Master Musicians Of Bukkake - Totem 3

Totem 3 achève de la plus belle des manières un projet musical et singulier de trois années. Plus que jamais mystique et ethnique, à la fois expérimentale et terre-à-terre, la musique du mystérieux collectif pousse notre troisième œil à s’ouvrir enfin pour regarder à l’intérieur de soi. Brillant.

1. Bardo Sidpa
2. In The Twilight Of Kali Yuga
3. Illuminating The Ten Directions
4. Prophecy Of The White Camel/Namoutarre
5. 6000 Years Of Darkness
6. Reign Of Quantity And The Signs Of The Times / Patriarch Of The Iron Age
7. Failed Future

date de sortie : 26-04-2011 Label : Important Records

Troisième et dernier chapitre qui vient clore la trilogie dédiée aux intransigeants et expérimentaux Sun City Girls débutée en 2009, Totem 3 suit peu ou prou les mêmes méandres spirituels que ses deux prédécesseurs. Au programme : drone mystique, noise transcendantale, musique folklorique indienne, accents krautrock et électronique parfois désuète mais vraiment jubilatoire pour un résultat foutraque mais très maîtrisé qui n’a que peu d’équivalent (voire aucun) dans les musiques actuelles. Quelque chose comme un disque psychédélique bloqué dans les ‘60s agonisantes mais pourtant fortement ancré dans les ’00s de par sa manière d’explorer à tout va et d’œuvrer dans le métissage permanent. Bref, un paradoxe temporel à lui tout seul. Avec Totem 1, on découvrait le projet puis sur Totem 2 toute sa spiritualité, Totem 3 voit la Grande Œuvre apparaître enfin et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est superbe.

Les trois chapitres de la trilogie Totem se succèdent à un an d’intervalle, la pochette de chaque opus est une partie d’un totem que l’on peut désormais voir dans son ensemble – un totem avec force squelettes décharnés, petits oiseaux, bras multiples rappelant les divinités hindoues et tout le toutim – que l’on n’osera probablement jamais exposer sur les murs mais qui a quand même bien de la gueule et si le premier essai était plus noise, le second jouait à fond la carte du mysticisme et de l’apesanteur. Le troisième est quant à lui une bonne synthèse des deux premiers mais poursuit surtout la voie empruntée le temps dElogia De La Sombra, sorti chez Latitudes en 2010 et qui était une réussite totale : derrière ce titre (et ces paroles aussi) tiré des œuvres de Jorge Luis Borges se cachaient deux pièces frisant le quart d’heure chacune, amalgame de rock psychédélique et tribal, de musique ethnique, de krautrock canal Neu ! et d’improvisations à la Sun City Girls justement, parfaitement équilibrées, fatalement hypnotiques et tout simplement justes. Totem 3 reprend cette même formule mais la développe sur l’ensemble d’un disque aux titres néanmoins plus courts mais tout aussi réussis.

Si on n’a pas vraiment envie de savoir qui se cache sous les soutanes du collectif tant l’entité Master Musicians Of Bukkake se suffit à elle-même, il faut tout de même apporter quelques pistes : derrière ce nom très improbable se cachent deux membres de Earth (Milky et Don McGreevy), Randall Dunn (Asva et Zahir), Brad Mowen (Burning Witch), Timba Harris (Secret Chiefs 3) dont le violon illuminait il y a peu encore le dernier album de Grails et même Alan Bishop (de feu Sun City Girls, tiens donc) au chant si on peut appeler ainsi les mantras déclamatoires exaltés qu’il psalmodie sur In The Twilight Of Kali Yuga et Prophecy Of The White Camel/Namoutarre et on s’arrêtera là car le line-up est de toute façon à géométrie variable. Bref, s’il est facile d’imaginer où tout cela va nous mener, la musique de ces doux illuminés est pourtant bien loin de correspondre à la somme de celles de leurs groupes respectifs. Alors c’est vrai, l’aspect récréatif est vraiment perceptible, il y a même beaucoup d’humour dans ce projet mais dans le même temps, il y a aussi énormément de rigueur : le groupe existe bien en tant que tel et prouve plus d’une fois qu’il a une tonne de choses à dire.

Il est très difficile de décrire un disque comme celui-ci comme il s’avère difficile d’adhérer tout de suite et complètement au projet : c’est qu’à brasser une tonne d’influences, de clins d’œil, d’emprunts assumés, fatalement l’auditeur ne peut que tomber sur une facette qui lui siéra moins, cependant on ne peut que louer l’homogénéité de l’ensemble rappelant que les musiciens impliqués ici sont des monstres de technicité, à l’Art à toute épreuve. Et c’est vrai que si on a l’impression de prime abord que l’on aura du mal à digérer l’ensemble, le disque finit tout de même par remporter l’adhésion totale. On retrouve encore une fois beaucoup d’éléments de musique traditionnelle, beaucoup d’instruments que l’on n’a pas tant que ça l’habitude d’entendre excepté si on est un(e) habitué(e) de labels indie world comme Sublime Frequencies par exemple (dont le big boss n’est autre qu’Alan Bishop justement !) et encore, probablement pas associés de la sorte à l’attirail des musiques binaires et amplifiées et le moins que l’on puisse dire, c’est que le mélange est totalement réussi. Difficile donc de ne pas rentrer dans le détail des morceaux pour bien montrer l’hétérogénéité qui se révèle derrière ce disque pourtant très homogène dans ses ambiances et son propos.

Totem 3 commence par le crépitement d’un feu de bois vite rejoint par un charivari de clochettes tibétaines tintinnabulantes et le braiment d’un yack à moins qu’il ne s’agisse d’un instrument (du type didgeridoo) et de chœurs mystiques, tibétains là-aussi. Bref, une entame céleste qui plante immédiatement le décor et vous arrache du fauteuil pour vous balancer dans les hauteurs de l’Himalaya… On est en lévitation mais dans le même temps, le morceau est assez inquiet et poursuit la voie d’un drone très sec et transcendantal aux trouvailles multiples qui fait vite craindre l’atterrissage. Or celui-ci ne vient jamais et le morceau suivant arrive sans transition et vous entraîne au plus fort d’une fête de village, probablement en Inde cette fois-ci. Le titre est entraînant et tranche avec la sécheresse du précédent tout comme il tranche avec le suivant qui pourrait être l’amalgame des deux premiers en donnant à entendre un drone complètement ethnique. Prophecy Of The White Camel/Namoutarre va quant à lui fureter du côté de Grails, mais un Grails beaucoup plus intéressé par Ravi Shankar qu’Ennio Morricone ! Et il en va ainsi des titres suivants : de la ritournelle de chambre très réussie 6000 Years Of Darkness au drone mystique et sombre aux vocaux déformés de Reign Of Quantity And The Signs Of The Times / Patriarch Of The Iron Age en passant par Failed Future qui arpente les chemins mystérieux et extatiques empruntés avant lui par la grande kosmische musik avec braiment de synthétiseurs sur sa fin et solo possédé. Les sonorités apportées par la multitude d’instruments utilisés donnent une touche peut-être encore plus originale que dans Totem 1 et 2, qui étaient pourtant déjà des plus singuliers.

Un disque qui exhale donc de forts parfums space rock/hippies en goguette à Kathmandu que les enfants (voire petits-enfants) du Flower Power que nous sommes ne peuvent probablement plus goûter, n’ayant plus beaucoup d’illusions depuis belle lurette et l’avènement du capitalisme roi que seules les lois du Marché dominent. Toutefois, les accents inquiets qui parcourent le disque montrent bien que le collectif reste ancré dans son époque et ce long trip halluciné (d’autant plus si l’on enchaîne les trois Totem à la suite) provoque l’irrésistible envie de méditer et d’ouvrir ses chakras, d’être enfin imperméable au monde environnant et à sa si fatigante vélocité. Toutefois, ce qui fait la grande réussite de ce Totem 3 et par extension de toute la trilogie, c’est que Master Musicians Of Bukkake n’œuvre ni dans l’ironie, ni dans le stéréotype : à l’écoute, on sent très bien que leur musique est avant tout, fondamentalement, sans l’ombre d’un doute, sincère. Et ça, ça fait vraiment toute la différence. Dans sa façon de mêler en permanence musiques ethniques – blues berbère, chants liturgiques tibétains ou indiens et tant d’autres choses encore – et éléments amplifiés, bruitistes ou expérimentaux pour en faire un trip complètement psychédélique et très orientaliste, Totem 3 s’avère franchement addictif et enthousiasmant.

Espérons que la suite soit une tétralogie !


Un extrait de Totem 3, le très mystique Prophecy Of The White Camel/Namoutarre.

master musicians of bukkake-prophecy of the white camel - namoutarre by alternativeradio


Chroniques - 10.05.2011 par leoluce
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