Access To Arasaka - Void() ;

Son nom tiré du jeu de rôle Cyberpunk 2020 suffit à planter le décors. Entre IDM sombre et ambient futuriste, Access To Arasaka a tôt fait de marquer le paysage électronique, en particulier lorsque sort Oppidan en 2009. Un disque d’une maîtrise impressionnante alors qu’il ne s’agissait-là que de son deuxième album. Et voici aujourd’hui Void() ; qui le propulse loin devant, à des années-lumière même de ce que laissait présager Oppidan. Impressionnant !

1. *strtok()
2. Kill_recorder=$c1
3. Array[0..8191]
4. Setvector
5. Config.syn_seq
6. &sin
7. Term/echo
8. Optlist :
9. Syslog_ident
10. [overwrite_ctr]
11. Inc(tumbler)
12. N->m_pkthdr.len
13. Switch(pcap_datalink)
14. Bpf_u_int32
15. < arpa/inet.h >
16. Sys.argv[1 :]

date de sortie : 14-09-2010 Label : Tympanik Audio

L’entrée dans ce nouvel opus d’Access To Arasaka est saisissante et donne l’impression qu’un microprocesseur tente d’établir le dialogue avec son auditeur de chair et de sang. Alors, au départ, c’est plutôt l’incompréhension : difficile d’exprimer quoi que ce soit avec des 0 et des 1. Mais très vite, pourtant, le dialogue devient monologue et celui-ci accroche l’oreille et, même, fascine. C’est que la petite histoire qu’il nous raconte est du genre prenante, riche en rebondissements, tour à tour triste, noire, désespérée, violente, rassurante, lumineuse, épique, elliptique, etc. car on peut facilement accoler tout un tas d’adjectifs à cette musique, pratiquement tout et son contraire. Une œuvre dense et cohérente. Un manifeste presque.

De prime abord, toujours la même formule : un dédale de beats aléatoires confrontés à diverses nappes synthétiques qui peuvent être ténébreuses, majestueuses, imposantes, lunaires ou incisives. L’IDM jusqu’au-boutiste se frotte à l’ambient la plus épurée, la matière sonore déversée à grands flots par les équations déglinguées d’Access To Arasaka efface consciencieusement tout repère temporel et il est très difficile de savoir où l’on se situe dans Void() ;  : plutôt vers le début du disque, à moins qu’il ne s’agisse de la fin. Les seize pièces parcourues de glitchs impromptus, petites symphonies de microprocesseurs poussés à plein régime, de lignes mélodiques issues de programmes informatiques qui défilent sans discontinuer, malgré les données manquantes et les erreurs répétées ont des airs de bande-son d’un Armageddon synthétique. Un humanoïde en processeurs et circuits imprimés, recouvert de plaques de silicone, flâne sur une plage numérique ou au beau milieu d’une friche industrielle désolée, danse une gigue de Saint-Guy, marche aussi au pas avec ses coreligionnaires à la recherche de quelques matières organiques à exterminer, se repose, dort, pense, inquiet ou en colère. Le dédale est infini, les textures, de prime abord monocordes, extrêmement détaillées et la production complexe.

Un vent numérique parcourt le disque, parfois ciel de traîne, parfois tempête aux fortes bourrasques. Quoi qu’il en soit, une météo d’hiver. Ce qui accroche immédiatement, c’est le labyrinthe de beats franchement incroyables sur lequel chaque morceau prend corps : les équations sont impressionnantes, malaisées, rarement limpides, à l’image de cet Array [0..8191] (et bien d’autres) : une répétition fuyante, deux poum profonds, trois tchak très secs, des tchik rapides zébrés d’une volée de bling, deux secondes de silence et ainsi de suite. On pourrait passer des heures à ne rester que sur le détail de ces beats s’il n’y avait aussi les nappes, qui déboulent, repartent, restent en suspension, creusent en profondeur, culminent à des distances vertigineuses, enveloppent chaque morceau d’un manteau sombre et cotonneux. Et puis parfois aussi, quelques chœurs étranges. Une musique extrêmement réfléchie qui, paradoxalement, ne fait jamais appel à l’intellect mais plutôt aux nerfs, aux tripes et provoque nombre d’images derrière les yeux. Une musique intemporelle, qui n’est redevable ni du passé, ni du présent, ni du futur et qui se contente de n’être que là. Bien présente et en même temps, hors du temps. Aucune piste, aucun début de semblant de réponse. Allez voir le site d’Access To Arasaka, superbe et juste retranscription de ce que sont ces morceaux parfois incompréhensibles. Des lignes de données s’affichent les unes sous les autres, aucune ergonomie, il ne reste plus qu’à se laisser happer par l’univers synthétique de cette entité mystérieuse que constitue Void() ;. Rien à comprendre, tout à ressentir.

On essaye quand même de trouver quelques informations sur l’Internet, mais là aussi aucune photo de son auteur. Enfin si, trois en fait, mais qui n’apportent pas grand chose. On l’imagine en geek ultime, arc-bouté sur ses machines, à leur merci, médium entre elles et nous. On imagine également les heures et les heures de programmation car de tels beats accidentés ne peuvent être accidentels. Il faut dire que cela fait une dizaine d’années qu’Access To Arasaka fraie dans le petit monde de la musique électronique. D’abord DJ attiré par la drum’n’bass puis la techno minimale, il finit par se tourner vers l’IDM. Ses premiers travaux déboulent en 2006 sous la forme d’un E.P. autoproduit, Korova, puis un premier album en 2007 chez Illphabetik, METAX mais c’est surtout sa signature chez le fabuleux Tympanik Audio et la sortie du magnifique Oppidan en 2009 qui le sortent de sa confidentialité. Déjà à l’œuvre sur cet opus, l’IDM atmosphérique aux paysages majoritairement glauques et cafardeux qui sont la marque de fabrique de Robert Lioy, le new-yorkais très humain qui se cache derrière le monstre numérique qu’est Access To Arasaka. Car en écoutant cette musique, on sent les lignes de code qui éclosent dans le cerveau. On écoute mais, souvent, on ne voit qu’elles. Des 0 et des 1. On y trouve alors une poésie singulière. Et c’est complètement fascinant.
Void() ; confirme donc les espoirs suscités par Oppidan, et d’une manière magistrale à tel point qu’ Oppidan apparaît presque comme un brouillon. Et au vu de l’excellence de cet opus d’alors, on peut aisément imaginer la qualité intrinsèque de celui-ci. Oppidan était une prise de contact fracassante, Void() ; va encore plus loin. L’album est un et indivisible, on ne peut en extraire aucun morceau plus qu’un autre. Il n’y a d’ailleurs aucune transition, aucun silence entre eux. Tout au plus parlera-t-on de moments, comme ce &sin et ses claves synthétiques qui rythment les drones majestueux et froids court-circuités d’erreurs, de clics et de tressautements sur 1 minute 35. Ou encore ce Syslog_ident au piano disloqué et inquiétant. Voire l’épopée Sys.argv[1 :] aux textures changeantes, une multitude de morceaux dans le morceau qui nous emmènent, sans que l’on s’en rende bien compte, vers la fin de Void() ;.
Un peu déboussolé.
Sans véritables repères.
Une tonne d’équations mystérieuses et absconses sur les bras.

Ce qu’il se fait de mieux. Assurément.


Chroniques - 10.10.2010 par leoluce
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