Coilguns - Millennials

Cinq années après COMMUTERS, Coilguns s’essaye à nouveau au long format : Millennials poursuit l’entreprise de destruction entamée alors en exacerbant ses traits les plus violents. Massifs, retors et sans concession, ces dix titres font mal à tous les niveaux. Sensations.

1. Anchorite
2. Deletionism
3. Millennials
4. Spectrogram
5. Music Circus Clown Care
6. Ménières
7. Wind Machines For Company
8. Self Employment Scheme
9. Blackboxing
10. The Screening

date de sortie : 23-03-2018 Label : Hummus Records

Du massif, du haché-menu, du disloqué associé à une bonne grosse dose de violence. Du contondant aussi. Millennials, nouveau méfait de Coilguns, fait mal. C’est à la fois le marteau et l’enclume ou - eu égard à son caractère foncièrement incisif - le chirurgien, sa panoplie de bistouris et la plaie ouverte sur laquelle s’acharne le premier à l’aide des seconds. En outre, ça ne rigole quasi-jamais et la sauvagerie susmentionnée s’acoquine à un climat particulièrement glauque et poisseux qui en décuple l’implacabilité. Les morceaux suivent un itinéraire invariablement cabossé avec un goût prononcé pour l’exploration des bifurcations, chausse-trapes et chemins de traverse, si bien qu’au bout d’un moment, on ne sait plus très bien ni où on est ni où on va et quand l’un s’achève, le suivant s’en va ailleurs. Difficile donc de cartographier les contours de Millennials, inutile de prendre de la hauteur pour cerner le dessein à l’œuvre là-derrière, non pas parce qu’il n’y en a pas mais parce qu’il se révèle très personnel et de fait, forcément complexe. C’est que cette fois-ci et contrairement à COMMUTERS (2013), on ne trouvera sur ce disque que du Coilguns. Pas d’invités, juste le groupe, passé de trio à quatuor dans l’intervalle (Donatien Thiévent venant étoffer l’écorché de ses claviers déliquescents), ayant affiné ses traits prototypiques par le biais de quelques splits et par la participation de ses membres à un nombre gargantuesque d’autres projets, enfermé un mois durant « dans une baraque chauffée au bois, paumée au milieu des champs d’agriculture industrielle et des parcs éoliens d’Allemagne centrale » pour imaginer, enregistrer et mixer Millennials. Ce que l’on entend, c’est donc du Coilguns pur jus, concentré sur lui-même, ce qu’il se passe lorsque ces quatre-là se retrouvent dans une pièce et branchent leurs instruments et ce qui apparaît au centre une fois les premiers bourre-pifs balancés.

Et ce n’est pas bien joli. Le hardcore abandonne les Tables de Loi et devient déviant, des grosses échardes noise et metal s’agrafent à l’ossature, le punk souffle quelques glaviots libertaires, ça sludge, ça crust et ça grindcore aux entournures, ça drone aussi parfois et la mixture devient singulière. Monstre hirsute rafistolé à partir de bribes de Breach, de bouts de Kruger, de poussières de Botch entre autres joyeusetés (le groupe dit aussi avoir beaucoup écouté Goat durant l’enregistrement, ce qui n’étonne pas plus que ça), le tout maintenu à sa place avec de l’adhésif ayant connu plusieurs vies, des coutures ni faites ni à faire et un mode d’emploi en charpie reconstitué au petit bonheur la chance, si bien qu’au final on se fout complètement de ce à quoi ça renvoie : Coilguns ne ressemble qu’à lui-même. Il zigzague et il tabasse mais pas que, il ralentit aussi et ménage quelques enclaves certes apaisées mais pas moins inquiètes qui décuplent l’entropie environnante. Chaotiques mais aussi maîtrisés, les morceaux font feu de tout bois, exploitent jusqu’au dernier milligramme de l’idée qui les a vus naître, s’enferment dans une répétition maladive pour s’en extirper sans prévenir, gueulent, crient, murmurent, s’étranglent et très vite, on se retrouve paumé dans le disque. On ne sait plus très bien si on en est au début ou vers la fin, si le morceau vient de commencer ou s’il s’achève, si on est en train d’écouter le même truc depuis dix minutes ou si cinq ou six autres occurrences sont passées dans l’intervalle. On abandonne très vite toute velléité d’analyse et on laisse Millennials s’insinuer et faire ses dégâts dans la boîte crânienne et le corps tout entier.

Il faut dire que le tracklisting semble avoir fait l’objet d’un soin tout particulier : quelques morceaux bien tribaux, arc-boutés sur la répétition de motifs aux senteurs de souffre, mêlés à quelques galops au cours desquels on expérimente sur la vélocité et ses variations infinies puis deux trois trucs bien massifs pour finir d’enterrer les neurones. Implacable, on l’a déjà dit, vicelard et sous tension permanente, Coilguns semble vouloir circonscrire l’ensemble du spectre de l’agressivité et se montre à ce petit jeu particulièrement efficace, Millennials étant in fine très exhaustif. Ça commence fort avec Anchorite, son parterre martelé sur lequel poussent des riffs bien plombés, irrésistiblement attirés par le fond du fond du trou, ses mots étranglés et ses accointances sludge. Le climat est posé : pour la gaudriole, ça se passe ailleurs mais pas ici. Plus loin, Spectogram et Ménières définissent les bornes du segment sur lequel se déploieront les autres morceaux : lents ou ultra-rapides, ils s’approcheront de l’un (Self Employment Scheme, The Screening) ou l’autre (Music Circus Clown Care, Wind Machines For Company), resteront pile au milieu (Deletionism) ou feront varier le curseur en cours de route (l’incroyable Millennials) mais en variant systématiquement les attaques. Mille-feuille venimeux et consistant, il n’en demeure pas moins que le disque n’est jamais écœurant, tout y étant dosé au millimètre et la nuance s’invitant souvent dans l’équation (les potards ne sont pas que dans le rouge, la haine n’est pas qu’au bord des lèvres et le chaos n’est pas systématiquement chaotique).

En outre, Millennials peut se targuer d’un son à couper le souffle, tout à la fois dense et détaillé permettant d’en cerner les moindre contours (il faut dire qu’il a été développé en même temps que les compositions et jamais après-coup), qui contribue pour beaucoup au bordel ambiant. Ajoutez à cela une chouette pochette (imaginée par Noé Cauderay) soulignant le caractère éminemment contondant de l’ensemble, des textes au cordeau (mis en valeur par les typographies de Gaspard Gigon) et l’on se retrouve avec un album abouti dans toutes ses dimensions. Un album dont on n’est pas près d’avoir fait le tour. Un album de cadors qui finit d’ancrer durablement les Suisses (et leur label, Hummus Records) dans la mappemonde musicale toujours plus encombrée.

Grand.


Chroniques - 10.03.2018 par leoluce
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