2016 : Cocorico sur les cendres - Chansons

"Sur les cendres", le titre de ce bilan, est autant un clin-d’œil à la compilation Clouds/Clashes/Ashes dévoilée il y a déjà quatre ans sur notre site (en attendant la prochaine en hommage à Twin Peaks), qu’un élément transcrivant le regard que je porte sur une année où l’humeur n’a franchement pas été à la grosse rigolade. Concernant le ’cocorico’ présent dans le titre, il est autant dû au fait que l’hexagone n’a pas été épargné par cette morosité ambiante que par la présence en masse - une fois n’est pas coutume - d’artistes français dans ces différents tops. Pour l’occasion, concerts, EPs, LPs et donc chansons se verront classés par tranches de onze éléments à chaque fois. Pourquoi onze ? Tout simplement car c’est ce total qui me permettait de rassembler, dans chaque catégorie, les disques ou prestations qui faisaient réellement partie du haut du panier. En attendant la suite et la fin du top LPs, voici les chansons les plus marquantes de l’année pour ma part. En deux séries de onze titres.

22. Aphex Twin CIRKLON3 (Kolkhoznaya Mix) (IDM, Royaume-Uni)
Après Syro, on commence à douter, avec ce Cheetah EP, de la capacité d’Aphex Twin à nous surprendre de nouveau. Peut-être est-il temps pour lui de nous proposer un volet plus ‘ambient’ de ses travaux. Son dernier EP n’étant pas aussi inventif que par le passé, il compte néanmoins quelques titres alambiqués aux constructions labyrinthiques, comme CHEETAHT2 [Ld Spectrum] et ce CIRKLON3 (Kolkhoznaya Mix). Instrumental, mais tout de même admis dans ce top ‘chansons’.

21. Sin Fang Candyland (pop, Islande)

Candyland n’est pas le meilleur disque de la discographie de Sindri Már Sigfússon et c’est bien dommage car il débutait sous les meilleurs auspices avec la participation de son compatriote Jónsi. Le chant du leader de Sigur Rós bonifie les textures drapées pleines de contrepieds proposées par Sin Fang dont la pop se fait ici plus sucrée qu’à l’accoutumée sans pour autant nous faire risquer l’indigestion.



20. FogSister Still (électronique, Etats-Unis)
Redécouvert il y a seulement quelques semaines, le For Good de Fog mérite bien plus que la rapide écoute que je lui avais consacrée. Tout n’atteint toutefois pas la qualité de ce Sister Still addictif à la fois aérien et aventureux, dont les réminiscences du Massive Attack de la croisée des millénaires sont assez évidentes.



19. WoodsPolitics of Free (rock, Etats-Unis)
L’ancien groupe de Kevin Morby a encore proposé un album solide cette année, porté par quelques fulgurances comme ce Politics of Free résolument rock, qui en ferait presque le pendant masculin de l’univers de Courtney Barnett.



18. PlaidDo Matter (IDM, Angleterre)
Si The Digging Remedy est un bon disque resté aux portes de mon bilan, il n’égale pas les chefs-d’œuvre du groupe, faute de cohérence d’ensemble. Il n’en comporte pas moins ses excellents moments, tel que CLOCK ou surtout l’univers syncopé et tranchant d’un Do Matter hypnotique.



17. Bat For LashesJoe’s Dream (pop, Angleterre)
Après un The Haunted Man bien décevant, Bat For Lashes revient avec brio vers les atmosphères plus sobres – mais jamais trop, on ne se refait pas – qui avaient fait tout le sel de l’excellent Two Suns. Sans tout à fait atteindre la majesté de l’opus précité, The Bride contient de vrais bons titres à l’instar de l’aérien Sunday Love sur lequel la voix de Natasha Khan irradie l’horizon, ou ce Joe’s Dream, plus épuré encore. Sans doute la veine dans laquelle elle est la plus intéressante.



16. Unkle BobI Watched Your Heart (folk mélancolique, Ecosse)
Certains trouveront probablement ce morceau trop emphatique, d’autres le rapprocheront de Coldplay. Ce n’est pas tout à fait faux. Mais lorsque de fragiles mélodies au piano s’imposent de manière aussi évidente et que le chant se fait si désarmant, ne faudrait-il pas avoir un cœur de pierre pour ne pas fondre ?



15. Tindersticks - Second Chance Man (chamber-rock, Angleterre)
Second Chance Man, débutant dans un registre minimaliste rarement aussi approfondi par Stuart A. Staples et sa bande, figure d’ores et déjà comme l’un des classiques en puissance du groupe en ce sens qu’il constitue le formidable point d’équilibre entre le premier triptyque (il n’aurait pas dépareillé sur Curtains) et les travaux plus récents du groupe. Très épuré durant toute sa première moitié, le morceau ne demande, et on le sent, qu’à exploser, ce qui n’intervient qu’avec parcimonie - uniquement sur le plan vocal - une minute avant le terme du titre. Toute explosion véritablement ancrée aurait été décevante au regard de la tension créée, et les Tindersticks l’ont bien compris. Dans un autre registre, le morceau suivant, Were We Once Lovers ? aurait également pu être retenu, mais il me semble être moins inédit dans la discographie du groupe malgré cette deuxième piste vocale en arrière-plan qui donne l’illusion que Stuart se répond à lui-même sur un mode schizophrénique.



14. Hospital ShipsAll In Time (shoegaze downtempo, Etats-Unis)
Glacial et teinté d’électronique hypnotisante, porté par une rythmique downtempo et de délicats arrangements fourmillant de détails parfaitement exploités, on a rarement vu aussi beau dans le genre depuis le premier Sin Fang Bous.



13. Sophia - Resisting (rock lo-fi, Grande-Bretagne)
La puissance des percussions de Resisting n’est qu’un leurre, ou alors il s’agit de retranscrire le fait que, définitivement, la vie est dure (à l’instar du jeu du batteur, donc). Resisting, sur fond de disto, offre surtout une plongée vers un océan de désespoir, de ceux que Robin Proper-Sheppard est l’un des seuls à dresser de manière aussi habile et authentique, ce que son chant hanté laisse apprécier à sa juste mesure.



12. Ulrika Spacek - She’s A Cult (rock psychédélique, Angleterre)
Pas tout à fait l’hymne rock de l’année - on l’évoquera quelques places plus tard - She’s A Cult réunit toutefois les ingrédients essentiels que l’on est en droit d’exiger d’une vraie bonne chansons ’rock’, se permettant même d’y ajouter quelques arpèges délicats sur ce qui pourrait faire office de pont si le morceau répondait à une structure plus classique, et une dimension psychédélique qui répond admirablement aux percussions abrasives.



11. David BowieBlackstar
Dix minutes labyrinthiques sur lesquelles le Britannique semble mettre en scène sa mort aussi bien sur le plan musical (ce travail sur les parties vocales donne l’illusion qu’elles viennent d’un autre monde) que graphique (ce clip obsédant...). Avec ses vents tourmentés, ses percussions dissonnantes et encore une fois, cette voix inqualifiable tant elle nous touche en plein cœur, comment ne pas retenir Blackstar, morceau phare de la dernière œuvre majeure de David Bowie ?



10. LaishLearning To Love The Bomb (pop-rock, Angleterre)
On l’a dit, Laish a produit l’un des tout meilleurs albums de l’année. Pendulum Swing se distingue notamment par un trio d’ouverture d’une qualité impressionnante. Mais, puisqu’il ne faut en retenir qu’un, ce sera probablement Learning To Love The Bomb. Rythmique chaloupée, chant et chœurs féminins en contrepoint, riff accrocheur, et si ce titre était une chanson pop ultime ?



9. Benjamin BiolayMiss Miss (chanson française, France)
Ce clip ne rend pas forcément justice au titre présent sur l’album, puisqu’il débute par des bruits de rue portègne - Palermo Hollywood est dédié à Buenos Aires - puis un Biolay qui reprend un autre morceau du disque (l’excellent Pas Sommeil). Miss Miss n’est pas le titre le plus aventureux de sa discographie, c’est certain, mais il est probablement l’un des plus réussis dans une veine où les cordes sont globalement en retrait. Le morceau s’articule ici autour d’une mélodie désarmante jouée à la guitare acoustique, quelques vents et la voix de Biolay, peut-être plus intéressante que jamais dans ce titre à la progression euphorisante.



8. Sleaford ModsI Can Tell (post-punk, Angleterre)
Avec l’EP T.C.R., les Sleaford Mods effacent la déception provoquée l’année précédente avec la sortie de Key Markets. Deuxième titre de l’EP, I Can Tell en constitue la principale locomotive. Abrasives à souhait, portées par des boucles tranchantes et urgentes, les parties instrumentales s’avèrent presque aussi hypnotiques que le phrasé sanglant et inégalable d’un Jason Williamson qui s’impose doucement mais sûrement comme l’une des références absolues de ce courant post-punk cher à la middle class britannique.



7. Exploded ViewOrlando (post-punk downtempo, Angleterre-Allemagne)
Avec ses nappes de synthé hypnotiques presque cryptiques en arrière-plan et cette voix féminine introspective voire maladive, pilier central de l’album, Orlando constitue le sommet du premier éponyme d’Exploded View. Un titre fou et névrosé, probablement l’une des réalisations les plus ambitieuses de l’année.



6. The Kills - Doing It To Death (rock, Angleterre-Etats-Unis)
Doing It To Death a tout simplement tout ce que l’on attend d’un tube rock : une mélodie accrocheuse, des riffs sanglants, une batterie percutante et un chant - celui d’Alison Mosshart - survolté. L’hymne immédiat de l’année, donc.



5. Nick Cave & The Bad SeedsI Need You
Si tout n’est pas à l’avenant sur Skeleton Tree, Anthrocene et surtout I Need You suffisent à le rendre incontournable. Comment ne pas succomber à ces nappes minimalistes, cette rythmique martiale, et surtout la voix déchirante d’un Nick Cave endeuillé dont le chant vient incontestablement des tripes pour cracher à la vie l’injustice dont elle peut parfois s’accompagner.



4. Agnes Obel It’s Happening Again (pop à cordes, Danemark)
La pianiste danoise utilise toute la panoplie de cordes à sa disposition pour accoucher de ce titre passionnant sur lequel la rythmique est particulièrement accrocheuse tandis que les parties vocales sont tout simplement épatantes. En modifiant sa propre voix pour se répondre à elle-même, Agnes Obel convoque le spectre d’Antony & The Johnsons, se jouant ainsi de nos perceptions pour s’offrir un duo avec elle-même. Agnes Obel tutoie ici la grâce, mais cela devient une habitude.



3. Massive Attack - The Spoils (trip hop, Angleterre)
Recalé du top EP pour des raisons de format, le titre The Spoils ne pouvait que trouver sa place dans les chansons les plus marquantes de l’année et tend à prouver que l’association des Bristoliens et de Hope Sandoval permet d’accoucher des beautés les plus évanescentes et aventureuses qui soient. Une évidence pour ceux qui ont encore en tête Heligoland et l’indispensable sommet Paradise Circus sur lequel la chanteuse de Mazzy Star offrait déjà son rayonnement tourmenté comme contrepoint aux nappes transcendées et instrumentations hantées de 3D.



2. Car Seat Headrest The Ballad of Costa Concordia (rock lo-fi, Etats-Unis)
The Ballad of Costa Concordia combine "à la fois anachronisme sur la forme, clairvoyance du propos et lucidité sur la société actuelle, engagement sous une forme critique implicite, subtilité pour ne jamais avoir à énoncer clairement ce qu’il dénonce, efficacité musicale, possession et justesse du chant. Espérons que Will Toledo continuera à faire chavirer nos émotions à l’avenir avec autant de justesse".

Lire le billet sur ce morceau

1. Radiohead Decks Dark (rock, Angleterre)
Le compagnon de mes insomnies. Un camarade pas efficace pour un sou d’ailleurs, puisqu’au lieu de me permettre un nouveau plongeon dans le sommeil à quatre heures du matin, l’écoute de ce morceau a au contraire tendance à me faire passer en mode analytique. Tout sauf l’idéal pour dormir. Mais quel morceau m’a autant intrigué cette année ? Tout simplement aucun. Decks Dark combine en effet une structure labyrinthique sur laquelle il y aurait matière à faire une thèse pour en disséquer toutes les composantes (cette basse de Colin Greenwood en arrière-plan, qui s’invite sur le devant de la scène en mode "escalier" à partir de 3’25’’, franchement...) et un pouvoir émotionnel quasiment sans égal. C’est simple, Decks Dark s’écoute aussi bien avec l’oreille de celui qui met la focale sur la technique qu’avec celle du mélomane qui cherche simplement à ressentir quelque chose : un étouffement, une plainte, une issue à un problème récurrent, ou toute autre perception que l’auditeur s’appropriera. Thom Yorke et ses compères n’ont certes pas le monopole des tourments, ils n’ont pas de manuel nous permettant de guérir les nôtres, mais ils offrent une sorte d’exutoire émotionnel sans pareille.


Articles - 21.01.2017 par Elnorton
... et plus si affinités ...