Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra - Fuck Off Get Free We Pour Light On Everything

Lorsqu’en 2003 le groupe, qui s’appelait alors A Silver Mt. Zion, intitulait son album "This Is Our Punk-Rock" Thee Rusted Satellites Gather + Sing, cette détermination stylistique semblait surtout une posture, une justification ironique au pacifisme de leur musique. Cette fois, les Canadiens ne se contentent plus de s’auto-coller des étiquettes, ils ont pris les guitares et les ont mises devant, bien devant. Appuyées par une saturation omniprésente, elles habillent Fuck Off Get Free We Pour Light On Everything de leur texture rugueuse. L’écrasante lumière qui inonde la pochette représente parfaitement la masse distordue des cordes (guitares et violons) dont les morceaux de cet album sont recouverts. C’est charnu et grossier, mais c’est ainsi que Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra, pour la première fois en quintet, parvient à produire l’un de ses albums les plus rock.

1. Fuck Off Get Free (For The Island Of Montreal)
2. Austerity Blues
3. Take Away These Early Grave Blues
4. Little Ones Run
5. What We Loved Was Not Enough
6. Rains Thru The Roof At Thee Grande Ballroom (For Capital Steez)

date de sortie : 21-01-2014 Label : Constellation

Fuck Off Get Free (For The Island Of Montreal) place d’emblée l’auditeur dans un garage aux murs bruns. Les amplis vrombissent, la disto est bon marché, impossible de la régler, elle est à fond. Sur sept minutes, le morceau développe un rock révolté, polyphonique, magmatique. La batterie est submergée, la lumière que déverse le groupe masque le motif, envahit le cadre, s’étend et vibre dans un faisceau épais. Puis au détour d’un riff métal, lourd et étonnant, le titre atteint son climax et un choeur féminin finit de le mener dans un éther désenchanté. Un morceau à la fois pesant et aérien, abrupt et sinueux. Une mise en bouche somptueuse qui donne le ton et manifeste le tournant radical qu’a emprunté le groupe.

Accompagnés d’orgues et de claviers aux sons parfois douteux, des mélodies à la tonalité orientale et au timbre amplement saturé ornent ce magma bouillonnant, donnant une couleur originale à leur punk. Mais, par cette tendance orientalisante, TSMZ ne se distingue pas particulièrement de Godspeed You ! Black Emperor, dont il est un rameau ; au contraire, cela place ce disque dans la droite lignée de Allelujah ! Don’t Bend ! Ascend !, qui date déjà de 2012. Mais ce nouveau disque se distingue toutefois par son caractère frontal, fougueux, prompt à se rendre à l’essentiel.

Austerity Blues est le gros dossier. Patient, labyrinthique, il progresse par scansions successives. Chantées ou menées par les cordes, les lignes qui leadent les sept premières minutes (c’est-à-dire la moitié du morceau) mettent en branle une ascension puissante, avant de se plonger dans un long tunnel noisy où le quintet, à son maximum d’intensité, commence à répéter en choeur une impossible prière. « Lord let my son live long enough to see that mountain torn down » est répété jusqu’à épuisement. Ça fait son petit effet. Frissons garantis ! La seconde moitié du morceau est consacrée à un entrelacement de sonorités vaguement celtiques (pas de bignou crédité cependant !), entre noise et post-rock de chambre, tendresse et tension se mêlent. Le texte est répété encore, ad libitum. Cela se conclut sur une boucle grésillante.

Take Away These Early Grave Blues confirme la tendance. Sur cet album, les voix, peut-être moins fébriles qu’elles ne furent dans les précédents, se donnent sur le ton de la déclamation, comme si l’urgence du message que TSMZ transmet depuis ses débuts ne s’était jamais fait plus sentir. La batterie est décidément bien présente. Sans esbroufe, elle maintient chaque titre à un rythme soutenu, préserve la tension contenue dans les compositions, accentue l’impact des breaks. C’est d’ailleurs par un nouveau clin d’oeil au métal que Take Away These Early Grave Blues débouche sur une issue épique et chorale qu’on compte parmi les plus beaux passages de l’album.




Little Ones Run et Rains Thru The Roof At Thee Grande Ballroom (For Capital Steez) sont, selon les termes mêmes du groupe, deux berceuses/menuets sans grand impact ni grande prétention, mais qui marquent de nécessaires nuances parmi la densité de cet album, et rappellent les toutes premières intentions d’une entité artistique variable qui se produisait alors sous le nom Thee Silver Mt. Zion Memorial Orchestra & tra-la-la band.

On dira peu de mots de What We Loved Was Not Enough qu’on trouvait déjà, en deux parties et moins abouti,sur l’EP The West Will Rise Again de 2012, si ce n’est que le chant de Menuck y est au plus haut point lyrique et fait succéder la plainte à la déclamation.




Efrim Manuel Menuck n’est pas un chanteur et pourtant, à chaque nouvelle incarnation de Silver Mt Zion, il satisfait son désir grandissant de donner de la voix. Il sait qu’il n’est pas chanteur, c’est pourquoi il ne cherche pas à garantir les effets d’un bel canto. Ce qui l’anime, c’est son message, la volonté de prendre la parole et ainsi de prendre position. Si en chanson la complexité d’une pensée ne se traduit souvent qu’en formules arbitraires (des punch lines si on veut) et quelque peu naïves (comme le « Fuck off, Get Free » du titre de l’album qui fait d’une protestation légitime et mûrement réfléchie un bras d’honneur futile et un slogan stérile), la vanité du coup de gueule reflète cependant l’authenticité de l’indignation. La médiocrité du langage se mute en puissance symbolique, symbole autour duquel se cristallisent des passions, d’autres colères qui s’identifient à cette voix. C’est cette multitude supposée qu’incarnent les choeurs de cet album et c’est dans ces choeurs, par cette multitude que la faiblesse de cette révolte verbale se transcende en véritable force politique. Et la beauté de ceux qui n’ont que le chant comme arme surpasse la violence de ceux qui les dominent à grands coups de billets verts !

On entend aussi beaucoup de nostalgie dans le chant de Menuck. C’est qu’il est conscient que l’espoir qui l’anime est l’attribut des perdants, de ceux qui se savent vaincus, et pour qui tout reste à reconquérir. L’espoir est la force des faibles, de ceux qui désirent encore, qui n’ont pas déjà tout à portée de la main. Thee Silver Mt Zion Memorial Orchestra chante la marge, l’ombre, la lutte, et c’est ce qui les rend beaux, par delà leurs travers.

Chroniques - 23.01.2014 par Le Crapaud
 


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