John Zorn - In Search Of The Miraculous

A chaque sortie d’un nouvel album de John Zorn (et dieu sait qu’il y en aura cette année, au moins 12 de prévus, un par mois), revient la grande question : aura-t-on droit à de l’avant-garde hardcore foisonnante façon Naked City, à un concept album de noise frénétique et cauchemardesque à la Moonchild, à du prog mystique peut-être, des reprises de bandes originales en liberté ou pourquoi pas des choeurs yiddish comme pour son Mycale de janvier - avouons-le, pas bien excitant - ?

1. Prelude : From A Great Temple
2. Sacred Dance (Invocation)
3. The Book Of Shadows
4. Affirmation
5. The Magus
6. Hymn For A New Millennium
7. Journey Of The Magicians
8. Mythic Etude
9. Postlude : Prayers And Enchantment

date de sortie : 23-02-2010 Label : Tzadik

A moins bien sûr d’avoir affaire à la facette plus mélodique et "light" du stakhanoviste new-yorkais, dont les prémices surf, latines ou tropicales révélées par surprise via The Gift en 2001 au milieu des réminiscences d’un rock psyché plus ténébreux ou incantatoire (sans parler de l’artwork, limite pervers) avaient donné lieu en 2008 aux aventures mystico-tropicalistes de The Dreamers puis l’an dernier au superbe O’o, plus ouvertement orienté vers le jazz mais tout aussi épique avec les performances des mêmes Marc Ribot à la guitare tantôt post-blues ou exotique, Joey Baron virtuose à la batterie sans jamais s’imposer et Cyro Baptista en percussionniste aussi subtil que discret, autour du piano ou de l’orgue virevoltants et un brin rétro de Jamie Saft plus en avant cette fois, multipliant les clins d’oeil cinématographiques à Morricone (le piano sur Piopio, les claviers dissonants en retrait sur Archaeopteryx) ou Gustavo Santaolalla (la guitare sur Akialoa, ou de façon plus évidente en intro de Piopio).

Alhambra Love Songs, dédié aux artistes de la Baie de San Francisco (sont notamment cités le complice Mike Patton, Clint Eastwood ou encore David Lynch) et enregistré en trio piano/basse/batterie, avait déjà confirmé quelques mois plus tôt cette envie de limpidité instrumentale et mélodique, rendant hommage au jazz pop de Vince Guaraldi ou à l’easy-listening mélancolique d’Henry Mancini. Un album "ligne claire" particulièrement frais et accessible mais d’un fausse simplicité constamment au bord de la rupture rythmique et mélodique, certains morceaux tels que Pacifica, Moraga ou Larkspur convoquant même en mode acoustique, à la basse comme à la batterie, les sinuosités de Tortoise période Millions Now Living Will Never Die ou TNT.

Et c’est justement ce trio d’instrumentistes que l’on retrouve aujourd’hui sous la direction du compositeur new-yorkais : Rob Burger (entendu chez Marianne Faithfull, Antony & The Johnsons, Beth Orton ou encore Elvis Costello) au piano et à l’orgue, Ben Perowsky (instrumentiste récurrent d’Elysian Fields dont le rock ténébreux et sensuel fait de l’oeil au label Tzadik fondé par Zorn) à la batterie et aux percussions, et enfin Greg Cohen (pilier du Masada Quartet de Zorn fréquemment croisé chez Tom Waits et plus récemment au côté d’Ornette Coleman auquel le leader de Naked City a si souvent rendu hommage) à la basse acoustique et en producteur associé de l’album. En sus, on retrouve Carol Emanuel à la harpe et surtout Kenny Wollesen, dont le vibraphone cristallin déjà présent sur O’o rend le rapprochement avec Tortoise encore plus évident.

In Search Of The Miraculous, malgré les références ésotériques de ses titres, n’est donc pas une suite à l’opéra prog-metal Astronome ou aux déconstructions hystérico-satanistes de The Crucible mais bien un album de jazz. Un jazz forcément moins kaléidoscopique, plus épuré et introspectif que celui de O’o à l’image du piano de Rob Burger, mais dont les références n’ont rien de conventionnel pour autant. Car si les constantes variations de tempo et autres ruptures mélodiques évoquent parfois comme avec Alhambra Love Songs, outre Tortoise, les compos séminales du pianiste californien Dave Brubeck (cf. The Magus, pièce maîtresse de plus de 9 minutes en constante accélération et paradoxalement d’une sérénité à toute épreuve), le crescendo de phrases musicales abruptes qui en découle sur Sacred Dance par exemple rappellera davantage la tension des BO horrifiques de Goblin pour Dario Argento, avec une instrumentation élégante en lieu et place de ces synthés morbides qui paraissent aujourd’hui bien démodés.

Dans le même ordre d’idées, c’est du côté de Pino Donaggio qu’il faudrait chercher une ascendance à la mélancolie post-traumatique de la mélodie de piano survolant The Book Of Shadows, une autre influence italienne de le même époque qui hante cette fois les thrillers de Brian De Palma et dont on ne s’étonnera guère de la part de Zorn, capable de reprendre Morricone avec plus ou moins de fidélité sur tout un album ( The Big Gundown en 1985, en référence au titre américain d’un western culte de Sergio Sollima dont le Maestro avait composé la BO 20 ans plus tôt).

"Certes", rétorqueront les admirateurs du new-yorkais lassés pour certains de cette série easy-listening pourtant tout sauf paresseuse, sage ou même redondante, "mais est-ce suffisant pour mettre l’accent sur ce nouvel opus plutôt que sur l’un de ses prédécesseurs plus ou moins illustres qui auront toujours l’avantage d’être venus avant ?" Eh bien oui, tout simplement parce que les compos de John Zorn, finalement libéré du complexe qui semblait l’obliger à payer tribut à l’un ou l’autre de ses modèles, apparaissent ici plus spirituelles que jamais à l’image du merveilleux Hymn For A New Millennium dont le piano clair et méditatif n’a plus rien à envier aux élans poétiques d’un compositeur tel que Joe Hisaishi. Des accords inquiets du prélude From A Great Temple au spleen troublant de Prayers And Enchantment il ne reste plus que la moelle, cette pure envie de laisser couler le sentiment (cf. le désarmant Mythic Etude) pour s’affirmer comme un compositeur de jazz à part entière et non pas un compositeur rendant hommage au jazz qui a bercé son évolution musicale. Et si l’on tenait là cette dernière pierre qui manquait encore à l’édifice du mythe John Zorn ?


Chroniques - 31.03.2010 par RabbitInYourHeadlights
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