Le streaming du jour #1896 : Ingrina - ’Etter Lys’

Six morceaux coincés entre cinq et quinze minutes couchés sur deux vinyles (mais aussi sur CD et cassette), Ingrina sort avec Etter Lys un genre de disque-somme plutôt singulier quand on pense que c’est son premier.

Trois guitares, deux batteries et une basse : avec tout ça, on s’attend à quelque chose de bien massif alliant riffs plombés et frappes bucheronnes. Effectivement, on ne se trompe pas : Etter Lys adopte plus souvent qu’à son tour une démarche pachyderme mais ne se contente pas que de ça. Si on le trimballait dans un magasin de porcelaine, il ne pulvériserait probablement pas tout. C’est que la musique d’Ingrina a beau être lourde, elle est loin d’être gauche. Au contraire, malgré son embonpoint, elle se montre suffisamment agile pour esquisser l’air de rien quelques entrechats suspendus dans les airs. Etter Lys est le premier album du sextette tulliste et c’est un double. Six titres seulement pour presque cinquante minutes d’une odyssée au long cours où les coups de griffes et la lourdeur extrême ménagent quelques enclaves apaisées permettant de reprendre son souffle. Alors certes, rien de bien nouveau sous le soleil noir du chaos, Ingrina foule aux pieds des territoires déjà défrichés avant lui par Cult Of Luna ou Aussitôt Mort par exemple (les ambiances sombres et solennelles) et pose parfois le petit orteil sur les sentiers tracés par Breach (les guitares liquides, la dynamique écorchée) mais qu’importe, on sent tout de même là-derrière une belle maîtrise et une force instinctive qui arrache le groupe aux eaux trop ronronnantes et archi-encombrées du post-rock/hardcore.

Les compositions se montrent parfaitement ciselées et l’ensemble - des interludes aux paroles, des ambiances majoritairement sombres à l’architecture générale fortement disloquée - semble avoir été mûrement réfléchi. Souvent, les morceaux développent des excroissances inattendues (quelques nappes gelées ici ou là, des riffs mastodontes qui précèdent une mer d’huile, des poussières de tristesse dans un environnement uniformément gris et j’en passe) et cela suffit à rendre imprévisible leur itinéraire. Alors c’est vrai qu’on a un peu de mal avec les voix - noyées dans le mix et plutôt monocordes - et quelques passages un peu trop grandiloquents et légèrement stéréotypés (quelques moments de Fluence ou de Leeway par exemple) mais tout cela s’efface bien vite devant la grande énergie dEtter Lys. En outre, les changements brusques de trajectoires ne sont jamais factices, Ingrina convoquant des émotions véritables auxquelles on croit invariablement. Ainsi, les soubresauts qui parcourent la musique sont toujours instinctifs et c’est bien ce relief tout à la fois naturel et fracturé qui remporte in fine l’adhésion. On sent bien que le groupe a mis beaucoup de lui-même dans ses morceaux. Il en résulte de chouettes moments : le martellement tribal et les temps suspendus du Black Hole d’ouverture, les versants apaisés de Resilience qui semblent répondre à ceux beaucoup plus plombés de Coil ou encore le très long et très disloqué Surrender final.

On sent là-derrière une variété de réminiscences qui dépassent largement les limites strictes du post-rock/hardcore et cela confère à Ingrina un supplément d’âme. À l’écoute, on sent aussi tout le temps passé à construire-déconstruire l’architecture pour aboutir à une version qui convienne à tout ce petit monde (et à six, ça n’a pas dû être chose facile). De là sans doute vient cette impression de maîtrise qui ne quitte pas le disque. Sorti sous tous les formats par une tripotée de labels - A Tant Rêver Du Roi, Medication Time Records, Vox Project, No Way, Trace In Maze, Bus Stop Press, I love Limoges Records, Hardcore For The Losers pour la version double vinyle, Tokyo Jupiter Records pour la version CD et Ideal Crash pour la version cassette - Etter Lys place sans conteste Ingrina dans le haut du panier pourtant très encombré alors qu’il ne s’agit que d’un premier album. Il y a décidément beaucoup à explorer dans les ruelles grises de ce petit village feuillu s’enfonçant inexorablement dans la terre.


Streaming du jour - 11.05.2018 par leoluce
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jeudi 13 décembre 2018


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