;background-color:#">Frukwan - Nightmare in B​-​Minor

1. A-B-Minor [Intro]
2. Day Walker, Night Stalker
3. Kill ’Em All (feat. Rubbabandz, Ruste Juxx & Shaka Amazulu The 7th)
4. The Last Supper
5. Never Gonna Come Back Pt. 2
6. Scary Hour
7. Europes Dark Chamber
8. Cover Me !!!
9. Madmen (feat. Shabazz The Disciple, The Holocaust & Killah Priest)
10. Hollywood Rituals
11. J.I.H.A.D. (feat. General Jihad)
12. Unscripted Reality

2022 - Black Stone of Mecca

Sortie le : 31 octobre 2022

Gardien du temple d’un hip-hop en voie de disparition

Arnold Hamilton aka Frukwan aka The Gatekeeper, pionnier du hip-hop joué sur de vrais instruments avec les séminaux Stetsasonic, c’est un peu le parent pauvre de Gravediggaz. Le rappeur, dont la carrière solo dans les 00s n’a jamais vraiment décollé, est peut-être encore moins connu que feu Too Poetic, qui a au moins sa page Wikipedia... sans parler évidemment des compères Prince Paul (The Undertaker dans le groupe) et RZA. Pourtant, au sein des précurseurs de l’horrorcore, c’était bien souvent lui qui délivrait avec une efficacité redoutable les couplets les plus terrassants, même lorsqu’il arrivait aux quatre larrons de préférer la mélancolie à la noirceur glauque (cf. ce fameux "Peace god for real, not a spook nor a ghost / Not unseen but seen and heard most of all"... qui me colle encore des frissons aujourd’hui en réécoutant le poignant The Night The Earth Cried.

Frukwan donc, on ne l’avait plus entendu depuis une bonne douzaine d’années, et pendant que RZA cachetonnait à Hollywood et à la télé ou organisait des battles sur Insta, ou que Prince Paul touchait ses royalties et conseillait Tracklib, un service conçu pour clearer les samples des producteurs hip-hop, ben on sait pas trop ce qu’il faisait le Gatekeeper. Et c’est là qu’arrive la surprise, pour Halloween comme il se doit : la sortie cette année d’un 3e album solo en 20 ans, sur un label spécialisé dans les rééditions et raretés de Wu-Tang affiliates et avec aux manettes l’homme de l’ombre de la petite structure, l’Anglais Shaka Amazulu The 7th, proche de ces Wu-Tang Killa Bees qui gravitaient autour du collectif de RZA il y a près d’un quart de siècle. Beatmaker notamment pour les excellents Killah Priest et Holocaust, ce dernier a évidemment tout compris à l’esprit Gravediggaz, alors autant dire qu’associé à Frukwan, gardien de la porte de ce rap du caveau de l’époque encore plus tenace qu’Hodor dans "Game of Thrones", le résultat est forcément bluffant d’authenticité.

Attention, on ne vas pas vous faire croire que Nightmare in B​-​Minor est un chef-d’oeuvre ou un album parfait (J.I.H.A.D par exemple bascule un peu trop dans la grandiloquence de soundtrack d’action façon blockbuster rap 90s), mais le quinquagénaire inspire définitivement le respect pour sa propension à reprendre les choses là où Niggamortis les avait laissées il y a près de 30 ans, en se foutant bien des tendances du moment ou de s’aliéner toute chance de succès. S’il n’a pas perdu ses touches d’humour et son approche décalée du folklore horrifique transposé à la rue, l’Américain n’a en effet ni le glam ni l’ironie de petit malin de ses lointains descendants du mainstream (cf. Tyler, the Creator, qui samplait encore il y a peu le cultissime 2 Cups of Blood) et surtout pas leur goût pour les productions chiadées aux basses de club envahissantes, deux éléments essentiels pour faire d’un album prétendûment "dark" un succès public aujourd’hui.

Sauf qu’ici on ne prétend pas, on vit ! Jusqu’au flow plus rauque et éraillé par l’âge qui porte le poids de ces années de disette (musicale du moins). De la rigidité cadavérique de Kill ’Em All ou Cover Me !!! au groove cinématographique de Europes Dark Chamber, de l’intro captée en public au requiem Madmen en passant par le violon névrotique de The Last Supper, le clin d’oeil à RZA de Never Gonna Come Back Pt. 2 ou bien sûr ce boom bap aux accents gothiques tendu et menaçant qu’on lui connaît (Day Walker, Night Stalker avec ses choeurs lyriques ambiance Dario Argento, le plus truculent et non moins fantomatique Scary Hour ou encore le parfait Hollywood Rituals désossé jusqu’à la substantifique moelle du genre), l’album fait mouche par son économie de moyens et sa frontalité sans chichis autant que par sa sincérité palpable.

À nu, le MC met en effet ses tripes sur la table et ça se sent, y compris quand il s’agit de renouer avec le spleen des grands moments du mésestimé The Pick, the Sickle and the Shovel avec la ballade piano/cordes synthétiques Unscripted Reality, final désespéré et de toute beauté. Au bout du compte, ne pas se fier à la pochette qui en fait des caisses : Nightmare in B​-​Minor fait honneur à bien son titre, porteur de contrastes, qui évoque à la fois la maturité (la théorie musicale s’invite dans le cauchemar) et la préservation d’une esthétique qui continue de faire des petits dans l’underground mais semble aujourd’hui presque extraterrestre aux jeunes générations, élevées aux bangers aseptisés d’un rap mainstream calibré pour tenir en extraits de 20 secondes sur TikTok. Un album qui fait du bien donc.


( RabbitInYourHeadlights )


- 11.12.2022 par RabbitInYourHeadlights