Top albums - mars 2020

Procrastination et confinement, ou plus on a de temps et moins on en fait ! Il y aurait de quoi philosopher entre deux sorties furtives au supermarché mais c’est pas tout ça, le retard s’accumule et les votes pour l’album d’avril sont lancés, autant dire qu’il est plus que temps de vous faire partager nos coups de cœur du mois dernier, un cru plein de surprises dont les lauréats ne sont pas forcément ceux que l’on attendait !


Le classement des albums



1. Chromb ! - Le livre des merveilles

En tête de nos votes ce mois-ci, le quatrième album de Chromb ! mérite amplement le titre de meilleur album du mois de mars, si ce n’est davantage. Quatre morceaux, quatre excursions dans une musique riche, étrange et espiègle. Composé à 6 mains par Lucas Hercberg, Camille Durieux et Antoine Mermet (que l’on aime aussi pour sa pop expérimentale au sein de Saint Sadrill), ce Livre des merveilles est un tableau surréaliste dans lequel on peut se plonger sans fin tant il foisonne d’idées, d’ambiances, de classe et de finesse.
Publié sur l’excellent label Dur et Doux, tenu notamment par Léo Dumont, ici à la batterie, Le livre des merveilles s’ouvre sur une comptine foutraque aux accents jazz rock dont les paroles se prennent elles-mêmes comme objet du discours. On nous y explique d’où viennent les textes et l’importance qu’il faut leur donner. Cette mise en abîme étrange, entrecoupée par les vrombissements d’une basse graveleuse, nous plonge dans une atmosphère poétique et rêveuse qui, par la suite, avec Le Fleuve Brison, se transforme en voyage au bout d’un monde merveilleux, où faune hostile et flore luxuriante se côtoient. Entre Joseph Conrad et Lewis Caroll, les thèmes de ce Livre des merveilles sont soutenus par une musique technique, aux confins du math rock et du rock progressif des 70’s, mais dont la complexité ne laisse jamais l’auditeur sur le bord du chemin.
Toujours, le sens de la mélodie de ce quatuor chamarré l’emporte. Et même lorsqu’ils délaissent la voix, comme sur Les Chevaliers qui apparaissent, on décèle un récit, une aventure, un songe. Jusqu’à La Souvenance d’Achille, sorte d’épopée lugubre, comme si Kubrick avait adapté Homer, on nous fait naviguer dans des décors psychédéliques. Et le voyage est toujours passionnant. Embarquez avec Chromb ! et laissez vous porter. Vous verrez des paysages invisibles et jouirez d’un déplacement immobile. Luxe de l’art lorsque le goût et le talent se mêlent.

(Le Crapaud)


2. Ali Shaheed Muhammad & Adrian Younge - Run This Town

On vous parlait il y a quelques semaines de la veine jazz du producteur de Ghostface Killah et du DJ d’A Tribe Called Quest sur un EP à retrouver plus bas dans ce bilan. Cette fois pourtant, c’est de cinéma dont il est question. Cinéma car BO de film, un long-métrage sur les dernières années d’un maire de Toronto dont le Covid a quelque peu saboté la sortie, mais grand écran surtout dans les crescendos et la tension dramaturgiques de ces instrus aux arrangements orchestraux, qui continuent sur la lancée d’un score déjà fabuleux pour la série TV Luke Cage. Le duo lorgne sur la blaxploitation, sur le dieu David Axelrod, mais ne s’en forge pas moins un univers à part entière, les pieds sur le bitume (la section rythmique de polars urbains 70’s qu’affectionnaient Lalo Schifrin, Curtis Mayfield ou Isaac Hayes) et l’imaginaire discrètement tourné vers les fééries noires du Danny Elfman de la grande époque (la harpe, les vents ou les cordes baroques). Soit un parfait équilibre entre groove et noirceur pour une flopée de vignettes addictives auxquelles on risque de revenir très régulièrement cette année !

(Rabbit)


3. Mamaleek - Come & See

Rongés par la peur, confinés dans l’angoisse… non il ne s’agit pas du quotidien actuel face à un virus mondialisé… mais celui des habitants de l’énorme complexe Cabrini-Green de Chicago construit au lendemain de la guerre et détruit en 2011, ghettoisés au sein de logements sociaux insalubres où règne la violence des gangs. Cas d’école socio-économique, symbole de ségrégation, mais aussi théâtre de la légende du Candyman de Bernard Rose et désormais théâtre de l’art noir protéiforme de Mamaleek. De San Francisco à l’Illinois, du black metal au blues cinglant, le duo se renouvelle encore et encore après les claques Out of Time et Cadejos et souffle une atmosphère de cabaret crasseux où la basse et la batterie groovent tête baissée au milieu de riffs plaintifs et mélancoliques, les résidus de façades amiantées broyés à force de cris. Come & See … tout est dit.

(Riton)


4. Mind The Beatz - Nights Cuts

"En 2018, Pad Thaï EP était arrivé de nulle part et s’était affirmé comme un incontournable dans les couloirs de la rédaction. Le duo français, composé du beatmaker Raphaël Zoën et de Fysh aux platines, accouche enfin d’un premier album, aussi addictif que les trois extraits de l’EP.
Au-delà des deux titres déjà connus, les sommets sont nombreux et des morceaux dynamités à la sulfateuse tels que le quasi-instrumental Russe Blanc et ses faux airs de DJ Krush, l’abstract ethnique de Sugar Street (Part.1) ou le downtempo d’un French Connection mâtiné d’arrangements de cordes dans lesquels se noient les scratches, ne tarderont pas à s’imposer comme des standards pour ceux qui ont la chance et la curiosité de s’attarder sur l’univers de Mind The Beatz."

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(Elnorton)


5. Jacaszek - Music for Film

Toujours aussi envoûtant, le Polonais - lequel semble avoir élu domicile chez Ghostly International, pour un regain d’exposition qui fait définitivement plaisir aux fans de la première heure que nous sommes - met désormais son art de l’épure au service du cinéma. Sur cet album fabriqué à partir de morceaux choisis, on retrouve la beauté mystérieuse et capiteuse de Treny, les mélodies plus saillantes de Glimmer, les brumes délicates de Kwiaty (le chant en moins), mais aussi quelque chose d’inédit, ces cordes qui parfois surgissent, à nu, pour nimber de leur lyrisme tout en retenue ces atmosphères de rêve éveillé dont les textures demeurent magnifiquement tâtonnantes, organiques, à l’image de cette intrigante pochette. Un bijou.

(Rabbit)


6. Nine Inch Nails - Ghosts VI : Locusts

Deux longs formats pour le prix d’un, les fans de Reznor et surtout de sa série d’EPs Ghosts sortis en 2008 - ceux-là même qui allaient forger l’esthétique de son entrée dans la musique de film au côté d’Atticus Ross avec la réussite que l’on sait - en ont eu pour leur argent cette année, et même pour rien du tout puisque l’Américain et son compère britannique, encore une fois aux manettes, offrent ces deux nouveaux volets au téléchargement gratuit via le site officiel de Nine Inch Nails. Au programme donc, Together, plus ambient et planant, avec ses mélodies en flux tendu de piano et de synthés clairs-obscurs, ses nappes stratosphériques voire presque spatiales par moments, ses pulsations épurées et ses délicates pincées d’électronique, un album sombrement romantique et rêveur qui se termine néanmoins sur une touche de tension rythmique, comme pour introduire son faux-jumeau, celui qui nous occupe ici. Car aussi réussi soit ce Ghost V, Locust s’avère d’un tout autre acabit, comme inspiré par l’état du monde actuel avec ses dissonances angoissantes, ses drones caverneux et ses pianotages insidieux en mineur qui foutent les jetons. Un album plus long, qui renoue avec les crescendos dramatiques des BOs pour Fincher mais avec plus de métissage et de bruit, des cavalcades tribal-indus et incursions free jazz du bien-nommé Run Like Hell aux cauchemars dronesques de la pièce-maîtresse Turn This Off Please en passant par le piano désarticulé du flippant When It Happens (Don’t Mind Me) ou le minimalisme électro fantasmagorique à la Coil de Your New Normal. Une raison, la seule peut-être, de remercier la pandémie puisque c’est par solidarité avec ses fans que NIN, dont l’introduction au Rock and Roll Hall of Fame a été reportée, a décidé de lâcher gratuitement ces plus de 2h30 de musique.

(Rabbit)


7. Labal-S - The Last Upper

Sur Coke N Mirrors, dès l’ouverture de The Last Upper, Labal-S fait preuve d’un bon goût assuré en samplant la lourde basse du Coburn de Earthling. Et si ce bon goût est parfois mis en branle (Hustlers Apex, rencontre improbable mais étrangement réussie entre le prog’ et le hip-hop), le savoir-faire de l’Américain et de son producteur Lugerlex leur permet de retrouver à chaque fois leur équilibre. Dribblant les difficultés sans jamais les éviter, le duo du New Jersey propose un voyage sous acide où les beats et lignes de basses sont massives, le flow abrasif et où seules quelques couches jazzy permettent d’apporter un relatif répit (Sativa Sunday), faisant de The Last Upper un disque enragé et immédiat mais néanmoins exigeant. Stimulant.

(Elnorton)


Le classement des EPs


1. Adrian Younge & Ali Shaheed Muhammad - Jazz Is Dead 001

"Depuis son excellente collaboration avec Ghostface Killah en 2013, on n’arrête plus Adrian Younge. Le producteur de Los Angeles multiplie les coopérations, toutes aussi prestigieuses les unes que les autres. Cet EP justement, apparemment premier d’une série qu’on espère longue, met ironiquement en lumière (déterre ?) des grands musiciens de jazz ou des ténors de la soul : Roy Ayers, Brian Jackson, Gary Bartz, et bien d’autres. Orchestré avec le DJ Ali Shaheed Muhammad, de A Tribe Called Quest, ces 8 titres sont 8 perles groovy, au son impeccable et à la classe incontestable."

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(Le Crapaud)

2. Alexandre Navarro - Distil

En constante évolution, la musique du taulier des Disques Imaginations s’envole de plus en plus souvent vers les étoiles depuis quelques sorties, une direction "kosmische" ici tantôt mystique (le percussif Totemism et son petit quelque chose de krautrock dans l’esprit) ou plus électronique et déconstruite (Mysterium) que déjoue pourtant volontiers ce Distil sorti chez les copains de Microrama, en sautant à pied joints dans l’univers des songes sans savoir s’il saura vraiment en ressortir (le glitch-ambient anxieux de Reveil-moi) tout en faisant le pont avec l’électro-acoustique des débuts (l’épuré Statio) et un goût de toujours pour les field recordings, océaniques en particulier (Navicella). Tout l’art de distiller le meilleur de 15 ans d’expérimentations et de rêveries soniques en moins de 20 minutes !


(Rabbit)

3. E L U C I D - Seership !

C’est souvent dans une forme libertaire en adéquation avec son goût pour l’expérimentation que le metteur en son d’Armand Hammer est le plus captivant, en atteste cette longue piste de 28 minutes qui n’a plus grand chose de hip-hop à l’exception de quelques incursions pitchées ou bitcrushées au micro tant le New-Yorkais s’y amuse à télescoper tout ce qui l’inspire, de l’afrobeat à l’indus en passant par la house, l’ambient à synthés, le spoken word futuriste ou le jazz, au gré d’une longue fantasmagorie tour à tour hédoniste et hantée tentant d’incarner les prophéties et divinations qu’évoque son titre.


(Rabbit)


Nos beat tapes du mois


1. Camoflauge Monk - untitled

Beatmaker pour Tha God Fahim, ANKHLEJOHN, Hus Kingpin, Mac Hommy, El Camino, Westside Gunn et on en passe, Camoflauge Monk nous régale d’une petit pépite de sampling cristallin aux beats aussi évidents que raffinés, entre ambiances de films en noir et blanc, jazz, soul rétro-futuriste, sérénades acoustiques, trap aérienne, boom bap et chœurs suaves, les pieds dans la cité et la tête dans les nuages, qui culmine sur un 13e instru pitchant le merveilleux soundtrack de Krzysztof Komeda pour Le départ de Jerzy Skolimowski, pour décupler encore la mélancolie du chant méconnaissable de feu Christiane Legrand. L’économie de moyens dans toute sa splendeur.

(Rabbit)


2. Brycon - lobster toes

Le très productif Californien nous offre l’une de ces beat tapes lo-fi aux charmes désuets dont il a le secret, alternant réminiscences jazzy, syncopations latines, samples soul, effluves psychédéliques et méditations cristallines sur fond de beats bien balancés, sans fioriture et dans une atmosphère un peu floue de demi-sommeil. À télécharger librement, ou mieux encore avec un petit don puisque les bénéfices de cette sortie iront à une organisation qui sert des petits-déjeuners aux sans-abris d’Oakland, fief du beatmaker et accessoirement de feu Anticon, figure tutélaire qui vient justement de mettre la clé sous la porte.

(Rabbit)




Les bonus des rédacteurs


- Le choix de Rabbit : Giulio Aldinucci - Shards of Distant Times

L’Italien qui nous habitue désormais à une sortie ambitieuse chaque année atteint à nouveau des sommets sur ce deuxième opus pour le label allemand Karlrecords, après un Disappearing In A Mirror dont les élégies granuleuses avaient hanté longtemps. Tout en marées liturgiques et textures en déréliction, Shards of Distant Times en prend la suite directe et se révèle au fil des écoutes encore plus terrassant, les drones désagrégés venant bousculer le lyrisme des chœurs passés pour faire émerger des harmonies où majesté antique et futur relégué aux limbes de l’imagination trouvent un point de rencontre aussi étrange que poignant, au bord du gouffre de l’oubli.


- Le choix d’Elnorton : Four Tet - Sixteen Oceans

Qu’elle semble lointaine l’époque où les sorties de Four Tet constituaient des déceptions répétées. S’il avait terminé la première décennie du siècle en petite forme, Kieran Hebden s’est depuis refait la cerise, au point d’enchaîner quelques brillantes réalisations ces dernières années, qu’il s’agisse de Morning/Evening en 2015 ou de New Energy deux ans plus tard.
Avec Sixteen Oceans, le Britannique poursuit sur sa lancée, proposant une IDM dépouillée et onirique où les arrangements électroniques épousent des instruments plus conventionnels, comme sur le bien-nommé Harpsichord. Sixteen Oceans est une ode à l’enfance (School, Romantics) et si cette pureté, poussée à l’extrême, lorgne vers l’ambient la plus épurée (4T Recordings), elle est également à l’origine de moments épiques évoquant un Son Lux plus abstrait et solaire à la fois, notamment sur la merveille post-dubstep cotonneuse que constitue Baby. Avec ce disque lumineux, aéré et inspiré, le retour en forme se précise pour Four Tet qui, prenant son temps, se montre plus habile que jamais dans la gestion des temps calmes qui encadrent admirablement ceux durant lesquels la machine s’emballe.



Les tops des rédacteurs


- Le Crapaud :

1. Chromb ! - Le livre des merveilles
2. Mamaleek - Come & See
3. Ausgang - Gangrène
4. The Necks - Three
5. Ali Shaheed Muhammad & Adrian Younge - Run This Town
6. Zelienople - Hold You Up
7. Mind The Beatz - Nights Cuts
8. Rustin Man - Cloud Dust
9. Coddiewomple - The Walk and Other Stories
10. Seabuckthorn - Through A Vulnerable Occur

- Elnorton :

1. Mind The Beatz - Nights Cuts
2. Four Tet - Sixteen Oceans
3. S.H.I.Z.U.K.A. - Performance
4. Baxter Dury - The Night Chancers
5. Labal-S - The Last Upper
6. Robin Foster - Electronic Postcards from the Dark Side vol. 2
7. Leroy "FatVonFree" Freeman Jr. - SavageDay Dreamz II
8. JFDR - New Dreams
9. Seabuckthorn - Through A Vulnerable Occur
10. Endless Melancholy - A Perception Of Everything

- Rabbit :

1. Giulio Aldinucci - Shards of Distant Times
2. Jacaszek - Music for Film
3. Nine Inch Nails - Ghosts VI : Locusts
4. Mind The Beatz - Nights Cuts
5. Scorched Earth Policy Lab - Inter Mortuos Liber
6. Ali Shaheed Muhammad & Adrian Younge - Run This Town
7. Chromb ! - Le livre des merveilles
8. Funki Porcini - Boredom Never Looked So Good
9. Windy & Carl - Allegiance and Conviction
10. Caulbearer - Dreams & Madness

- Riton :

1. Mamaleek - Come & See
2. Ali Shaheed Muhammad & Adrian Younge - Run This Town
3. Chromb ! - Le livre des merveilles
4. Jacaszek - Music for Film
5. Nine Inch Nails - Ghosts VI : Locusts
6. Labal-S - The Last Upper
7. Ian William Craig - Red Sun Through Smoke
8. Facs - Void Moments
9. Giulio Aldinucci - Shards of Distant Times
10. The Necks - Three



indie rock mag - IRM des musiques actuelles


jeudi 4 juin 2020


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