Pourquoi ’The Ballad of the Costa Concordia’ est-il le meilleur titre de l’année 2016 ?

Teens of Denial est un très grand disque. Peut-être l’un des tout meilleurs de l’année, comme nous l’évoquions déjà au mois de mai dans nos colonnes. Surtout, avec The Ballad of the Costa Concordia, il comporte le meilleur titre de ce cru 2016.

Pourtant, rien n’était joué d’avance. Placé en dixième position (sur douze), ce morceau débute cinquante minutes après le Fill In The Blank introductif. Autant dire que l’on s’en est déjà ramassé plein les dents et qu’il faut tout le talent de Will Toledo - heureusement, il en regorge - pour maintenir la pression sur une telle durée.



L’auditeur est médusé, ne se lasse jamais des contrepieds, et peut donc sereinement appréhender l’écoute de ces cinquante premières minutes. Mais The Ballad of the Costa Concordia est tout sauf un titre concis. Onze minutes et trente secondes, de variation sur - comme nous allons le voir - deux thèmes essentiels. Ca pourrait vite lasser. Ce n’est jamais le cas.

Commençons par présenter ledit titre, de manière somme toute assez scolaire, mais essentielle.

0’00 : Le morceau débute avec une batterie et un chant résigné. Quelques accords de guitare électrique sont inlassablement répétés, essentiellement pour battre la rythmique. L’ambiance s’installe dès les premières mesures mais la tension, sans que les composants ne varient particulièrement, ne cesse de s’accroître.

1’27 : Premier break. Le chant se fait plus mélodique, moins détaché. On est typiquement dans le "vrai-faux refrain 2.0" - y a-t-il un brevet à déposer pour cette appellation qui ne veut strictement rien dire ? - : Will Toledo n’en fait jamais trop, et pourtant quelque chose évolue, son chant devient plus évident. C’est très nuancé mais assez fondamental.

2’04 : Les premiers vents s’invitent, marquant une forme de mélancolie qui nous ramènerait presque sur les rives du Mississippi. L’Américain, comme possédé, ne s’arrête pas de chanter pour autant, avec toujours cette forme de verve très contenue.

2’40 : Voilà ce qui pourrait ressembler davantage à un refrain (underground forcément), le chant est toujours plus mélodique, la batterie plus enlevée et les vents se marient habilement à l’ensemble. Le premier thème est à son zénith.

3’20 : La suite de ce refrain est marquée par un changement de tonalité dans le chant, plus tourmenté, comme si l’auteur se demandait quelle était la pertinence de son propos. Tout cela se termine par une explosion, mais comme Car Seat Headrest aime surprendre, celle-ci intervient en deux temps (4’07 d’abord puis, après un petit break, 4’28).

4’28 : On retrouve une forme plus minimaliste, la batterie est plus discrète, les accords de guitare électrique également. L’évolution se prépare.

4’54 : Après un nouveau break, c’est cette fois le piano qui reprend sur un rythme binaire. Pendant une quinzaine de secondes, l’auteur cesse de chanter, c’est la première fois depuis bien longtemps qu’il est si discret, il reprend de la voix sous un mode plus proche du "parler-chanter". Sans que l’on ne s’en rende compte, la guitare reprend la main-mise, occupant le devant de la scène tandis que le piano ne se place plus qu’en arrière-plan. Des digressions électriques s’invitent ici et là.

6’30 : L’ensemble évolue vers un gloubi-boulga délectable sur lequel tous les instruments soutiennent le monologue de l’auteur qui ne semble plus s’adresser qu’à lui-même. L’impression est assez dérangeante, l’auditeur a l’impression d’être dans une forme de voyeurisme auditif.

7’16 : Un nouveau break très court, qui permet d’évoluer vers une nouvelle trame narrative, le second thème principal. Cette fois, le son est plus clair, et la ligne de guitare est volontiers plus mélodique, proposant une sorte de mélange entre Dinosaur Jr et les Boo Radleys.

8’22 : Sans que l’on ne le sente venir, Car Seat Headrest revient vers son thème initial pendant moins de dix secondes, et alterne les deux thèmes avec une habileté assez incroyable, mêlant certaines de leurs composantes pour, forcément là aussi, finir dans un gloubi-boulga peut-être encore plus jouissif que celui de la moitié du morceau.

9’26 : Si ce titre refuse le carcan "couplet-refrain-pont", cette phase pourrait néanmoins être assimilée à un pont, avec un solo de guitare électrique qui, fort heureusement, ne dure pas trop longtemps, non pas qu’il ne soit pas efficace, mais parce qu’il n’aurait pas correspondu à la nature même du morceau. Les guitares électriques sont rapidement rejointes par les autres instruments pour une dernière cavalcade très ponctuelle.

10’30 : Un tel morceau ne pouvait se terminer de manière abrupte - quoi que, le parti pris aurait pu se défendre - il faut donc une petite mélodie électronique et presque enfantine pour soutenir les dernières paroles du chanteur qui met un terme à cette odyssée fascinante dans une ambiance moins bruyante mais toujours autant sous tension.

La construction et l’évolution de ce morceau sont donc fascinantes. The Ballad of the Costa Concordia exerce un pouvoir d’attraction continu d’une intensité rare, surtout lorsqu’elle se fait avec aussi peu de moyens. Will Toledo est - espérons que non mais comment envisager qu’il puisse encore passer à un pallier supérieur - déjà au sommet de son art et l’authenticité dont il fait preuve a bien peu d’équivalent sur la scène actuelle.

Sous ses airs de geek se cache un regard très fin. Car, au-delà de son évidence musicale, The Ballad of the Costa Concordia parvient à faire le grand écart et c’est en cela qu’il est assurément le titre de l’année 2016. En effet, ce morceau est parfaitement anachronique sur la forme et terriblement d’actualité sur le fond. Expliquons-nous.

En 2016, qui - à part les puristes - écoute encore un disque en entier ? Le morcellement est à son apogée et la majorité des artistes a bien compris qu’il ne servait plus à grand chose de pondre un disque de 70 minutes tous les trois ans. La rentabilité exige d’en produire un de 40 minutes tous les dix huit mois. Surtout, sur ces 40 minutes, un certain nombre d’entre eux se contentera de s’appliquer sur trois ou quatre potentiels "singles", quitte à "meubler" pour le reste. Il ne s’agit pas de mettre tous ses œufs dans le même panier, quitte à se trouver au dépourvu lors du prochain marché... ou de la prochaine négociation.

Ne mettons pas toute la faute sur les artistes. Ceux-ci s’adaptent à leur public, et nous avons évoqué ici le cas de ceux qui ont une démarche relativement intéressée. Mais même les musiciens fondamentalement résolus à produire une œuvre la plus aboutie possible, en dépit de toute considération vénale, sont amenés à réduire la durée de leurs disques. Il s’agit en effet de prendre en compte le fait qu’en 2016, tout va très vite, pour tout le monde, tout est accessible, et l’auditeur aura le choix entre vingt cinq disques. Pour qu’il écoute l’album pensé par l’artiste jusqu’au bout, ce dernier ne peut se laisser aller à de trop longues palabres. Il faut du percutant. Et de la rentabilité.

Car Seat Headrest prend donc le contrepied de cette orientation, puisque Teens of Denial s’étend sur 69 minutes (sans pour autant renouer avec la règle du "1 disque tous les 3 ans" puisqu’il en avait déjà produit un "moins officiel" l’an passé). Bref, le type a de l’inspiration, ce qui n’est pas illogique lorsque l’on est un génie au sommet de son art.

Toujours en termes de longueur, Will Toledo ne s’embête pas en pondant un morceau de plus de dix minutes dans un registre - un rock indé tirant aussi bien vers la lo-fi que la folk - où l’usage amène à plus de concision. Pour autant, sûr de son fait et de sa capacité à maintenir l’auditeur en alerte autour de, nous l’avons déjà dit, seulement deux thèmes, sur une aussi longue durée, l’Américain se prend pour un amateur de drone ou d’ambient, des genres où le minimalisme appelle à une attention particulière aux moindres variations. Mêlant intensité, évidence et intérêt permanent, The Ballad of the Costa Concordia réunit tous les ingrédients pour réussir dans cette entreprise clairement dangereuse.

Et puis, il y a cette place sur le disque. Dixième sur douze. A quoi ça rime pour un morceau aussi majeur ? Ni en début d’album - ce qui aurait été un véritable coup de poker au vu de sa longueur - ni en clôture, comme l’évolution de celui-ci le laisserait présumer. Ni même en milieu de disque, pour redonner un nouvel entrain, une nouvelle dynamique ou séparer deux potentielles "faces" d’un album aussi long.

Non, décidément, sur la forme, Car Seat Headrest n’a rien fait dans les normes actuelles concernant ce titre, et c’est en cela qu’il est totalement anachronique.

Anachronique, mais résolument clairvoyant sur ce qu’il dénonce. Et surtout dans la manière dont il le fait.

"I used to like the mornings I’d survived another night I’d walk to breakfast through the garden See the flowers stretching in the sunlight

Now I wake up in the mornings And all the kindness is drained out of me I spend hours just wincing And trying to regain some sense of peace"

Dans les paroles, Will Toledo commence donc par indiquer qu’il aimait auparavant marcher le matin pour observer les fleurs tandis que le soleil se levait. Aujourd’hui, toute sa bonté l’a cependant quitté, et il passe son temps à "grimacer", espérant ainsi retrouver une certaine paix intérieure. Quel événement a donc pu le troubler à ce point ?

"How was I supposed to know how steer this ship ? How the hell was I supposed to steer this ship ? It was an expensive mistake You can’t say you’re sorry and it’s over I was given a body that is falling apart My house is falling apart And I was given a mind that can’t control itself And I was given a ship that can’t steer itself And what about the pain I’m in right now ? And what about a vacation ? And what about a vacation to feel good ? My horse broke his back and left me here How was I supposed to know ? And God won’t forgive me And you won’t forgive me Not unless I open up my heart And how am I supposed to do that When I go to this same room every night And sleep in the same bed every night ? The same fucking bed Red comforter with the white stripes And the yellow ceiling light makes me feel like I’m dying This sea is too familiar How many nights have I drowned here ? How many times have I drowned ?"

L’extrait est long, mais comment ne pas le citer en entier ? Là où l’on aurait pu penser que le naufrage du Concordia générait ce dégoût de la vie, Will Toledo se place littéralement dans la peau du capitaine du bateau. Ce capitaine qui avait délibérément choisi de sauver sa peau aux détriments des passagers.

Quel plus merveilleux symbole de l’individualisme de cette décennie pourrait être trouvé que ce fait tragique ? L’Américain aurait pu s’abaisser à parler de Donald Trump ou de l’EI, voire d’autres formes de populisme. Non, il utilise un événement qui offre une analyse beaucoup plus subtile, et fait même preuve d’une forme d’empathie vis-à-vis du lâche capitaine, comparons l’infortune de ce dernier aux difficultés qu’il rencontre dans sa propre vie ("How was I supposed to know how to use a tube amp ? / How was I supposed to know how to drive a van ? / How was I supposed to know how to ride a bike without hurting myself ? / How was I supposed to know how to make dinner for myself ? / How was I supposed to know how to hold a job ? / How was I supposed to remember to grab my backpack after I set it down to play basketball ?").

En ce sens, Will Toledo capte totalement l’ambiance de ce qu’est le monde en 2016. Là où notre vision européenne des choses a tendance à faire des Américains des individus uniquement concentrés sur ce qui se passe dans les cinquante états qui composent le pays, le jeune artiste s’intéresse à un fait qui s’est déroulé en Italie il y a quatre ans.

Et surtout, là où la fougue de la jeunesse aurait pu faire craindre qu’il ne prenne un parti trop tranché, il a la clairvoyance de ne pas taper sur le seul Francesco Schettino, qui n’est à ses yeux qu’un pion représentatif des dérives les plus essentielles de notre société : l’appât du gain, la mise en spectacle, la lâcheté et l’individualisme. Autant de symptômes que ne nomme jamais Will Toledo.

A seulement 23 ans (il a fêté ses 24 printemps depuis la parution du disque, au mois d’août dernier), ce dernier peut donc se targuer d’avoir réalisé le titre le plus passionnant de l’année, combinant à la fois anachronisme sur la forme, clairvoyance du propos et lucidité sur la société actuelle, engagement sous une forme critique implicite, subtilité pour ne jamais avoir à énoncer clairement ce qu’il dénonce, efficacité musicale, possession et justesse du chant. Espérons que Will Toledo continuera à faire chavirer nos émotions à l’avenir avec autant de justesse.


Blog - 15.09.2016 par Elnorton
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