IRM Expr6ss #37 - spécial "vieilles gloires", part 2 : The Black Dog, Phew & Danielle de Picciotto, J-Live, The Dandy Warhols, Sunn O))), Morrissey

Ils sont toujours là en ce début d’année 2026 : 6 musiciens ou projets qui pourraient avoir fait leur temps, "devraient" dira-t-on même pour l’un (vous le reconnaîtrez), et qui pourtant s’accrochent avec à la clé, mine de rien, comme dans notre premier volet, quelques franches réussites à ne pas surtout pas négliger.




- The Black Dog - Loud Ambient 2 (Dust Science Recordings, 3/04/2026)

Sur le papier, ce successeur de l’excellent Loud Ambient de novembre dernier, rapidement commenté ici, n’était pas forcément taillé pour me plaire avec ses accents trance et autres élans hédonistes tous synthés en avant... et pourtant, le sens mélodique du trio de Sheffield et sa sensibilité harmonique infusée de mélancolie et d’atmosphères gondolées par le temps à la Boards of Canada ont eu tôt fait de balayer mes réticences initiales. Quand l’efficacité nostalgique des rythmiques frontalement techno se pare d’éclats d’un spleen paradoxalement réconfortant : Kiasmos n’est pas si loin !



- Phew & Danielle de Picciotto - Paper Masks (Mute, 20/02/2026)

L’aventureuse musicienne japonaise approche doucement le demi-siècle d’activité, et 5 ans après l’abstrait et hypnotique New Decade, s’associe à une autre grande dame de l’expérimentation touche-à-tout en la personne de l’Américaine Danielle de Picciotto, réalisatrice et initiatrice du Clubart Movement à Berlin dans les années 90, ville où elle vit et collabore régulièrement avec son compagnon Alexander Hacke - aka le bassiste d’Einstürzende Neubauten. En découle un disque légèrement plus détaché qu’à l’accoutumée avec son spoken word d’installation d’art contemporain et ses architectures électroniques parfois un peu froides, mais que l’auteure de Vertical Jamming infuse de ses nappes de vents mauvais et autres vocalises hantées dans la continuité de Voice Hardcore pour un résultat assez hybride, mi organique mi désincarné, qui culmine sur l’étrangeté malaisante d’Amnesie.



- J-Live & Illastrate - Face Value (Mortier Music, 5/03/2026)

Sans espérer un disque du niveau de The Best Part, la nouvelle d’un retour de l’excellent et trop rare J-Live, dont le dernier opus His Own Self remonte mine de rien à 2015, avait forcément de quoi nous mettre du baume au coeur. Entièrement mis en musique par son compère Illastrate, également producteur à ses heures pour Rozewood, Face Value réinvente des morceaux de ses EPs At The Date of This Writing et Lose No Time avec en prime un morceau-titre inédit. Rien de foufou comme on dit, mais c’est toujours un plaisir - un brin nostalgique, il faut bien l’avouer - de retrouver le flow à l’ancienne du New-Yorkais sur des instrus boom-bap plutôt smooth aux samples parfois gritty 90s (At The Date Of This Writing) ou plus soul (The Poor Part), entre deux envolées lyriques savamment mesurées (Runnin’ Scared, Face Value).



- The Dandy Warhols - Pin Ups (Beat The World Records/Little Cloud Records, 20/03/2026)

Souvent comparés défavorablement, à leurs débuts, aux meilleurs ennemis The Brian Jonestown Massacre (lesquels avaient sans nul doute bien mieux négocié le virage des années 2010, de Who Killed Sgt. Pepper ? au superbe Don’t Get Lost), et parfois raillés aujourd’hui, les Dandy Warhols n’en conservent pas moins toute notre sympathie pour leur classique Thirteen Tales From Urban Bohemia, bijou de songwriting pop/rock aussi conceptuel que brillamment produit. Et si la suite de leur discographie est des plus inégales, force est d’admettre qu’il y a toujours quelque chose à se mettre sous la dent chez les branleurs magnifiques de Portland, Oregon. C’est encore le cas avec cet album de reprises dont le titre rend une fois de plus hommage à leur idole David Bowie, et qui démarre fort sur une version électro-punk bien régressive du tube Cherry Bomb des Runaways. Des Beatles à Love and Rockets, de Dylan à The Cult, Courtney Taylor-Taylor et sa bande ont le mérite de se réapproprier sans chichis des univers assez divers à leur sauce slacker, avec gourmandise et suffisamment de cohérence pour emporter le morceau, bien que tout ne soit pas aussi réussi que Goo Goo Muck, Sister Golden Hair, Ripple ou Jetboy, voire le très shoegazeux She Sells Sanctuary - on fait référence en particulier à la médiocre relecture du What We All Want de Gang of Four, ou à celle du Primary des Cure avec sa rythmique binaire et ses effets ringards. Autant dire qu’il faudra un petit effort pour passer le début d’album et en arriver aux choses sérieuses, en tête desquelles une reprise atmosphérique du Straight To Hell des Clash sur plus de 6 minutes.



- Sunn O))) - Sunn O))) (Sub Pop, 3/04/2026)

Bien avant Angine de Poitrine (sic), Sunn O))) excitait déjà les dilettantes de son genre musical par la magie de la poudre aux yeux : d’un côté les toges portées sur scène par Stephen O’Malley et ses sbires, transformant leurs concerts en ersatz populaires de cérémonies occultes, et de l’autre les décibels, cultivant une illusion de pesanteur massive que n’importe quel groupe de drone-doom (et dieu sait qu’il y en a de meilleurs) pourrait parfaitement matcher dans les conditions adéquates. Résultat, plus d’un quart de siècle après ses débuts et malgré quelques chouettes tentatives d’expansion sonique parfois sous-appréciées (cf. Terrestrials avec les inégaux mais nettement plus intéressants Ulver), le groupe continue de répéter ad nauseam son sillon monolithique et un peu chiant, qui a cette fois bien du mal à maintenir l’intérêt sur 80 minutes en dépit de quelques jolis contrastes ici et là (l’incursion funeste au piano solo de Glory Black notamment).



- Morrissey - Make-up Is A Lie (Sire Records, 6/03/2026)

Tout avait commencé par le single Notre-Dame, vaguement potable musicalement avec ses petits airs de sous-Depeche Mode clair-obscur aux arrangements de cordes bien dosés et avec un Moz étonnamment sobre au micro, produit comme le reste du disque par Joe Chiccarelli, déjà aux manettes du précédent opus de l’ancien leader des Smiths, I Am Not a Dog on a Chain. Potable à condition de faire abstraction du sous-texte conspi selon lequel des Islamistes auraient mis le feu à la cathédrale parisienne et auraient été couverts par les autorités... mais-oui-bien-sûr. Le vrai problème néanmoins, c’est qu’à l’exception de la ballade Headache comparant avec ironie le mariage à un mal de tête (et avec un peu d’indulgence, le final The Monsters of Pig Alley), le reste du disque enchaîne les purges à la hauteur de ce qu’est devenu son auteur, entre emphase vocale imbittable (Make-up is a Lie, Boulevard), émotion forcée (Kerching Kerching), rock insipide au son de guitare ringard comme pas permis (Zoom Zoom the Little Boy) et même un hymne aseptisé à un rock critic qui pourtant ne l’était pas tant - Lester Bangs, parfait symbole de cette nostalgie formolée auréolant l’album pour une période de gloire décidément lointaine et révolue.


Articles - 17.04.2026 par RabbitInYourHeadlights