orienté la direction de cet opus, qui en porte les stigmates à tous points de vue.

Jamais Sufjan Stevens n’aura publié un album aussi personnel, ce qui n’est pas forcément difficile s’agissant d’un individu qui, pour éviter de parler de lui, s’était lancé le défi de composer un disque rendant hommage à chacun des états américains.

Pas de grande révolution musicale, si ce n’est celle de miser sur l’épure. À une époque où l’individu moderne doit multiplier les connexions et s’abreuver (se gaver ?) d’informations, celui qui fêtera cette année ses quarante ans a saisi le fait que, pour marquer les esprits et que son œuvre reste dans les mémoires, il devait parvenir à ralentir le rythme de ce temps qui passe à une vitesse effrénée.

Les morceaux commencent donc généralement par une petite ritournelle au banjo. Les détracteurs diront que tous les titres se ressemblent et que les gimmicks utilisés sont toujours les mêmes. Si la base est souvent similaire, ce qu’indique d’ailleurs le communiqué du label, donc probablement Sufjan lui-même (« Chacun des morceaux de cette collection de onze chansons débute par une mélodie fragile qui gagne en tension »), chacun des morceaux évolue vers un univers tout à fait personnel.

Et c’est justement de ce gain de tension que naissent à la fois la beauté et l’émotion qui se dégagent des compositions. Carrie & Lowell n’est pas un Illinois bis, et c’est heureux. Pourtant, les codes essentiels sont similaires. C’est en attribuant à son nouveau cru une dimension moins orchestrale et plus dépouillée que Sufjan Stevens parvient à lui donner une identité bien distincte. Ainsi, seul le très réussi Should Have Known Better évoque l’opus paru en 2005.

L’auteur de Seven Swans a donc tenu sa promesse. Il est revenu à l’écriture de chansons au format pop, puisque concentrées entre trois et cinq minutes. Des ritournelles anodines dans un premier temps qui évoluent, sans que l’on ne s’en rende compte, vers un déluge d’émotions contenues (Drawn To The Blood, John My Beloved ou Fourth of July) et d’autres, plus immédiatement évidentes, qui s’inscrivent déjà comme les égales de Chicago, Casimir Pulaski Day ou Jason au panthéon de l’artiste (Carrie & Lowell, No Shade In The Shadow Of The Cross ou All Of Me Wants All Of You).

Qu’importe donc si les bougons voient ici de la monotonie quand il ne s’agit de rien d’autre que d’une nouvelle preuve d’un génie basé sur l’épure et l’authenticité. Un génie en avance sur son temps qui, en choisissant de s’abaisser à la hauteur de la mêlée, dégage une émotion inqualifiable et trouve finalement une autre voie qui lui permet de s’élever bien au-dessus du commun des mortels…


Écouter l’album en streaming sur le site du Guardian.

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