Michel Cloup : la question ne se pose pas.

Car c’est une évidence : Michel Cloup fait partie de ces rares musiciens dont la trajectoire et l’éthique, plus qu’un album ou même une période en particulier, imposent le respect. A l’heure où le fondateur d’Expérience et Diabologum se lance pour la première fois en solo sous son véritable patronyme avec un album prévu au printemps, on n’allait donc pas lui demander de tirer le bilan d’une carrière déjà prépondérante pour l’évolution du rock français... mais ça tombe bien, on avait pas mal d’autres questions à lui poser.

- Indie Rock Mag : Salut, l’été dernier tu signais l’édito de chacun des numéros de Paplar, en marge de La Route du Rock. Comment en es-tu arrivé à occuper ce rôle ?

Michel Cloup : C’est tout simplement le magazine Paplar qui m’a contacté pour m’inviter.

- Et là où la majorité des invités à ce poste se contentent d’envoyer des fleurs à tout le monde, tu as fait preuve d’originalité en nous narrant l’histoire d’une demoiselle qui se rend au festival puis le vit. On a senti ces quelques lignes extrêmement habitées, si bien qu’on les imaginerait presque comme paroles pour de futurs morceaux. As-tu utilisé le même processus d’écriture que pour tes chansons, justement ?

J’ai lu leurs précédents numéros et j’ai décidé de me démarquer des autres invités. J’aimais bien cette idée de feuilleton en temps réel (sur trois jours et trois numéros).
C’était un processus différent de l’écriture d’une chanson. Un texte de chanson ça doit sonner, un texte de prose aussi, mais pas de la même manière. J’aimais bien cette idée de fiction au milieu d’un événement bien réel, et le fait que les lecteurs de cette histoire vivaient eux aussi le festival, c’est à dire le décors de cette fiction, en temps réel. C’était aussi excitant d’inventer une histoire au jour le jour.

- Quand au festival, de façon plus générale, quels concerts as-tu particulièrement appréciés ?

J’ai beaucoup aimé le concert de French Cowboy, l’après-midi du second jour, l’ambiance était particulière, il y avait cette grande baie vitrée derrière lui avec vue sur la plage et sur le déluge de pluie qui avait commencé le matin même. Tout le monde était un peu fatigué, il y avait vraiment quelque chose de spécial. Sur le festival à proprement parler, j’ai bien aimé Archie Bronson Outfit et la première demi-heure de Liars. J’ai aussi bien aimé le show Disneyland des Flaming Lips, même si leur musique était (malheureusement) accessoire.

- Nos confrères du webzine À découvrir absolument - dont tu connais sûrement l’origine du nom... - proposaient récemment une réinterprétation du #3 de Diabologum par des artistes de la nouvelle génération. L’as-tu écoutée, et si oui qu’en as-tu pensé ?

J’ai été très surpris par cette compilation, je ne m’y attendais pas du tout.
Il y a de bonnes versions, d’autres que j’aime moins. L’aspect rock et colérique du disque est un peu absent, un peu trop à mon goût.

- Cette influence revendiquée de l’album sur tout un pan "exigeant" du rock français d’aujourd’hui, c’est quelque chose de flatteur pour toi, d’un peu dérangeant au contraire ? Quel pourrait être selon toi le meilleur héritier de Diabologum ?

Ça m’a dérangé pendant 10 ans alors qu’avec Expérience on était en pleine construction. Puis, l’an dernier, j’ai réécouté cet album et j’ai pris une grosse claque. Je me suis dit qu’il était idiot de réagir de cette manière-là. Ce disque a marqué tout un tas de gens, on en parle encore, tant mieux. C’est plutôt flatteur au final. Ce qui es drôle avec cet album, c’est qu’il a touché un auditoire venant d’horizons musicaux très différents, du rock au métal, du hip-hop indé à l’électro. Voilà sans doute la plus grosse réussite de cet album, nous avons toujours détesté les cases et les genres et avons toujours essayé de dynamiter tout ça.
J’ai du rejouer deux fois À découvrir absolument sur scène pendant les 10 années d’Expérience ! Depuis que je tourne en solo (été 2010), je rejoue tous les soirs au moins un titre voire deux de Diabologum avec grand plaisir. Le meilleur héritier ? Aucune idée.

- Il y a presque quinze ans, tu disais que "ce qui est intéressant chez Lithium, c’est que nous puissions cohabiter avec Dominique A. Mais chacun reste dans son coin, tranquille, il n’y a pas de repas de famille". Pourtant, sur C’était Un Lundi Après-Midi Semblable Aux Autres, ce dernier officiait au chant sur Le discours de la méthode, alors que vous repreniez son premier single, Le courage des oiseaux. Comment le Nantais a-t-il pu influencer votre travail ? Comment évaluez-vous la suite de sa carrière, depuis ? Vous rendiez ainsi hommage au côté "tranchant" de Remué, où son parlé-chanté atteignait le summum de son efficacité...

Dominique a été important pour nous car il défonçait des portes : le fait d’écrire en Français, le côté OVNI mêlé à la chanson française, son attitude sur scène... Et puis nous étions sur le même label, au début de nos "carrières". Nous étions proches, bien plus que ce que je pouvais affirmer à l’époque (qu’est-ce qu’on dit comme conneries quand on est jeune).
Nous étions dans une émulation collective et nous nous sommes mutuellement influencés je pense, à certains moments.
C’est quelqu’un que je respecte énormément, dont j’apprécie le travail même si j’ai mes préférences dans ses albums sortis depuis les années 90. Il a construit quelque chose, tranquillement, et a su durer, car le plus important mais le plus difficile c’est de savoir durer.

- Anne Tournerie, membre de Diabologum à ses débuts, serait devenue prof de philo à ce que l’on a entendu dire. Mais n’était-ce pas finalement ça l’idée derrière le groupe, amener le public à prêter attention au monde qui l’entoure et à penser par lui-même plutôt que de lui imposer un point de vue dont la valeur serait finalement toute relative ? On vous a toujours sentis davantage dans l’observation et la réflexion que dans l’activisme...

Oui. Notre activisme, c’est notre musique et la manière de la faire. Les artistes "engagés" me font horreur, du moins ceux qui l’affichent de manière putassière.
Il y a eu des moments où j’ai eu envie d’aller plus loin dans le réel d’une action mais je n’ai jamais vraiment réussi à trouver quelque chose de mieux que d’écrire des chansons.

- Depuis 2008, on t’a revu sur scène au côté d’Arnaud Michniak. Êtes-vous toujours en relation, musicalement parlant ? Des envies communes qui pourraient mener à quelque chose, un jour (sans parler bien sûr de reformation, idée le plus souvent mercantile) ?

Oui, il y a deux ans, nous avons écrit un texte ensemble et une musique avec Expérience et Renan, avec lequel Arnaud jouait à l’époque. Nous avions deux dates communes et avions envie de tenter quelque chose. Oui, nous sommes toujours en contact régulier. J’ai déménagé début 2010 et il se trouve que lui aussi (quelques mois avant) et que par le plus grand des hasards, nous sommes voisins de quelques rues.
Nous nous sommes revus à partir de 2002 et nous voyons régulièrement comme de vieux amis, nous nous connaissons depuis le lycée. Nous gratouillons de temps en temps, dans nos salons respectifs mais rien d’autre n’est prévu pour l’instant.

- Pour en terminer avec #3 dont on doit pas mal te rebattre les oreilles en interview, c’est un album que tu écoutes encore aujourd’hui ? Et si oui avec quel sentiment ? Quel souvenir de cette époque est le plus vivace pour toi ?

J’écoute tellement les albums quand ils se font, qu’ensuite je les remets très rarement sur la platine. C’est malgré tout un album important pour moi, c’est avec ce disque que nous avons trouvé notre personnalité et notre son. C’était vraiment une autre époque, presque une autre vie. Je me rappelle précisément du soir où j’ai écrit le texte de De la neige en été, il y avait des amis à la maison, ils sont partis, j’ai pris ma guitare, un stylo et j’ai noirci une feuille en quelques minutes.
J’écris de cette manière-là, je laisse mijoter dans ma tête plusieurs semaines, parfois plusieurs mois et un jour, j’accouche. Mais ce texte-là est arrivé après une période sèche où je n’arrivais pas à grand-chose et ça a été une libération.

- On connaît l’influence du cinéma sur ton univers, des instantanés particulièrement évocateurs de #3 qui citait Truffaut ou Eustache aux références plus SF voire souvent horrifiques de ton apocalyptique Overnight Project payant tribut à Carpenter, Romero ou Cronenberg entre autres maîtres plus obscurs du cinéma fantastique tels que Lucio Fulci, mais ton inspiration semble également assez littéraire. Quels sont tes auteurs de chevet ?

Depuis une dizaine d’années, je suis tombé amoureux des romans de Don DeLillo, que je continue de suivre et dont j’ai vraiment aimé le dernier Point Omega.
C’est sans doute le seul auteur que je suis vraiment depuis 10 ans. ça ne m’a pas empêché de lire des dizaines et des dizaines d’excellents romans, mais si je ne dois garder qu’un auteur, ce sera lui.

- Tu as sorti en 2010 le premier album de Binary Audio Misfits, constitué des membres d’Expérience et des rappeurs du collectif texan The Word Association qui lorgne un peu sur l’univers de feu Def Jux. Toi qui reprenais Public Enemy, A Tribe Called Quest, Kool Keith ou NTM entre autres morceaux plus "indie rock" sur Positive Karaoke With A Gun en 2005, écoutes-tu encore beaucoup de hip-hop ?

Oui, bien sûr même s’il est vrai qu’en ce moment j’ai beaucoup de mal avec la musique "mécanique" (informatique) et suis plutôt dans l’organique. Ma dernière découverte c’est Eyedea & Abilities, malheureusement après la mort de Eyedea, il y a quelques mois. En 2010, j’ai aussi beaucoup écouté P.O.S. et Kill The Vultures.

- Sur #3 c’était surtout Arnaud Michniak qu’on entendait se rapprocher du rap notamment sur Les angles, une influence aujourd’hui confirmée par sa trajectoire avec Programme dont BAM a justement fait la première partie l’an dernier. Cette influence était-elle déjà commune à l’époque ?

Avec Arnaud nous étions et sommes encore dans l’échange. "Tu connais ça ? Non ! Et toi, tu connais ça ?" Il écoutait beaucoup plus de rap que moi et m’a fait découvrir un paquet de bons albums et moi je lui prêtais mes Sonic Youth et mes Butthole Surfers. Ceci dit, j’ai vécu les premières années du hip-hop français, qui ont été une vraie (r)évolution. Ça fait indéniablement partie de ma culture musicale. Les années 90 ont aussi été une très bonne période pour le hip-hop en général, il y avait au moins un bon disque qui sortait chaque mois. J’ai été très impressionné par la ré-appropriation du genre et son adaptation à la langue française. Les textes me touchaient bien plus que la plupart des groupes de rock d’ici et je ne parle même pas de la chanson française. C’est malheureusement devenu un cliché, et une radio comme Skyrock a aussi provoqué beaucoup de dégâts. Ce qui explique le niveau global assez faible de la production en ce moment.

- Pour rester sur BAM, pourquoi avoir choisi de collaborer avec des rappeurs américains ? On te sait proche de La Caution - qui participait à deux titres d’Hémisphère Gauche en 2004 - ou de Arm - leader de Psykick Lyrikah et auteur récemment d’un bel album en collaboration avec Iris - et il y a aussi NonStop dont le guitariste est un ancien de Diabologum, mais à quelques exceptions près dont ces derniers font assurément partie, juges-tu le hip-hop français actuel trop frileux en comparaison de labels tels que Mush, Anticon ou Fake Four dont les artistes ont depuis longtemps digéré le rock ou l’électro d’avant-garde pour en faire autre chose sans se départir d’une éthique irréprochable ?

C’est Francisco d’Expérience qui a lancé ce projet et ces échanges. Il est ensuite venu vers Patrice et moi pour y participer, et c’est depuis devenu un vrai groupe plus qu’une collaboration. C’était très excitant de travailler de cette manière-là, par envoi de fichiers. De plus l’échange n’a pas été qu’artistique, il a été aussi culturel et humain. Nous sommes devenus vraiment proches de Jason, Will et Omari, ainsi que de tous leurs amis d’Austin et San Marcos. Nous avons vécu des choses incroyables en tournée, que ce soit en Europe ou aux États-Unis. Ce projet va continuer, nous avons une tournée en mars en France et des envies de produire de nouveaux enregistrements.
J’ai un peu décroché du rap français depuis pas mal de temps. J’y suis revenu avec Casey, mais c’est à peu près la seule que j’écoute actuellement, ce que j’entends m’ennuie souvent. C’est effectivement assez frileux et formaté, autant d’un point de vue musical qu’en terme d’écriture. Mais je n’aime pas trop tenir ce genre de discours blasé. Je suis sûr qu’au moment où j’écris ces lignes, il y a des jeunes gars qui enregistrent le son de demain, quelque part en France. J’espère que j’aurai l’occasion d’entendre ça rapidement...

- Tu joues par ailleurs de tes initiales M.C. - et on en arrive finalement à ton actualité - avec la série de singles que tu viens d’inaugurer via Bandcamp le temps de deux titres presque hantés. Cette série, tu l’envisages comme différents chapitres d’une même œuvre ou des histoires à part entière ? Où en est l’album, prévu dans la foulée, reprendra-t-il des morceaux des EPs ?

Je ne me fixe aucune règle ni limite. A priori, Le cercle parfait se retrouvera sur l’album à venir car il fait vraiment partie intégrante de l’histoire du disque. L’album est écrit, je dois planifier l’enregistrement et la sortie, je ne sais pas encore si je vais créer mon propre label ou pas, c’est une question que je me pose depuis longtemps et je suis prêt à franchir le pas. Wait and see. En tout cas, il devrait sortir avant l’été. Cet album sera en vraie rupture avec Expérience. J’ai épuré les chansons jusqu’à l’os, il n’y aucune machine, si ce n’est des boucles de guitares jouées en temps réel. Les textes sont très personnels, intimes. L’album va être enregistré dans quelques semaines, comme le single, dans un 16 pistes analogique, en conditions live.

-  M.C. Single #1 est donc sorti sur Bandcamp. Penses-tu que ce genre de plate-forme représente le futur de la distribution musicale ? Quelle importance attaches-tu au format CD ?

Je ne sais pas trop si c’est ça le futur car aujourd’hui, tout va très vite. Je dirais que c’est une manière de distribuer sa musique en 2011, mais il y en a d’autres et il y en aura d’autres. J’aime bien l’interface de Bandcamp, très simple et ergonomique. Il y a aussi le fait que la plateforme est plus intéressante économiquement. Ils ne prennent que 15% sur le prix de vente, contrairement aux autres, qui prennent beaucoup plus (iTunes prend 30%, et sur les 70% qu’il reste, un distributeur comme Believe, qui donne accès à iTunes, prend 50%, au final le label ou artiste se retrouve avec peu, faites passer le mot !).
Je suis toujours très attaché à l’objet, vinyle ou CD, autant en terme de qualité sonore qu’en terme physique. Je suis beaucoup plus attaché au vinyle, mais qui reste très cher à la fabrication et dont les ventes sont malheureusement bien en dessous du CD. Je ne crois pas que l’objet disque disparaîtra de sitôt, la preuve, le microsillon a été inventé en 1887 et on l’utilise encore. Il sera réservé aux vrais amateurs de musique.

- Dix ans déjà depuis Aujourd’hui, Maintenant., le premier album d’Expérience, et il sonne toujours aussi actuel. C’est une idée qui t’effraie ?

Non, au contraire, j’en suis plutôt fier.

- Tu titrais d’ailleurs le quatrième opus du groupe Nous (en) sommes encore là, en 2008. Un constat d’échec quelque part, vis-à-vis de la société, ou d’un certain immobilisme des artistes en général sur le plan politique ?

C’est un double titre avec un double sens assez facile à comprendre. C’est un constat d’échec global mais avec cette idée de combat, inhérente à Expérience.

- Sur Hémisphère Gauche, que l’on admire beaucoup, tu étais allé dans quelque chose d’assez radical, étouffant même, assez free aussi parfois, avant de revenir peu à peu avec Expérience à un son plus carré et accessible, plus centré sur la mélodie également. L’impression à l’époque d’avoir été trop loin, d’avoir perdu tes auditeurs en route ?

Non, plutôt l’envie d’évoluer sur autre chose et de surprendre. C’était déjà le début de l’épure.

- Tu approches des 20 ans de carrière, l’envie chez toi c’est quelque chose qui se cultive ? Te vois-tu encore faire de la musique dans 20 ans ?

C’est obsessionnel chez moi, c’est tout ce que je peux dire. Si je ne joue pas pendant plusieurs semaines, je suis de mauvaise humeur, je tourne en rond, je m’ennuie. Si je ne fais pas de concerts pendant plusieurs mois, c’est la même chose. J’ai besoin de la musique. Je ne crois pas qu’il soit possible pour moi de penser à une "retraite".


Un grand merci à Michel Cloup pour avoir pris le temps de répondre à nos questions.

M.C. Single #1 en écoute.


Interviews - 10.02.2011 par Elnorton, RabbitInYourHeadlights