Flotation Toy Warning - The Machine That Made Us

En 2004, Bluffer’s Guide To The Flight Deck, premier album de Flotation Toy Warning, ne laissait aucun point de comparaison. Déjà parce qu’il s’agissait d’un opus initial (si l’on excepte deux EPs confidentiels), mais surtout car il posait les balises de territoires jusqu’alors inexplorés. Quelques cousins, de Mercury Rev à Grandaddy, étaient bien évoqués. Mais rien de suffisamment concret pour décliner la réalité de ces contrées chamber-space rock alors défrichés et qui allaient petit à petit devenir cultes.

1. Controlling The Sea
2. Due To Adverse Weather Conditions, All Of My Heroes Have Surrendered
3. Everything That Is Difficult Will Come To An End Voir la vidéo Flotation Toy Warning - Everything That Is Difficult Will Come To An End
4. A Season Underground
5. I Quite Like It When He Sings
6. King Of Foxgloves
7. When The Boat Comes Inside Your House
8. Driving Under The Influence Of Loneliness
9. To Live For Longer Slides
10. The Moongoose Analogue

date de sortie : 16-06-2017 Label : Talitres Records

Culte, c’est un euphémisme. Et un hypothétique second disque de Flotation Toy Warning est devenu, au fil du temps, une arlésienne du même calibre que les successeurs de A Campfire Headphase, drukqs ou Loveless. Et tout comme Boards of Canada, Aphex Twin et My Bloody Valentine, Paul Carter et ses acolytes ont remis le couvert. Avec davantage de réussite, toutefois, que leurs aînés (on épargnera toutefois l’injustement boudé Tomorrow’s Harvest).

Cette mise en contexte de The Machine That Made Us était pourtant indispensable. Car comment est-il possible de juger un tel album en faisant fi des énormes attentes qu’il engendre et qui feront, quoi qu’il arrive, des déçus ? Bluffer’s Guide To The Flight Deck est en effet de ces disques longs en bouche, ce qui explique le fait qu’il n’ait pas été immédiatement évalué à sa juste valeur autant que l’ampleur du statut qu’il a acquis au fil des années. Et forcément, il ne suffira pas d’une poignée d’écoutes pour s’approprier dignement son successeur. A cette époque de zapping permanent, qu’y a-t-il de plus casse-gueule que le petit frère d’un monstre qui se fait désirer ?

Heureusement, dès l’entame du disque et ce Controlling The Sea dantesque, l’auditeur est rassuré. La voix de Paul Carter vole encore bien au-dessus d’une mêlée qu’il domine tout en l’enviant parfois, tel un spectre insouciant narguant des mortels qu’il aimerait rejoindre. C’est un mélange de plénitude et de nonchalance qui se dégage de cette ligne vocale éclipsant totalement l’instrumentation faite d’une rythmique minimaliste, de nappes synthétiques traînantes et de quelques chœurs. N’est-ce pas l’apanage des grands titres que de voir les divers instruments se mettre au service d’un élément qui les sublime ?

Peut-être, mais pas seulement. S’il n’y avait qu’une recette s’agissant des morceaux qui font date, il y aurait bien longtemps que la foi d’écrire et écouter de la musique aurait disparu. Flotation Toy Warning l’a bien compris et refuse de ne considérer qu’une option. Ainsi, dès le Due To Adverse Weather Conditions, All Of My Heroes Have Surrendered suivant, les ondulations organiques suggèrent davantage de retenue et le chant semble décidé à jouer la même carte, mais rien à faire, ce sont quand même la grâce et la majesté qui constituent les réactions dominantes face à cette voix qui, en évoluant sur tous les registres, du spoken-word à la digne imploration en passant par la résignation, semble se répondre à elle-même.

Sur Everything That Is Difficult Will Come To An End, c’est une dimension plus lyrique qui émerge de cette composition à tiroirs, parfois proche d’excès emphatiques lorsque le piano s’impose sur un rythme binaire, mais suffisamment solide pour ne jamais sombrer du mauvais côté. Ne restent au final que la classe et l’audace des défricheurs dignes du Radiohead d’il y a quinze ans.

Et l’ensemble du disque est du même calibre, sans jamais revenir sur ses pas. On l’avait oublié, mais la cohérence de la trame narrative était un élément incontournable de Bluffer’s Guide To The Flight Deck. Il est difficile de soupçonner, à l’écoute de ce successeur, que l’agencement des morceaux et la tracklist n’ont été finalisés qu’il y a quelques semaines. Tout semble se dérouler de manière évidente.

A Season Underground est hanté de manière permanente par les cordes et les discrets chœurs, rappelant plus que jamais, par sa gracilité, les envolées de Mercury Rev. Mais là où Jonathan Donahue se laissait parfois envahir par son enthousiasme lyrique, il y a chez les Londoniens un équilibre qui permet de ne jamais verser dans la grandiloquence. Autre hommage à un artiste auquel le combo fut jadis comparé, I Quite Like It When He Sings rappelle les morceaux les plus ralentis de Sparklehorse et la manière dont est produit le chant de Paul Carter n’est pas si éloignée des artifices chéris par Mark Linkous, notamment cette tendance à « électroniser » une voix que l’on jurerait éloignée du micro.

Si Flotation Toy Warning était adepte de l’onanisme, la tentation serait grande de comparer son King of Foxgloves à ses compositions antérieures. Même si Paul Carter n’est pas d’accord avec nous à ce sujet, comme il l’explique dans une interview à venir, il y a quelque chose sur ce titre du Happy 13 qui avait contribué à révéler les Britanniques à la face du monde. Évidemment gracieux mais surtout candide, la présence de ce morceau est bien sentie tant elle fait apparaître que le groupe n’a pas perdu la main et surtout, qu’il est passé à autre chose. Car s’il n’y avait que des King of Foxgloves, Flotation Toy Warning ferait du surplace, tout agréable qu’eut été celui-ci. Au lieu de cela, cette réminiscence du disque paru il y a treize ans permet de faire ressortir les contours de ses voisins.


Il y a quelques mois, Paul Carter savait déjà que ce nouvel opus verrait le jour. Il indiquait pourtant que, s’agissant de donner une suite à cet encombrant effort initial, dès 2005, « j’étais pessimiste, alors qu’on était arrivé là où je voulais. A la fin de l’enregistrement du disque, nous avions détruit le groupe. Je ne voyais aucune issue. Mais je me suis rendu compte que je ne pouvais pas tout laisser filer. Je pense que personne dans le groupe n’aurait pu. Je ressentais comme un goût d’inachevé, même si je ne voyais plus comment on pourrait à nouveau reprendre du plaisir ». Ce plaisir semble revenu et il s’entend clairement sur le très libertaire When The Boat Comes Inside Your House où les arpèges semblent aller dans tous les sens et que l’on imagine volontiers décliné et étiré lors des prochaines prestations sur scène.

Plus lyrique, l’interlude Driving Under The Influence of Loneliness s’appuie sur une approche minimaliste qui se densifie néanmoins dans sa seconde partie. La rythmique métronomique et les sonorités presque enfantines terminent d’accomplir la mue vers une fin de disque plus tourmentée, qu’il s’agisse de la délicieuse To Live For Longer Slides et ses contrepoints minéraux ou de l’odyssée The Moongoose Analogue où, pendant plus de douze minutes, Paul Carter nous refait le coup du chant distant à la Mark Linkous sur quelques accords glaciaux joués au ralenti entre autres apparitions d’un piano cristallin soutenant des percussions en retrait.

Faire aussi bien que Bluffer’s Guide To The Flight Deck était tout simplement impossible, et cela ne pouvait pas être un objectif sérieux, treize ans après, pour Flotation Toy Warning. Produire un petit frère mineur mais acceptable aurait déjà constitué une belle surprise pour cette année 2017. Les Londoniens prennent appui sur toutes ces arlésiennes décevantes pour nous prouver qu’il est finalement possible, à cette heure de zapping-express, de répondre aux attentes insoutenables. Ceux qui n’accorderont qu’une paire d’écoutes à The Machine That Made Us ne se l’approprieront assurément pas tant il est dense, aventureux et riche en détails. Mais ceux qui, intrigués par une discrète évolution néanmoins perceptible dès les premières mesures, y reviendront de manière sérieuse en seront dignement récompensés. Et ils accéderont à un lyrisme psychédélique du plus bel effet. Soutenus par Sean Bouchard, le patron de Talitres, qui n’a pas hésité à investir sur cette sortie et à faire preuve de patience, Paul Carter et ses compères ont réussi à résoudre ce qui semblait constituer une impossible équation. Ou comment faire aussi bien que l’inaccessible.


Chroniques - 19.06.2017 par Elnorton
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