Nina Kraviz - Nina Kraviz

À Moscou, à l’occasion des Friday Nights (Nuits du vendredi), le club Propaganda s’habille d’une fumée bigarrée, qu’exhalent les corps suintants et dansants et que colorent des lustres époque soviétique, sur le rythme des DJ les plus renommés. C’est sur le podium des passeurs de disques que la Russe Nina Kraviz, native des contrées les plus orientales de la Sibérie, a fait ses classes. Empreintes de sensualité et d’une chaleur humide, ses performances ont drainé la jeunesse (dorée, c’est vrai) moscovite jusqu’au bout des nuits glacées de la capitale. Nina Kraviz n’a rien abandonné de cela, son premier album en est même la démonstration.

1. Walking In The Night (feat. Har)
2. Aus (feat. King Aus On The Mic)
3. Ghetto Kraviz
4. Taxi Talk
5. False Attraction
6. Working
7. Choices
8. Love Or Go
9. Best Friend
10. 4 Ben
11. Turn On The Radio
12. Petr
13. The Needle
14. Fire

date de sortie : 27-02-2012 Label : Rekids

« House isn’t so much a sound as a situation ». Terre Thaemlitz, presque prophète moderne de la house avec son manifeste – qui ne voulait pas vraiment en être un si l’on en croit son propos, Midtown 120 Blues en 2009, y expliquait donc la dilution des problèmes sociétaux dans une musique corporelle, propice à l’abandon et à l’émotion que cristallise un lieu. "Hyper-spécifique" alors, la house ? Quoi qu’il en soit, la meilleure distillée qui soit est aussi souvent la plus suave, comme un Eden animal, primaire, un souffle chaud et jamais brutal. Nina Kraviz s’est drapée de ce travail très contextuel, fait d’une ambition mâchée par le présent avant même d’être envisagée vers le futur. Enchaînant les 45 tours et autres singles, la DJ russe lance des tubes comme I’m Gonna Get You ou I’m Week, à la sensualité exigüe. Ses prestations, quand elles se font hors des atmosphères étourdissantes des clubs, se nourrissent de ces coups d’éclat épars, hypnotiques au demeurant, comme à l’occasion d’une Nuit Sonore de 2011 à Lyon, où la beauté du visage aux angles ciselés de l’artiste, perchée sur un podium, éblouissait autant que le magnétisme de son set. Ne manquait plus qu’à la Russe, après avoir démontré tant son efficacité que son caractère, à passer l’épreuve du feu, celle de la cohérence.

L’album éponyme de Nina Kraviz est ainsi l’accouchement de quatre années - depuis 2008 - de découvertes et de rencontres (DJ Qu, Efdemin, Sascha Funke, etc.), marquées du sceau de l’instant présent, celui d’une musique la plus calibrée qui soit pour la désarticulation erratique des corps. Nina Kraviz, l’album enfin produit, condense l’expérience des clubs dans un bain bouillonnant pour les sens, parfumé de la confusion de l’esprit et embué par les émanations fumantes des hallucinogènes et psychotropes qui encombrent l’air. Nina Kraviz n’est pas une mixtape. Nina Kraviz n’est pas non plus un collier de perles dansantes, à usage unique et au rouge écarlate. Sa particularité se loge en fait dans l’exercice difficile de la house chantée. Acrobatie réussie avec grâce. Une fois plongé dans son écoute, la voix de la jolie Russe flotte dans le lointain, et devient le fantasme qu’on ne cessera de poursuivre jusqu’à son dernier souffle, d’un bout à l’autre. L’album épure les sensations de la nuit, dont les seuls phares sont les stroboscopes qui illuminent les visages voisins, au diapason des coups de boutoir des basses. Le sensoriel se confond avec le sensuel dans une boucle infini et répétée, définitivement envoûtante.


Mais au sein de cet autisme électronique dans la répétition, l’infinité des variations qui émaillent les vastes nappes en sous-couches sont les garantes d’un mystère entretenu, attisant le désir. Blips, pianotements, réverb, cliquetis, ronronnements se perdent rapidement dans un écho décroissant, mais foisonnent. À la house la plus organique (Walking In The Night, Choices, Love Or Go, Petr) et aux tubes plus dansants (l’énorme Aus, Taxi Talk, False Attraction), Nina Kraviz mêle ainsi des joyaux de constructions sonores, rondes et satinées. Des titres tels que Working, Best Friend ou 4 Ben conjuguent à la deep house la plus immaculée une sexualité presque dérangeante. Quand on croit deviner l’aube se lever à la fin de l’album, éteignant paradoxalement de ses rayons lumineux l’atmosphère de ce microenvironnement à la géométrie complexe, Fire ressuscite le chant des sirènes qui ne peuvent se résoudre à laisser les voyageurs de la nuit les abandonner. Même si l’album de Nina Kraviz peut prendre le risque de lasser par la longueur, jamais il n’ignore la forme et le propos de la house. Ce qu’on considère finalement comme un voyage a tout du rêve éveillé le plus confus, noyant les sens au creux même de la réalité.

Sans aucun doute par un tour de force dans le paysage souvent linéaire des productions house, Nina Kraviz signe un premier essai ultra-convaincant, dont le terreau a pendant longtemps auparavant été semé par ses soins. Parabole de la nuit mais aussi canon de l’ivresse en plein état de conscience, son album éponyme impose une sexualité pensée et intériorisée, aux intentions chamaniques. Sa sensualité passe d’abord par l’individu avant d’irradier les autres, et ce pouvoir suggestif abuse toutes les descriptions qui pourraient en être faites : le voyage évoqué plus tôt se retrouve dans la transe hypnotique que chacun voudra bien prêter à la musique de Nina Kraviz, car ce n’est que par là qu’on peut bien en mesurer la beauté.

Chroniques - 25.04.2012 par Appaloosa
 



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