USA Nails - No Pleasure

Incandescent et salement glauque, No Pleasure durcit le ton mais demeure tout aussi prenant que Sonic Moist. Ce n’est pas encore avec celui-ci que l’on se sortira des ongles d’USA Nails.

1. I Am Normal
2. Palm Them Off With Me
3. You’re A Stain
4. You Sing For Yourself
5. They’d Name An Age
6. Laugh It Up
7. Automated Cyst
8. Holiday
9. Make Me Art
10. I Am In A Van
11. I Cannot Drink Enough

date de sortie : 06-11-2015 Label : Bigoût Records/Smalltown America

La peau empreinte des traînées caoutchouteuses de leur groove motorik, un fatras de zébrures noires et hérissées, les os brisés sous l’impact de ce curieux amalgame punk-noise retors mais pas que, ils nous avaient laissés calcinés sur le bord de la route, un grand sourire aux lèvres. Sonic Moist faisait aussi mal qu’il faisait du bien. C’était le premier USA Nails et les sales bêtes nous avaient immédiatement emprisonnés dans leurs filets. Et alors que l’on n’en est pas encore complètement remis, les voilà déjà de retour. Et ils ont le bon goût d’annoncer la couleur. No Pleasure, comme d’autres prêchèrent le No Fun en leur temps. L’héritage punk en bandoulière, donc. Pour ça, ça ne change pas. Pour le reste, la rudesse a gagné du terrain et les accents kraut sont désormais tapis dans l’ombre. Toujours bien présents mais moins directement identifiables. Doit-on pour autant s’attendre à une révolution ? Pas complètement. Les armes restent les mêmes : de l’expéditif, du violent et du répétitif. Les conséquences aussi. En revanche, exit Oh Caroline, les mélodies sont aujourd’hui bien planquées derrière les atours chaotiques. On a vraiment l’impression qu’USA Nails a voulu éliminer la moindre trace avenante pour coller le plus possible à ce qu’au fond il a toujours été : une impitoyable machine de guerre.

L’album correspond en tout point à son titre et ce dernier s’est sans doute révélé de lui-même une fois celui-ci achevé. Sonic Moist était déjà bien renfrogné mais No Pleasure va beaucoup plus loin. Plus rien pour arrondir les angles, les guitares assènent, la basse piétine et la batterie tabasse. Même la voix semble être en retrait. Systématiquement, les morceaux montrent d’abord les ongles. Une fois passé ce premier rideau défensif, vient la répétition maladive. Et pour terminer, les arêtes saillantes qui desquament ce qui tient encore debout et n’a pas été pulvérisé. Un véritable abrasif, No Pleasure. Qui non content de faire mal physiquement le fait également psychologiquement. L’écouter, c’est accepter de baigner dans un climat poisseux et maladif tout du long. C’est viscéral et glauque, souvent enragé et ça repeint tous les murs en gris. Mais c’est aussi très pur et en permanence bien tourné. On soupçonnait USA Nails d’être une réunion d’esthètes, on en est aujourd’hui convaincu. C’est ultra-carré tout en étant parfaitement fuyant et le groupe injecte dans son moteur nombre d’emprunts qu’il réajuste pour que rien ne déborde de sa carcasse. Dès lors, quand on l’écoute, on ne pense qu’à lui.

Portés par une cohorte de titres courts, No Pleasure frappe d’abord par son intensité et sa dynamique. À commencer par cet I Am Normal en ouverture : trois minutes et des brouettes qui introduisent idéalement toute la brutalité à venir. Martèlement rythmique plombé, guitares disloquées qui s’enfuient dans les aigus et lambeaux de voix hargneuse dans l’arrière-plan. C’est cataclysmique et plein de morgue, ça le restera tout du long. Punk et noise-rock à tous les étages, du déviant et du violent - Palm Them Off With Me, You Sing For Yourself, Laugh It Up, Make Me Art et quelques autres portés par une rage dévastatrice, décrivant une trajectoire jusqu’au-boutiste qui ne s’embarrasse d’aucun détour, droit dans le mur jusqu’à leur totale pulvérisation. Mais USA Nails sait également varier ses coups et abandonne parfois les bourre-pifs pour travailler au ventre. C’est moins vif mais ça fait tout aussi mal et à ces moments-là, les accents motorik reviennent au premier plan, à l’image de They’d Name An Age. D’abord deux fois plus que long que le reste, le morceau balance ses larsens et son clavier funeste dans les airs jusqu’à ce qu’ils vrillent la boîte crânienne. Et par-dessus, la voix désespérée répète un « They’d name an age after me ! » qui agit comme un mantra aux vertus loin d’être apaisantes. La rythmique lévite à l’envers et traverse patiemment les strates. Le même motif sur le même motif sur le même motif jusqu’au bout.


On retrouve un peu la même chose du côté d’Automated Cyst qui abandonne toutefois les poussières kraut au profit d’une vibration plus industrielle. Ça reste quand même bien larvé comme approche. Ces deux-là apparaissent au mitan de No Pleasure mais n’aèrent pas le propos car eux aussi, à l’instar des autres morceaux, se montrent salement glauques. Et le disque de se terminer sur I Cannot Drink Enough qui résume bien tout ce par quoi l’on vient de passer : le kit de batterie en prend plein la gueule, des arcs synthétiques mêlés à un feedback permanent envahissent l’espace et la voix devient pâteuse et lointaine, à l’image de ce qu’elle raconte. Bref, l’ensemble administre une belle branlée et on reste stupéfait par la maîtrise dont fait preuve USA Nails tout du long. Le disque apparaît un peu comme un condensé de ce que le hardcore d’outre-Atlantique a pu donner de plus agressif et maladif (il se déplace sur un vaste segment reliant les Dead Kennedys à Pissed Jeans) mais en y injectant des éléments plus européens (un certain rigorisme anglais, un groove kraut) et des trucs un peu plus arty, USA Nails se singularise quelque peu. En outre, un surplus de dynamique est injecté à des morceaux déjà pourtant insaisissables dans leur construction. Enregistrés en deux jours (par Wayne Adam qui était déjà aux manettes sur Sonic Moist), ils capturent ainsi l’urgence du live dont le groupe voulait se rapprocher sur disque.

Dès lors, rien n’y fait, les ingrédients sont proprement dégueulasses mais No Pleasure se boit paradoxalement comme du petit lait.

Grand.


Publié conjointement chez Smalltown America et Bigoût Records, No Pleasure est encore disponible en pré-commande. Précipitez-vous avant que le stock ne s’évapore.


Chroniques - 19.10.2015 par leoluce
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