Audrey Henry : "J’aime être en dehors du système"
Remarquée fin avril avec la sortie de son excellent EP, No Venom In Paradise, Audrey Henry revient dans nos colonnes pour un entretien exclusif à propos de sa démarche, son art et ses inspirations. L’occasion de découvrir une artiste unique, guidée par ses envies, ses coups de cœur et ses engagements. Et d’en apprendre un peu plus sur la genèse de ces cinq titres qui, trois mois après leur sortie, continuent dans tourner dans notre casque. Ou dans l’autoradio de la voiture. À fond.
IRM : Bonjour Audrey. Ton EP No Venom In Paradise est présenté comme un tournant dans ta carrière. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste ce tournant et quel en a été le détonateur ?
Audrey Henry : Bonjour Benjamin et merci pour cette interview ! No Venom In Paradise est tout simplement la première fois que je produis tout de A à Z. C’est à dire qu’avant, je composais et écrivais, enregistrais et envoyais ça à de précieux complices qui géraient le mixage et le mastering. Là, j’ai tout fait et le vrai tournant c’est de s’approprier en entier toutes les étapes de création et d’inclure encore plus la technique dans le processus artistique, une autonomie que je trouve précieuse pour les artistes indépendants comme moi. Le détonateur, c’est juste l’envie de faire différemment, sans jugement sur moi-même, avoir le courage de tester une nouvelle manière de fonctionner, c’est assez doux comme tournant au final.
Compte tenu de tes connexions dans le milieu et de sa qualité, tu aurais pu sortir cet EP sur un label. Pourquoi avoir fait le choix de l’indépendance et de l’autoproduction ?
En toute honnêteté, je suis une personne plutôt indépendante dans la vie, j’aime être un peu en dehors du système et me remettre en question. Ça fait déjà une bonne base (rires). Ensuite, mon constat est qu’on est plutôt habitué de nos jours à identifier les artistes en quelques secondes, dans leur style, leur apparence, leurs engagements etc. Autant je n’ai aucun souci à collaborer ou à me mettre au service de, mais pour ce projet j’avais envie d’une totale liberté.
Les lieux communs autour de la musique électronique font de celle-ci une musique centrée sur le rythme. Pourtant, No Venom In Paradise est une véritable collection de chansons avec un soin particulier pour la composition.
Tout à fait, j’aime les chansons, et les fat kicks.
Les cinq morceaux de l’EP donnent à entendre quelque chose de très paradoxal : le sentiment général est que les compositions sonnent très dépouillées. Pourtant, lorsqu’on les écoute attentivement, on se rend bien compte qu’elles sont très travaillées. Comment as-tu obtenu cette alchimie très rare ?
Oh merci c’est un très beau compliment. J’ai séparé les étapes de création, c’est à dire que je me suis autorisée à faire des démos parfois complètement pourries (rires), avec un chant très approximatif par exemple ou des sons de synths douteux. L’idée passe en premier. Puis j’ai pensé production, choix des sons, construction des rythmiques… Il est très important pour moi que tout ou quasi tout puisse être éventuellement joué un jour par des musiciens, je ne peux pas m’en empêcher, je viens de là, donc je pense que quelque part je produis mes tracks comme ça. Puis est venu le mixage, qui lorsqu’il était compliqué, m’a parfois forcée à revoir des idées de base. Voilà un résumé. Ce n’était pas systématique mais tu vois le processus, je pense.
Il y a un gros travail sur les basses fréquences qui tiennent un rôle important dans les compositions de l’EP.
Oui, j’aime aussi les basses et la disto ! Il est très important pour moi que les basses ne nous déçoivent pas, notamment si le morceau est joué en club, il faut que chaque élément ait sa place.
No Venom In Paradise fonctionne selon moi comme un palindrome, Animal et Luck qui ouvrent et ferment l’EP sont dans la même veine ; GO GO GO et Nothing, placés respectivement en deuxième et quatrième position également, tandis que Trouble In Paradise a une identité propre. Cette construction était-elle délibérée de ta part ?
Non pas vraiment, mais je ne suis pas étonnée car ça raconte une histoire très simple :
1. Animal = instinct
2. GO GO GO = on trace
3. Trouble In Paradise = sensibilité, amour
4. Nothing = au final on ne s’attend à rien
5. Luck = tant mieux, parce qu’on ne décide de rien, on peut juste prendre confiance et essayer d’avancer
Effectivement, ça pourrait tourner en boucle ou se lire dans les deux sens, ce qui compte c’est la réflexion et le parcours… c’est beau !
Peux-tu nous en dire plus sur Trouble In Paradise, ce titre si singulier au sein même de l’EP ?
J’avais besoin de parler d’amour. Il y a plusieurs parties dans le morceau, parce qu’il y a malheureusement des petits changements d’ambiance dans les histoires d’amour… (rires)
Plusieurs morceaux exhortent à la confiance en soi. C’est le cas d’Animal, notamment. Se reconnecter avec sa part d’animalité, c’est essentiel pour (re)trouver cette confiance, selon toi ?
Oui, ne pas trop réfléchir à un moment, fonctionner à l’instinct. Rester calme et focus, ça peut aider pour avancer, mais à un moment, c’est bien aussi de se laisser aller et de se lancer. La danse est une belle image pour ça, la conscience du corps en général.
Parle-nous un peu de Nothing. Est-ce un morceau nihiliste ou, au contraire, hédoniste avec cet appel au relâchement ?
C’est évidemment une référence au mouvement punk, qui m’influence beaucoup. Après, je suis plutôt une personne calme alors il fallait trouver un moyen de transcrire ce ras-le-bol global que je ressens (comme beaucoup d’entre nous, of course), exprimer l’envie de déconnecter des attentes qu’on peut avoir les uns des autres, et juste avancer dans le respect de chacun. Vu tout ce qui se passe autour de nous, difficile de ne pas "juste essayer de s’en sortir au jour le jour, ce sera déjà pas mal".
Trouble In Paradise et Luck sont assez cryptiques dans leurs paroles. Peux-tu les décoder pour nous ?
Trouble In Paradise : Happy pride month ! Ça parle de coming out, du chemin hardcore que tu dois faire pour te rencontrer toi-même puis te montrer aux autres, et c’est normalement là que tout commence, mais en vrai tu es déjà épuisé, tu tiens sur les nerfs et il y a parfois des dégâts au passage. C’est ma manière de dire aux gens que j’ai croisés : "désolée, j’ai fait ce que j’ai pu - ou qui m’aime me suive si tu préfères" (rires). On a trop souvent l’impression qu’on doit comme mourir pour renaître autrement, c’est si difficile en vrai. C’est la première fois que je parle très ouvertement de PRIDE, même si je suis out depuis longtemps, quand je vois ce qu’on ramasse globalement, j’avais envie de prononcer les mots cette fois.
Merci de partager ça avec nous.
Luck parle d’amour de soi. Alors là je voulais poser les choses, les sons, les mots, calmement. C’est un morceau qui parle d’abandon et de discipline. Le seul but est de s’aimer soi même. Tu ne peux rien faire si tu ne t’aimes pas. Mais pour ça il faut arrêter de se donner des excuses ou de se cacher de ce qu’on aimerait faire mais qu’on ne commence jamais. C’est là qu’intervient la discipline… Je parle ici plutôt d’accomplissement personnel, de respect de soi. Franchement, j’ai entendu tellement d’avis sur mon art et/ou ma personne qu’à un moment, j’avais besoin de calmer tout ça avec des sirènes full disto et ma voix posée, déterminée. Puis finir par un rite de passage, parce qu’il n y a aucune autre solution que d’appendre à s’aimer.
Tu as travaillé dans des univers très variés, côtoyant aussi bien des artistes très underground que des pointures du mainstream. Si l’on comprend assez bien comment tu peux te nourrir des artistes underground, je serais curieux de savoir comment tes collaborations avec des artistes plus grand public ont pu influencer ta manière de travailler - et je dis ça sans mépris d’aucune sorte pour lesdits artistes ?
Oh c’est une question que j’ai souvent car il est vrai que c’est assez rare en France de voir des artistes qui font le pont entre les deux. Mais tout ça c’est parce qu’on est conditionnés par tout ce business qui rôde autour de l’art… De mon point de vue, ne pas regarder les ventes ou les streams des artistes avec qui tu as envie de travailler c’est l’idéal, l’humain doit toujours passer d’abord. Parce qu’il y a des artistes underground qui rêvent de devenir des stars et qui font des compromis bien pires que certains artistes mainstream (rires), dans leur style, et qui se brident bien plus encore que si un label le leur demandait… Les "cases" existent partout et j’ai croisé beaucoup d’artistes qui cravent littéralement d’y rentrer sans que rien ne dépasse. Une fois que tu as ça en tête, il faut juste qu’on te laisse mettre de la disto si tu en as envie et c’est bon ! Ça m’a aidé à réaliser beaucoup de rêves de môme de pouvoir me mettre au service d’autres artistes sans me soucier de mon ego. J’ai toujours gardé mes projets à côté, ça n’empêche rien du tout… Et ça fait bien souvent mal au cœur (rires), mais des fois, c’est plus reposant de voir des gens qui assument leur amour de l’argent, en te laissant quasi carte blanche sur ce que tu joues pour les versions live sans changer ton son ou ce que tu es sur scène, que d’être déçue par des tyrans de l’underground qui se prennent pour des génies mais ne te créditent pas sur ton taf… choisis ton poison (rires)… Pour finir, je dois dire que j’ai toujours accepté uniquement les projets qui me plaisaient, et que quand j’avais des doutes, au final je n’étais pas prise ou alors le groupe s’arrêtait… J’ai eu de la chance là-dessus, et ça me permet de ne pas du tout être frustrée aujourd’hui, de continuer sereinement en faisant mes propres choix (sourire).
Où est-ce qu’on trouve les plus grandes divas ? Dans l’underground ou le mainstream ?
Je dirais que c’est égal. A titre personnel, j’ai plus été blessée quand il y avait une incompréhension dans des groupes underground que dans des équipes mainstream, parce que ça n a aucun sens de débattre quand tu es employé alors que tu réponds à une commande, tout ou quasi a déjà été pensé ou fait, tu apportes ta pierre à l’édifice et on te remercie pour ça… Je pourrais comparer les deux et en parler des heures, c’est super intéressant sociologiquement… En vrai, j’ai aimé les deux tout autant, je regrette de ne pas connaître plus de gens qui font le pont entre les deux, parce que tu rigoles bien, des fois c’est le choc des cultures (rires).
Tu es également peintre. Comment ces deux facettes de ton expression artistique s’articulent-elles ?
C’est très simple, je n’y pense pas. J’ai toujours une série d’idées dans mon esprit pour les deux, et en gros quand je peux, je tente de les concrétiser. Il y a des périodes où pour finaliser une œuvre je vais devoir focus dessus sans toucher au reste, mais j’adore car ça te force et te permet de prendre du recul sur le reste. Sinon je n’arrêterais jamais je crois.
Pour finir, puisque ton univers artistique excède le strict cadre de la musique, quels sont les artistes, sans citer de musiciens (écrivains, peintres, cinéastes, etc.), qui t’inspirent ?
Oh il y a en tant. Ce ou ceux qui m’inspirent ne s’entendent ou ne se voient pas forcément j’imagine, je pense qu’il faut respecter sa personnalité c’est important, mais voici une petite liste oui : J’aime les débuts de l’art contemporain, pour le mindset, à savoir rendre accessible ce qui pourrait paraître ou devenir inatteignable... J’adore Boys Noize pour la prod. J’ai beaucoup de respect pour Björk et Radiohead. Si je pense club, je vais dire Anetha. Si je pense concerts ; Amyl and the Sniffers ou Kompromat. Et dans le désordre : Gojira, Charlotte de Witte, CA7RIEL & Paco Amoroso, Fidlar, Deftones et tant d’autres…
Merci pour ton temps.
Merci à toi !
https://audreyhenry.com/
https://audreyhenry.bandcamp.com/album/no-venom-in-paradise
- 01.07.2026 par

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