Mon année 2014 en 100 albums - Part 10

Mes favoris de l’année écoulée triés sur le volet à l’instant T, 10x10 albums tous genres confondus et quelques bonus à la fin (meilleurs EPs, labels, etc.), voilà ce qui vous attend dans cette série qui réduira faute de temps les commentaires au strict minimum (les deux tiers des disques mentionnés ayant été chroniqués dans les pages d’IRM, vous savez où aller).

Entre les albums qui nous suivent toute l’année et qu’on ne prévoit pas de lâcher de sitôt et ces disques-expériences dont on ressort bien trop marqué pour s’y abandonner de nouveau avant un bon semestre ou deux de récupération, j’admets avoir depuis quelques année un faible pour les seconds. Pour autant, la poignée de sorties qui survolent ce classement constitue pour moi le parfait échantillon des plaisirs très divers que la musique peut apporter, des premières écoutes massues dont on se remet jamais vraiment à l’épuisement jusqu’à plus soif propre aux œuvres plus mélodiques, en passant par les rares ovnis capables d’engendrer choc de la découverte puis vraie monomanie. En espérant que quelques-uns de ces choix au moins auront le même effet sur vous !




10. Delta-Sleep-Inducing Peptide - Oscillopsia (Pharmafabrik)

"Reformés en 2013 après 20 ans de silence radio, les vétérans allemands renouent avec leurs évocations analogiques des méandres de la psyché lors du sommeil profond, état du repos physiologique mais aussi parfois des terreurs nocturnes. A ce titre, la musique du duo fait encore un pas vers l’angoisse, le vertige et l’obscurité, usant d’oscillations aux étranges pulsations organiques (le flippant Non-Intersected Flight), de samples de voix inintelligibles aux babillages troublants (Procumbent Vertigo, Opaque Euphoria) et autres séquences semi-aléatoires d’effets sonores abrasifs et grouillants (Growing Destruction, Constant Negation). Autant d’éléments disparates qui viennent perturber l’apparente stabilité des nappes dark ambient (Strenuous Effort, Oscillopsia) et des boucles d’arpeggiators cosmiques (Stampede, Opaque Euphoria), elles-mêmes soumises aux fluctuations et à la tension de nos émotions subconscientes telle l’introspection d’une séance d’hypnose vouée à confronter l’esprit à ses névroses les plus profondément enfouies. Une expérience réservée aux oreilles curieuses voire averties !"

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9. Black To Comm - Black To Comm (Type)

Encore un projet par trop méconnu que celui de Marc Richter, patron du très bon label Dekorder passé par les rangs de Digitalis avant d’atterrir chez Type, auquel le Hambourgeois reste fidèle pour ce neuvième opus d’ambient paranoïaque flirtant avec le cut-up psychédélique, une kosmische musik fantasmagorique et un drone transcendantal aux ascendants ethniques. Un disque unique dont les spirales atmosphériques démesurées (parfois sur près de 20 minutes) vous emportent ailleurs, aux confins de l’imaginaire angoissé d’un junkie du surréalisme en perte de repères. A découvrir !




8. Lawrence English - Wilderness Of Mirrors (Room40) / Fable [w/ Stephen Vitiello] (Dragon’s Eye Recordings)

"Marqué par le poème de TS Eliot Gerontion qui donne son titre à l’œuvre et les récentes performances live d’artistes coutumiers de l’impact physique des décibels tels que Earth, Swans et MBV, c’est cette adéquation entre spiritualité et résonance viscérale que l’Australien Lawrence English aura mis deux ans à coucher sur sillons, partant pour chaque morceau d’une pièce reflétée encore et encore sur elle même pour servir de fondations à ces denses architectures emboîtées. Élégies abyssales pour une humanité engloutie par la régression de ses progrès sociaux, ces 8 titres aux drones magnétiques agités d’infimes pulsations sismiques alternent crescendos vibrants et respirations lancinantes, et sonnent comme autant d’appels à la raison condamnés à ne trouver d’écho que dans les masses de nuages lourds qui les amplifient et les renvoient jusqu’à la stratosphère où leurs harmonies finissent par se dissoudre sans avoir trouvé récepteur.
Quant à Fable, il déroule sur 7 titres visions fantasmatiques et progressions hallucinées dont l’imaginaire contrasté et la dynamique quasi narrative, au service d’une atmosphère cohérente, ne souffrent d’aucune tendance à la démonstration. Il faut dire que Stephen Vitiello, coutumier des collaborations, sait mieux que quiconque quand laisser de l’espace aux flux texturés de ses pairs - ici les nappes tantôt ruisselantes, radiantes ou grondantes d’un English en grande forme - ou quand investir au contraire cet espace à grands flots d’idiophones hypnagogiques et de sons naturels réinventés en pulsations d’un écosystème chimérique."

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7. Cliff Dweller - The Dream In Captivity (Patient Sounds)

"Le nouvel album d’Ari Balouzian est un rêve dans un rêve dans un rêve, ou plutôt une fantasmagorie dans un cauchemar dans un miroir donnant sur l’anti-monde, avec aux manettes un illusionniste de l’hantologie qui n’a plus besoin d’artifices americana, trip-hop ou jazzy pour nous faire succomber aux attraits morbides et drogués de son purgatoire à idées. On retrouve par intermittence le piano de Max Whipple mais c’est bien le Californien qui marque plus que jamais de son goût pour l’errance narcotique ce successeur du fabuleux Emerald City. Samples et field recordings hautement manipulés, qu’il s’agisse d’orchestres surannés, de voix déformées ou d’instruments tirés de quelque vieille cassette, sont ainsi le terreau privilégié de ce nouvel opus maniant l’art du collage avec une fluidité toute déliquescente. Tout au plus si la minute trente de saillie punk névrotique et lo-fi en plein milieu de The Sound Was Always Beautiful Under The Electrical Wires malmènera quelque peu la progression d’un disque se terminant à la fin du même titre sur le son d’un rideau de fer que l’on abaisse sans ménagement, comme si cette psyché trop longtemps libérée se devait de retrouver les fers avant que sa schizophrénie ne contamine l’univers alentour."

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6. Black Swan - Tone Poetry (Autoproduction)

"Décidément le New-Yorkais Black Swan nous habitue à ces sorties de début d’année qui ne nous lâchent plus jusqu’à l’heure des bilans, et ce ne sont pas les reflux élégiaques de ce Tone Poetry aux harmonies suspendues entre purgatoire entêtant et paradis hors de portée qui nous laisseront le loisir d’oublier son talent pour l’ambient la plus majestueuse et troublante qui soit. Un nouveau chef-d’œuvre en communion avec le divin, dont les marées de bruit blanc éthéré et de nappes synthétiques aux incursions orchestrales d’un autre temps (le chant lyrique et les cordes maussades et surannées de Psalm, le piano poussiéreux de Beloved) irradient d’une ferveur hantée qui brûle les ailes, l’âme et le reste."

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5. Angel - Terra Null. (Editions Mego)

A l’inverse de son ancien comparse de Pan Sonic trop souvent tenté par la déconstruction arty façon sound design pour installation d’art contemporain (ce qui ne l’avait pas empêché de surprendre agréablement en 2013 en compagnie de Joaquim Nordwall voire même en solo sur le très bon Kilo), Ilpo Väisänen n’a jamais failli au parfait équilibre entre minimalisme, exploration et puissance d’évocation qui présidait aux plus belles réussites du duo finlandais. Demeurée souterraine - à l’inverse là encore, des travaux d’un Mika Vainio régulièrement mis en avant par ceux qui considèrent encore les expérimentations ostentatoires du label Touch comme la panacée en terme d’ambient -, la trajectoire d’Angel qui associe le Scandinave au guitariste droneux Dirk Dresselhaus ainsi qu’à la violoncelliste et vocaliste Hildur Guðnadóttir (l’une des dernières chez Touch à faire encore de la musique diront les mauvaises langues) témoigne ainsi d’un goût de la narration instrumentale peu coutumier pour les très abstraites Editions Mego. Terra Null., avec ses landes acoustiques peu à peu ravagées par la froide machinerie de la civilisation industrielle avant que les éléments dans un ultime déluge incandescent ne viennent reprendre leurs droits sur nos cimetières de béton, sonne comme une élégie du Silver Mt. Zion des débuts malmenée par Japer TX, ode terrassante toute en cordes plombées, basses fréquences oscillantes et marées de bruit blanc à l’éternel recommencement de ce cycle d’évolution à l’échelle des planètes pour lequel nous ne sommes rien.




4. Erik K Skodvin - Flame (Sonic Pieces)

"C’est sur Sonic Pieces, label cousin de sa propre écurie Miasmah, qu’Erik Knive Skodvin (Svarte Greiner, Deaf Center) creuse ici le sillon acoustique lugubre et capiteux de son fabuleux Flare de 2010. Avec Flame néanmoins, la tension feutrée de l’opus précédent est forcément destinée à finir brûlée par les deux bouts, et si les caresses équivoques de la clarinette de Gareth Davis sur l’intense Corrin Den, le piano anxieux de Shining, Burning ou le fatalisme entêtant des cordes d’Anne Müller et Mika Posen sur le funeste Reflecting sont autant de signes de la consomption à venir, c’est le Norvégien lui-même qui allume la mèche sur l’enchaînement du morceau-titre et d’un impressionnant Red Box Curves où guitares slide habitées et percussions de funambule alimentent un crescendo incandescent qui ne laissera plus que scories et friches désertées."

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3. Death Blues - Ensemble (Rhythmplex)

"En confiant au multi-instrumentiste californien William Ryan Fritch (Vieo Abiungo, Skyrider) les rênes de Death Blues, Jon Mueller ne s’est pas seulement adjoint les services de l’un des arrangeurs les plus évocateurs et inventifs de cette dernière décennie. Ensemble offre en effet à l’auteur de Thunder May Have Ruined The Moment un nouveau terreau d’émotions à transcender par son approche unique de la dynamique orchestrale, plus que jamais marquée par le folklore ethnique comme par les élégies de la musique classique contemporaine. Loin de l’aridité bluesy et tourmentée des débuts du projet, le foisonnement lyrique mais brut de Fritch arrondit les angles sans trop les polir à force de vents enivrants, de chœurs célestes et de clappements embrasés, arabesques violoneuses et autres cordes orientales esquissant la bande-son d’un road-movie dans les plaines d’Afrique ou les steppes d’Asie. Résolument multi-dimensionnel, ce quatrième opus empile les lignes mélodiques et les enluminures baroques comme on engrange souvenirs et sentiments qui nous aident à continuer d’avancer contre vents et marées."

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2. Damon Albarn - Everyday Robots (Parlophone)

"Introspectif et ouvert sur le monde, humble et ambitieux, épuré mais foisonnant d’arrangements inventifs et de détails de production capables de transformer la grisaille du quotidien en féérie sous les tropiques (Mr. Tembo), Everyday Robots est le chef-d’œuvre d’un globe-trotter au talent et au cœur bien trop grands pour tenir dans la panoplie du parfait petit brit-poppeux efficace et inoffensif que les fans du Blur des 90s auraient voulu ne jamais le voir quitter. Exit les petits hymnes électriques d’antan, adieu l’électro un peu bling-bling des derniers Gorillaz, ce premier véritable album solo déroule des chansons majestueuses, audacieuses et racées qui empruntent à tous les courants musicaux (chamber pop, électronica, folk, negro spiritual, jazz, field recordings, musiques du monde) sans en revendiquer aucun à l’image du parfait Lonely Press Play. A l’instar de la voix d’Albarn plus radiante que jamais de sagesse et d’espoir (cf. The Selfish Giant avec Bat For Lashes aux harmonies), ces chansons-là troublent, ensorcèlent ou transpercent de leur insondable mélancolie. Renouant avec l’élégance mélangeuse des grandes heures du trip-hop, on n’a définitivement pas entendu plus beau cette année qu’un You & Me partagé entre grâce rétro-futuriste, easy-listening tourmenté et tristesse infinie de l’automne d’une relation. Et que dire du gospel moderne de Heavy Seas Of Love emballé par les chœurs du Leytonstone City Mission Choir et le chant de dandy d’un Brian Eno dont la seule présence (agrémentée de quelques synthés vintage fort bien dosés) incarne cette identité de passeur entre la pop et l’avant-garde que l’auteur de Think Tank endosse pleinement désormais sans avoir l’air d’y toucher ?"

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1. Chris Weeks & The Sadmachine Orchestra - Conductor [+ bonus : C\/\/\/\ - Flashback Blues] (Odd John Records)

Alors que mes habitudes d’écoute portées sur l’éclatement et les découvertes à tout va m’ont définitivement rendu étranger à la fan attitude de prêter à tel musicien de talent un intérêt plus poussé qu’à tel autre (nombreux sont d’ailleurs les artistes de chevet à m’avoir fait peu d’impression cette année, d’Aphex Twin au Silver Mt. Zion en passant par Tricky, Blonde Redhead, Ben Frost, Thom Yorke, les Pixies et tant d’autres, sans que je leur accorde au privilège de leur passif davantage d’écoutes que cette déception initiale n’en méritait), comment expliquer que Chris Weeks termine premier de ce classement pour la troisième année consécutive (un record me concernant) sans que personne d’autre ou presque en dehors d’IRM n’en fasse état ? De toute évidence pourtant, le Britannique est un génie, un vrai, capable de transcender le matériau de parasites statiques de l’immense Conductor, abyssal de mélancolie et sublime d’imperfections, en un requiem magnétique et radiant pour la magie de l’électricité source de vie et de bien des espoirs déçus pour le futur de l’humanité, comme d’insuffler une dimension personnelle douloureuse au plus léger Flashback Blues, qui à défaut de m’avoir tout à fait autant enthousiasmé constitue la porte d’entrée idéale pour les étrangers à l’électronica/ambient quadridimensionnelle du pensionnaire d’Odd John Records où temps, espace, introspection, souvenirs et errements du subconscient semblent s’amplifier l’un l’autre à l’infini. Que vous dire d’autre en évitant de paraphraser mes propres chroniques de ces deux joyaux, si ce n’est d’oublier un peu la hype car jamais celle-ci n’accouchera des Brian Eno ou autres Boards Of Canada du XXIème siècle ? Heureusement, de petits labels de passionnés l’ont déjà fait et ne désespèrent pas d’avoir un jour votre attention.

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That’s all folks, mais pas tout à fait quand même. A suivre, les 50 meilleurs EPs de l’année puis 10 labels dont j’aurais presque pu me contenter pour passer l’année musicale en heureuse compagnie.