Tchewsky & Wood - Chapter One EP

Le post-punk de Tchewsky & Wood est tout aussi retors que séduisant et l’écouter, c’est immédiatement l’adopter (et réciproquement). Sale bête.

1. Walking Dead
2. Amazon
3. Love, She Said
4. Nié Platchtyé / Не плачьте
5. Robin Redbreast

date de sortie : 26-01-2018 Label : Autoproduction

Cinq pauvres petits morceaux. Non, ce n’est pas vrai. On recommence. Cinq morceaux, donc. Ni pauvres, ni petits. Il n’en faut pas plus à Tchewsky & Wood pour habiter durablement la boîte crânienne. En ce qui me concerne, ils s’y sont faits un trou à la fin de l’été, à la faveur d’un chouette concert en plein air organisé dans une bastide lot-et-garonnaise et n’en sont pas ressortis depuis. Le maître des lieux, l’irréductible, tenace et toujours très sûr dans ses goûts Johnny Kézaco, à la tête de l’association du même nom, m’avait prévenu : « Il y a du Grace Jones, un peu d’Hyperculte et du Joujou Duo aussi. » Je ne m’attendais à rien et donc un peu à tout mais certainement pas à ça.

Sur la scène, une guitare et des toms basse en pagaille, de l’électronique aussi. Derrière le micro et l’une des batteries, Marina Keltchewsky, un joli brin de fille qui chante puissamment ses propres textes en français, russe, rromani ou anglais, des langues qu’elle a abordées au fil des nombreux pays dans lesquels elle a posé ses valises (du sud de l’Amérique à l’est de l’Europe en passant par le nord de l’Afrique), une technique vocale héritée de ses années passées à chanter le folklore russe tzigane et balkanique et un maniement plutôt tribal des toms. Derrière l’autre batterie, cerné de quelques claviers, Gaël Desbois, un musicien au pedigree maousse qui a joué avec Miossec, Dominic Sonic ou Laetitia Shériff entre autres, a été membre fondateur de Del Cielo ou Mobiil et participe encore à tout un tas de projets annexes et connexes (de la création musicale pour théâtre à son solo Chasseur en passant par Volgograd). Voilà pour le noyau dur du duo Tchewsky & Wood. Et puis derrière la guitare, Maxime Poubanne dont l’apport n’est pas des plus minces.

Un concert tout à la fois sec et enveloppant où le groupe rejoue plusieurs fois les mêmes morceaux mais avec de telles variations dans l’interprétation que l’on ne s’en rend pas forcément compte. Il y a du Grace Jones, c’est vrai (de ce que j’en connais - c’est-à-dire très peu - dans la voix grave et ample, dans l’électronique décadente et capiteuse), de l’Hyperculte et du Joujou Duo, c’est vrai aussi (dans la sécheresse, dans le mélange et les voies de traverse) et puis également une grosse vibration post-punk à décorner les squelettes. C’est très froid mais aussi bizarrement chaud en permanence. C’est très sec et dans le même temps, très luxuriant. La voix manie l’emphase (Tchewsky est aussi comédienne) et quand on se dit qu’elle en fait trop, on se rend compte l’instant d’après à quel point elle en fait au contraire juste assez. Les martellements des toms apportent un côté hypnotique et l’on se retrouve très vite piégé dans la pulsation. L’électronique partout crée un climat synthétique tout à la fois solennel et enveloppant. La guitare extirpe des riffs froids et élégants de son ampli et l’ensemble enferme complètement. On ne connaît pas encore les titres mais on en repère néanmoins quelques-uns qui, immédiatement, se ruban-adhésivent au cortex. On apprendra plus tard qu’ils s’appellent Lion (In A Soviet Zoo) ou Love, She Said. À la fin, on n’a qu’une hâte, se procurer un disque. Manque de bol, il n’y en a pas. Et le lendemain, sur la page bandcamp du duo, on découvre un E.P. vendu au remarquable prix de 999 €. On aime certes mais on compte aussi, on attendra donc un peu.


Eh bien, l’E.P. sort ces jours-ci. Il s’appelle fort justement Chapter One et on espère qu’il y en aura plein d’autres à sa suite, ainsi que des albums. Ça commence fort avec Lion (In A Soviet Zoo), grand morceau où l’électronique de Wood, glacée mais aussi irradiante, mord en ressac le lit tribal de la batterie. La mélodie est à tomber et par-dessus se déploie la voix impérieuse de Tchewsky, toujours grave et increvable, rehaussée de chœurs synthétiques lointains. L’ensemble a beaucoup de coffre et de fond, beaucoup de rugosité aussi (l’électronique musclée), alors que les fondations sont plutôt simples sans être le moins du monde simplistes : des nappes et des percussions. Vient ensuite Amazon, d’abord murmuré mais très vite déclamatoire, hanté par une guitare élégante égrainant ses notes froides avant de (légèrement) montrer les crocs au diapason de la voix de plus en plus puissante. On se maintient tout en haut des cimes, c’est tendu et franchement captivant et alors que l’on se dit que l’on ne va pas tarder à redescendre, voilà que débarque le magnifique Love, She Said. Grosses gouttes synthétiques et nappes increvables en avant, groove robotique qui renvoie à Suicide et toute l’humanité d’un grain de voix dont on sent qu’il en a vu d’autres. Il y a de la morgue là-derrière et quand Tchewsky déclame ses « kiss my fingers, my eyes, my brain », on n’a pas le choix, on s’exécute.

On ne saisit pas un traître mot de Nié Platchtyé / Не плачьте (« Ne pleure pas » en Russe ?) mais on en saisit toutefois parfaitement le message. Le morceau est insurrectionnel, il gonfle et gonfle encore, l’électronique se muscle en renfort de la guitare au fur et à mesure que les cris finissent par tout recouvrir. Même chose du côté de l’impérial Robin Redbreast, triste à mourir mais loin d’être défaitiste, qui fait très vite mentir son entame posée en balançant in fine toute sa puissance en occupant toute la largeur du spectre avant de complètement se recroqueviller sur lui-même. Un morceau qui clôt parfaitement un Chapter One magistral où le post-punk dans son versant cold wave n’est jamais complètement froid et encore moins dramatiquement chaud. La tristesse, bien que très présente, n’est jamais non plus définitive. Bref, l’ensemble se montre tout à la fois racé et fortement nuancé et derrière le côté tout-terrain et increvable de la musique se cache en réalité une vraie complexité.

Cinq morceaux donc, pour un peu plus de vingt minutes mais du genre à s’arrimer durablement, du genre que l’on écoute en boucle, qui rassurent quand on ne va pas bien et qui donnent envie de cracher sur cette chienne de vie car, avec eux, on a l’impression d’être plus fort qu’elle. Ce n’est pas rien. D’autant plus quand il ne s’agit somme toute que d’un tout premier témoignage.

Vite vite, la suite.


Chroniques - 28.01.2018 par leoluce
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