Deerhoof : retour sur (plus de) 20 ans de carrière

C’est lors de leur venue à la dernière session hiver de La Route du Rock (dont nous avait parlé ici Elnorton) que nous avons pu rencontrer Greg Saunier, batteur et fondateur du duo Deerhoof, devenu ensuite trio puis quatuor au hasard des fluctuations de la formation au cours de ses 20 ans de carrière. Le garçon, jovial, disponible et excessivement loquace nous parle de l’histoire de son groupe sans pudeur, à grand renfort de détails plus ou moins inventés, entre ses multiples mouvements compulsifs et ses éclats de rires communicatifs (dont on ne pourra malheureusement pas rendre la régularité tant cela nous aurait obligé à accumuler les mentions "rire"...). 45 minutes en compagnie d’un phénomène.

Obtenir cette rencontre avec le quatuor californien n’a pas été chose facile. Après un premier échec lors de leur passage à Paris en compagnie de Pneu, nous étions ravis d’apprendre que le groupe était disponible ce soir-là à Saint-Malo et, outre la programmation de la soirée, attirante à divers points de vue, cela valait vraiment le coup de faire le déplacement.

Et c’est sur une belle erreur de notre part que s’est ouvert l’entretien. En effet, surfant sur la vague de concerts que donnait depuis plus d’un an le groupe, nous avions eu l’idée d’ouvrir le dialogue sur la raison de cette grande tournée : la célébration de leurs 20 ans de carrière. Greg Saunier nous fait remarquer que ceux qui parlaient des 20 ans, en parlaient... l’année dernière. C’est donc, selon un savant calcul confirmé par les meilleurs experts en matière d’arithmétique, 21 années qui s’affichent au compteur de Deerhoof... Une erreur qui détend tout de suite l’atmosphère. Ce qui n’était pas vraiment nécessaire tant Greg est d’emblée affable et cordial.


IRM : Quand vous regardez en arrière, que pensez-vous du chemin parcouru ?
Greg Saunier : Ce qui est drôle c’est que si j’en parlais à John (Dieterich, ndlr) et que nous essayions de nous souvenir ensemble de l’histoire (« où est-ce que nous avons fait notre premier concert en France ? », ou « où est-ce que nous avons joué pour la première fois en Bretagne ? À Rennes je crois ? »...), nous ne nous rappellerions que de certains détails étranges : je me souviens que nous avions mangé des pâtes avec des petits pois ce soir là... Quand nous parlons de cette histoire aux autres, ça n’a aucun sens. Ce n’est même pas une histoire, c’est rien, juste une somme de détails aléatoires. Mais puisque c’est moi qui réponds aux interviews, c’est mon job de raconter des histoires ! Alors quand tu me demandes de parler de ce chemin que nous avons parcouru durant 20 ans, je réalise que c’est magique. Ce chemin est constitué par tous les choix que chaque jour nous avons faits. Et tous ces choix semblent complètement aléatoires. Mais, finalement, en y repensant, ça n’aurait pas pu être autrement. Maintenant que nous regardons en arrière, ça prend du sens.


Vous n’aviez pas d’idées d’où vous alliez ?
Peut-être que ce n’était que des décisions, mais c’était toujours les bonnes décisions ! (éclat de rire) Non, ce n’est pas vrai, bien sûr que nous avons fait beaucoup d’erreurs et que nous en faisons encore. Tous les jours, on se demande : « ok, où est-ce qu’on s’est planté ce soir ? Et comment faire mieux demain ? ». Mais, ce qui est bizarre, c’est que pour certaines choses, nous avions pris des décisions dès le départ, avant même que John et Ed (Rodriguez, ndlr) rejoignent le groupe. Et nous savons aujourd’hui qu’il s’agissait de bonnes décisions parce que nous le faisons toujours. Des choses telles que le DIY. Au début, ce n’était pas par choix. Nous n’avions aucun budget, personne pour nous aider, aucun fan... tout était DIY. Maintenant que j’y pense, je me dis que c’était un bon choix. Si nous sommes toujours un groupe après 21 ans, c’est parce que nous avons appris à aimer le processus lui-même, le processus de tout, d’enregistrement, de répétition, de critiques mutuelle : « tiens, tu devrais jouer cette partie plus fort... cette partie pourrait être plus longue... ». Nous avons appris à faire les balances, à jouer dans de grandes salles... Mais parce que c’est DIY, chaque tâche que nous accomplissons au sein du groupe, que ce soit conduire, ranger les affaires, booker, faire de la pub ou des interviews, nous le faisons avec attention. Et après 21 ans, à bien y penser, c’était plutôt futé ! (rire) parce que parfois, vous savez, il arrive des choses aux groupes, s’ils ont un producteur trop tôt, qu’ils n’ont pas appris le b-a ba du DIY et qu’au bout de trois ans ils n’ont plus les moyens de s’offrir ses services, il ne savent plus quoi faire et ils n’ont plus qu’à splitter le groupe. Et ils commencent à se battre... (rire)


Peut-être que la grande décision fut lorsque vous avez tous décidé de quitter votre job ?
C’est intéressant mais je ne crois pas que ce fut réellement une grande décision. Évidemment, ça en a tout l’air et nous sommes tous très contents de vivre de notre musique, mais notre philosophie n’a pas changé, ni notre musique.


Peut-être dans votre vie ?
Dans notre vie, ça nous a obligés à tourner davantage. Et c’est la raison pour laquelle on a tous quitté notre emploi, il fallait qu’on tourne plus ! Nous avons eu cette crise : soit nous tournons plus et nous quittons notre job, soit nous restons à une petite échelle de tournées. Et nous avons toujours su que cette question pouvait se poser à nouveau. Si notre popularité baissait et que nous voulions continuer à jouer ensemble nous serions obligés de reprendre un job. Et ça peut encore arriver, ça peut arriver l’année prochaine, n’importe quand ! Mais ce n’est pas si important, car je ne pense pas qu’il faille être des musiciens à temps plein pour être des musiciens heureux, talentueux, accomplis ou pour faire quelque chose qui soit bon pour les gens.




Vous avez plusieurs fois changé de mode de composition depuis le début de Deerhoof...
Effectivement ! (rire)


Comment vous décririez la façon dont vous faites de la musique ensemble aujourd’hui ?
Je crois que je ne pourrais pas décrire ces différents changements qui ont eu lieu depuis le début de notre carrière car c’est presque comme si nous avions changé de mode de composition pour chaque chanson ! (rire) Nous n’utilisons jamais deux fois la même méthode. On a bien essayé, mais c’était toujours plus faible la seconde fois ! Vous savez, on est quatre aujourd’hui dans le groupe, Ed (Rodriguez, guitare, ndlr), John (Dieterich, guitare, ndlr), Satomi (Matzuzaki, basse et chant, ndlr) et moi. Chacun d’entre nous écrit des chansons, et chacun d’entre nous a une façon différente d’écrire une chanson, et en réalité, chaque personne a plusieurs façons de composer... Par exemple, pour le nouvel album, Satomi a fait des chansons sur son téléphone (elle a une application pour faire de la musique électronique et elle en fait des chansons), et nous, on essaie d’apprendre à jouer cette musique électronique... mais il y a aussi une chanson qu’elle a composée à la basse, une troisième pourrait être basée sur un truc qu’elle aurait chanté. Parfois, c’est comme ça, elle chante une mélodie, elle met des paroles et ça devient une chanson. Moi, il y a des chansons que j’écris au piano, j’ai un petit Casio. Par exemple, Mirror Monster, sur le nouvel album, je l’ai composée avec ce Casio. Par contre, Paradis Girl, je l’ai composée à la guitare. Et il y a certaines mélodies qui me viennent en tête, sans instrument, et que je couche sur le papier. Quand on est musicien, on désespère de trouver toujours une bonne idée, alors quand il en vient une, peu importe qu’elle vienne à la guitare, ou dans ton sommeil, ou pendant les balances, c’est ok ! Peu importe la méthode, on prend ce qui vient ! (rire) Si il y a quelque chose qui a changé, c’est notre volonté d’être encore plus ouverts à n’importe quelle méthode : « tiens je viens de trouver quelque chose », « tiens, quelqu’un vient de jouer un truc, c’était cool ! Rejoue-le ! » ; et de tenter des choses toujours plus audacieuses, plus risquées, pour jouer un type de chanson qui ne serait pas dans le style de Deerhoof. Par exemple, jouer une chanson qui ne serait pas du rock... je me souviens la première fois qu’on a essayé de faire ça, on s’est dit : « c’est une super idée, mais c’est pas du rock ! » (rire). Il s’agit de prendre des risques et c’est ça qui a vraiment changé au cours des années : on prend de plus en plus de risques.


À propos de Mirror Monster justement, en l’entendant pour la première fois, j’ai tout de suite pensé à Blonde Redhead et vous jouez sur le même plateau ce soir, est-ce qu’il y a un véritable lien entre vos deux formations ?
J’aime leur musique mais je ne l’avais pas écoutée avant que nous participions au même festival il y a dix ou huit ans en Suède. Nous ne nous sommes finalement rencontrés que le mois dernier en Californie et nous sommes réellement devenus amis. C’était peut-être la première fois qu’ils voyaient Deerhoof. C’était marrant et je suis sûr que c’était aussi marrant pour eux parce que nos deux groupes sont très souvent comparés dans la presse musicale. Je crois que c’est pour une raison raciale, parce que nous avons tous deux une chanteuse japonaise et des musiciens européens...

J’ai l’impression qu’il n’y a pas que ça car, sur Mirror Monster, il y a quelque chose de comparable dans la mélodie.
Je ne peux pas dire qu’il s’agisse d’une influence, mais lorsque j’ai vu Blonde Redhead il y a un mois au festival, c’était vraiment magnifique, et en particulier les mélodies de Kazu (Makino, ndlr). C’est exactement le genre de mélodie que tu peux chanter en même temps, que tu pourrais chanter à un karaoké. C’est facile de suivre la note, c’est pas comme Beyonce qui est très difficile à chanter (on rit). Tu serais capable de chanter comme Beyonce ?!

Non, je ne pourrais pas.
Évidemment, c’est très difficile ! Je ne dis pas que Kazu est une mauvaise chanteuse, elle est vraiment une bonne chanteuse, mais il y a quelque chose de très simple dans ses mélodies, comme dans une chanson traditionnelle, quelque chose que tout le monde peut partager. Ça ne demande pas une gymnastique vocale artificielle. C’est peut-être quelque chose que Satomi et Kazu ont en commun, lié à leur pratique du karaoké. Car dans leur culture, tout le monde doit être capable de chanter au karaoké. C’est possible... (éclat de rire)




Vous avez vraiment un son particulier qui fait que, dès les premières notes d’un de vos disques, on peut vous identifier et on se demande quand et comment vous avez trouvé ce son. Est-ce que vous vous êtes dit un jour « ça y est, on a notre son ? »
Non, ça n’est jamais arrivé, on cherche encore ! Ce son ne nous identifie que par accident. Toutefois, il peut m’arriver d’avoir cette impression également, mais seulement lorsque j’écoute un vieil album de Deerhoof que je n’avais pas écouté depuis des années. Avec le recul, je me dis : « ha ! C’est comme ça qu’on sonne ! », je comprends enfin ce que les autres ressentent. (Un type un peu éméché intervient, ça rigole) Tu vois lui, il fait le son pour Arte qui nous filme ce soir, il faisait les balances tout à l’heure et je suis venu écouter ce qu’il avait dans ses retours (parce que j’ai mixé tous les albums de Deerhoof depuis 20 ans), et je lui ai demandé un réglage spécifique sur la caisse claire, de couper tel signal, l’écho, etc. Mais le problème quand tu es DIY c’est que tu ne peux jamais savoir quel son tu as parce que tu es toujours en train de travailler dessus. C’est comme se regarder dans un miroir, tu ne peux jamais te voir avec un œil neuf, comme si tu te voyais pour la première fois, parce que tu te vois tous les jours. Alors, quand toi, tu mets le CD et au premier son il te semble évident que c’est Deerhoof, moi, je ne pourrais pas te le dire... J’essaie juste de faire quelque chose qui sonne bien. Je ne saurais pas dire ce qu’est l’identité de Deerhoof avant quelques années.


J’ai l’impression que le son de Deerhoof est fortement marqué par la batterie. La caisse claire en particulier. J’ai remarqué que tu avais une grosse caisse claire, qu’est-ce que c’est ?
Ça dépend des fois, il y a quelques années, j’en avais une grosse et puis j’en ai une moins grosse. C’est vrai qu’en ce moment j’ai une grosse caisse claire, mais c’est la même chose pour la batterie que pour le reste. La question de l’identité concerne les paroles, la mode, l’atmosphère, et aussi les choses techniques pour lesquelles nous sommes toujours en train de chercher. Nous faisons des erreurs : « cette guitare ne va pas, laisse tomber, ça fait deux heures qu’on essaie, ça va pas ! ». Nous sommes toujours en train de résoudre des problèmes. Voilà ! Quand j’entends Deerhoof, je n’entends que des problèmes qu’il faut résoudre. La caisse claire que j’ai actuellement est la solution que j’ai trouvée pour résoudre un problème sonore. Mais ça peut changer. Pourtant je suis paresseux alors ça pourrait rester comme ça, mais il y a toujours de nouveaux problèmes qui se présentent, qui sont autant de raisons pour expérimenter de nouvelles choses. Mais je n’essaie pas d’avoir une identité avec ma batterie, je n’essaie pas d’avoir un style, je lutte pour qu’un dialogue se noue entre moi, les autres membres du groupe, la chanson et le public. Je cherche seulement à communiquer quelque chose. Et comme je communique actuellement avec vous, je ne cherche pas à donner une certaine idée de mon identité, j’exprime seulement ce que j’ai à dire : des idées et des phrases. C’est la même chose en musique, on a une idée et on tente de la communiquer.


Il semble que la liberté joue un rôle important dans votre musique. Par exemple, quand je vous ai vus l’année dernière à Chelles, j’avais l’impression que tu essayais de perturber les autres avec des ruptures de rythmes, des breaks surprenants, un peu comme des croche-pieds pour créer une nouvelle dynamique dans les morceaux. Est-ce que des musiques telles que le free jazz, ou la musique expérimentale vous influencent ?
Je suis très content que vous ayez remarqué ça dans notre musique, parce que c’est exactement ce que je cherche à faire. Mais en même temps, je suis très triste que cela signifie que c’est du « free jazz expérimental ». Je pense que faire un croche-pied à quelqu’un, ce n’est pas expérimental ! C’est comme quand tu rencontres quelqu’un pour la première fois et que tu fais une blague pour t’en faire un ami, ou quand tu flirtes avec une fille et que tu veux la faire rire. Tu cherches quelque chose de surprenant, comme de faire un croche-pied, quelque chose qui provoque le frisson. C’est une façon de séduire le public. Et pour moi, cette séduction ne relève pas du « free jazz expérimental », de la musique de nerd... Enfin, j’adore ce genre de musique et c’est très important pour moi. Mais les idées de liberté en musique, de surprise, d’improvisation, de séduction, ou encore de teasing, de jeu, de blague, de comédie, ne sont pas des caractères propres à la musique expérimentale. Car il y a une certaine forme de musique expérimentale qui se caractérise par le fait de s’abstraire des caractères humains : essayer de faire rire ou de ne pas être trop sérieux. Il s’agit plus de risque que de liberté. Par exemple, si je m’avance dans une pièce et que je vois quelqu’un debout, là, dans cette pièce, de dos et qu’il semble que c’est une belle fille, je peux m’approcher et lui tapoter l’épaule, bien qu’elle me soit totalement inconnue. Elle va se tourner vers moi il va falloir que je dise quelque chose. Je ne sais pas s’il s’agit de liberté. Le cliché de la liberté, c’est de dire, « je suis relax, je n’ai rien à faire, je suis libre ». mais il n’y a aucun challenge dans une telle liberté. Alors que pour moi, la liberté, c’est le risque, l’audace, ne pas savoir ce qui va se passer dans les instants qui viennent... Peut-être que ça va être un véritable échec, que la fille va se moquer de moi et que je vais passer pour un crétin total. C’est exactement ce qui se passe sur scène. Comme on joue ensemble depuis longtemps, on est suffisamment à l’aise pour faire les imbéciles. Et c’est parfois très marrant de faire un truc vraiment stupide et que cela devienne quelque chose. Ce n’est pas que de la liberté, c’est aussi de la responsabilité. La responsabilité de se pousser soi-même à faire quelque chose de surprenant. Ce n’est pas exactement comme se détendre. Tu veux que le public soit détendu mais il faut pourtant faire quelque chose d’effrayant, se mettre dans une position inconfortable. C’est un genre de liberté qui inclut le risque.


Et en prenant toi-même des risques, tu mets tes camarades dans une position inconfortable, afin de les faire réagir d’une certaine façon ?
Mais je ne suis pas le seul à diriger, on dirige tous un peu à un moment où un autre. En fait, quand je fais quelque chose de surprenant, c’est souvent parce que moi-même je réagis, parce que j’ai entendu l’un d’entre eux faire quelque chose qu’il n’avait encore jamais fait. On travaille toujours à de nouvelles configurations sur scène. Il faut être extrêmement à l’écoute de ce que font les autres, de la moindre note, du moindre détail. Lorsqu’il y en a un qui fait le moindre changement ou une petite erreur, ils savent que je l’ai entendue. Nous sommes toujours en conversation et cette conversation est différente chaque soir. Ainsi, quand je joue, je ne pense pas à « la liberté », mais au public, aux autres membres du groupe, à l’interaction humaine.




Concernant le line-up, on sait qu’il a plusieurs fois changé depuis le début de Deerhoof. Est-ce que vous être désormais arrivés au line-up parfait ? Parce qu’il n’a pas changé depuis Offend Maggie, en 2008...
Oui, 7 ans... je crois que le groupe n’a jamais été aussi épanoui. Et c’est une chose importante. Ça prend du temps d’apprendre à se connaître, de savoir comment s’entendre avec les autres. Alors quand on se bat pour une idée, qu’on est en désaccord et qu’on se dispute à propos de quelque chose, on sait maintenant comment arranger cela. Il y a deux ans nous étions venus en Europe pour une tournée comme aujourd’hui. C’est fatiguant et stressant, il faut changer de langue chaque jour pour discuter avec l’équipe qui nous accueille. Pour les balances, par exemple, c’est vraiment stressant. Chacun donne son point de vue. On constate que ça prend énormément de temps de déceler certains problèmes spécifiques. Évidemment je ne crois pas au line-up parfait, c’est pas Hollywood ! Mais, en un sens, je pense vraiment que ce line-up est parfait. Simplement parce qu’eux trois sont tellement patients... S’il arrive que quelque chose de frustrant arrive dans le groupe, ils ne lâchent rien. On se comprend, et... « schling »... j’ai juste à dire « hum... » et alors « mmmh »... je ne sais pas si vous pourrez traduire ça ! (rire) (en effet... ndlr). J’ai juste à faire une petite moue, et untel me comprend, il me répond avec une moue et il change un petit truc. Et c’est réglé ! On a une communication par le regard très développée maintenant.


Ce qui est plutôt utile sur scène...
Tout à fait ! On se comprend et chacun s’occupe de différents aspects. Untel se préoccupe de l’aspect visuel, parce qu’il est inquiet de savoir ce qu’on donne à voir sur scène. Un autre s’occupe du mixage. Une autre personne s’occupe d’organiser nos journées afin que nous puissions nous reposer. Et une autre de la cuisine afin que nous soyons en bonne santé. Chacun a un rôle à remplir dans l’équipe. Et c’est parfait ainsi, parce qu’on ne peut fonctionner si l’un d’entre nous ne remplit pas son rôle à 100%. on ne pourrait plus continuer s’il en manquait un. Ou alors, ce serait totalement différent, comme recommencer un nouveau groupe. En fait, il y a eu un grand changement dans le line-up quand Rob Fisk, qui est à l’origine du groupe, est parti et que John nous a rejoints. C’était vraiment comme si nous commencions un nouveau groupe. On a juste gardé le nom parce qu’on était sur un label et qu’on ne voulait pas le perdre ! (rire) C’était vraiment une cynique question de business : gardons le même nom ! Pourtant c’était un tout nouveau groupe. On a tout recommencé. Quand John nous a rejoints, ça a été déterminant. Nous étions d’abord un trio, puis Chris (Cohen, ndlr) nous a rejoints pendant quelques années. Il est parti et John est arrivé. Ed jouait déjà avec John dans un autre groupe au début des années 90. Quand Chris nous a rejoints, nous étions déjà en contact avec lui. Il était fan de Deerhoof, ils nous avaient vus plusieurs fois sur scène, alors on lui dit, viens jouer avec nous ! C’était un ami. Et quand il est parti, ça s’est passé de la même façon avec John. De même, nous étions déjà amis.


Le nom de votre dernier album est La Isla Bonita. Vous êtes fans de Madonna ?
La personne qui a suggéré ce titre est la femme de Ed. C’était vraiment un moment marrant. On était en tournée dans le sud de l’Asie, on venait de jouer à Bangkok en Thaïlande, on était retourné à l’hôtel et c’était le dernier moment pour envoyer le master au label. On n’avait pas encore de nom pour l’album et on était très en retard... Le lendemain matin, on devait prendre l’avion pour Taïwan et on avait vraiment besoin d’un titre ! Tout était enregistré et toutes les paroles étaient écrites. Ed était sur son téléphone, comme toujours, en train de poster des photos sur instagram (il est vraiment doué pour ça !). Il a envoyé un sms à sa femme qui était aux États-Unis pour lui dire qu’il nous fallait un titre. On montait à bord et il nous restait moins de cinq minutes quand elle nous a envoyé une énorme liste de titres qui étaient tous aussi drôles les uns que les autres. On était mort de rire dans l’avion. La plupart des titres de morceaux de notre album vient de cette liste, ainsi que le nom de l’album. Elle, c’est une fan de Madonna ! Donc elle proposait ça pour blaguer. Mais on a vite réalisé que c’était un titre parfait. En fait, moi je n’étais pas un fan de Madonna à l’époque de La Isla Bonita, cette chanson tirée de True Blue. J’étais à l’université et je n’écoutais pas du tout la radio. J’avais aucune idée de ce type de musique. Mais j’ai découvert récemment que Satomi chantait au karaoké à ce moment là, à la fin des années 80, et qu’elle aimait chanter les chansons de Madonna, de Janet Jackson, les succès de l’époque... Alors quand on a commencé à écrire des chansons pour ce nouvel album, j’ai fait des recherches sur cette période. Je n’avais jamais entendu les tubes de Madonna ou Janet Jackson. J’ai été très surpris par la production de l’époque qui était complètement dingue. C’est un genre d’avant-garde. Extrême.Tout est sur-produit. Rien n’est naturel, tout sonne étrangement. En particulier chez Janet Jackson où le son de la batterie est très bizarre. Ce son de Janet Jackson, la musique de cette période ont profondément influencé notre album. Évidemment, dans le rendu final, on n’entend pas cette influence, parce qu’on utilise toujours une technique d’enregistrement garage. Mais notre intention, au départ, était de faire un album sur-produit ! (rire) Cette période, dans la musique pop des États-Unis, quand on la considère avec le recul, 25 ans plus tard, semble une période d’innocence. Un moment où une pop-star pouvait réellement croire que quelque chose de bien, de propre, d’innocent, de pur, d’avant-garde et de créatif était possible dans la pop. Et, bien sûr, très peu de temps après, Nirvana en est un exemple, on s’est désillusionné. Tout est devenu cynique, sarcastique. Tout le monde savait alors, n’importe quel jeune américain savait que le Président est un menteur, qu’il est le mal, que la télévision t’achète, qu’on essaie de te vendre de la merde. On a tous grandi avec cette impression. Alors réécouter cette musique pop mainstream de la fin des années 80, début 90, c’est entendre le dernier moment avant la chute. Et ça me rappelle d’autres périodes de l’histoire de l’art. Comme la période rococo, ou comme les valses à Vienne avant la chute des Habsbourg. Il semble que nous soyons en ce moment au beau milieu de la chute de l’empire Américain. Bien sûr, cette chute n’est pas accomplie et les États-Unis demeurent le pays le plus puissant du monde. Mais plus personne sur Terre ne croit aux merveilles des États-Unis. Tout le monde sait maintenant que les États-Unis sont le plus grand terroriste de la planète, la plus grande menace pour la paix. 99 % des gens s’accordent à penser que les EU sont la principal raison pour laquelle il n’y a pas de paix sur Terre. Alors, évidemment, nous ne sommes plus dans cette période d’innocence et je trouvais qu’il pouvait être intéressant de regarder en arrière pour la considérer avec de la distance. C’est ça La Isla Bonita. C’était le temps où l’Amérique était encore un paradis, un rêve.


Propos recueillis par Le Crapaud avec la complicité de JM Morand.


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dimanche 16 décembre 2018


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