Bronnt Industries Kapital - Virtute Et Industria

Dans l’ombre de Gravenhurst, Nick Talbot s’en va rejoindre en secret son complice Guy Bartell dans une crypte abandonnée du manoir des Baskerville pour jouer au docteur Frankenstein avec les restes momifiés de Lovecraft, Kafka, Philipp K. Dick ou encore Mario Bava. De quoi engendrer le plus triste des monstres et nous plonger dans le plus baroque des purgatoires instrumentaux.


1. Western Front - Mustard gas, attrition
2. Polaris - Lepping’s Patented Lapwing Harmonium "Good to chill out to"
3. Valmara 69 - Bounding landmines, old man dancing
4. Brocken - 51° 48’ 0" N, 10° 37’ 04" W
5. Rats in the Walls - Return to Castle Quest. You have always been
the caretaker.
6. Endless Pressure - Night spent inside coffin
7. Maggots in the Rice - One-child policy
8. Palus Somnii - Warm Codeine Lido
9. Sunken Gardens - Earth, 2014
10. Song of the Easton Strangler - Star-chart, ritual

date de sortie : 02-05-2005 Label : Static Caravan

Max Webertron et Klaus Wickermann. Voilà les identités qu’ont emprunté les deux musiciens pour accoucher de ce premier album de Bronnt Industries Kapital. Un chef-d’oeuvre encore bien trop confidentiel, éclipsé par les albums de l’autre groupe de Nick Talbot désormais célébré par tous les amateurs de noisy folk et de rock atmosphérique, mais qui mérite pourtant tous les éloges tant son univers baroque aux méandres vertigineuses ne ressemble à aucun autre.

2005 est en effet un pic de créativité pour Talbot, qui un an après le formidable EP Black Holes In The Sand, quelque part entre post-folk hypnotique et psychédélisme ténébreux, ne se contentera pas de s’aventurer encore plus avant dans l’inconnu avec Gravenhurst sur un Fire In Distant Buildings labyrinthique à souhait, alternant douceur acoustique, krautrock angoissé et déluges électriques, bien éloigné de la folk atmosphérique douce-amère du bucolique Flashlight Seasons. Non, le bonhomme a d’autres aspirations, inconciliables avec les contraintes d’une instrumentation traditionnelle, de la dynamique musicale d’un groupe (et ce même s’il est seul à décider de la direction des morceaux du quatuor anglais), voire plus encore peut-être des attentes d’une critique qui n’a plus que le nom de Gravenhurst à la bouche depuis 2003. L’occasion rêvée pour permettre à Bronnt Industries Kapital, fondé en 2001, de véritablement prendre son envol.

Avec Virtute Et Industria, le duo va ainsi inventer, explorer, troubler, effrayer, bouleverser, hanter et parfois (souvent ?) déconcerter, prenant la relève du projet éteint d’un autre génie opiomane de Bristol, Matt Elliott aka The Third Eye Foundation, dans l’ombre des grands rénovateurs de la capitale du trip-hop auxquels il n’a pourtant pas grand chose à envier. Dans l’ombre au sens propre comme au figuré, puisque l’album, en partie composé à partir d’une bande originale imaginée par Talbot et Bartell pour le film muet Häxan - fresque horrifique danoise réalisée par Benjamin Christensen en 1922, en forme de faux docu-fiction sur la sorcellerie et l’inquisition à travers les âges et ressortie en septembre dernier chez Tartan Video avec justement cette nouvelle BO signée Bronnt Industries Kapital, terminée à partir du matériel restant de ces sessions étalées sur plusieurs années -, a été enregistré dans un studio aménagé par le duo dans les anciens égouts datant de l’époque victorienne qui serpentent sous la ville.

Ce qui n’est pas un hasard, puisque le langage inventé ici par les deux musiciens, aussi déroutant puisse-t-il être, prend sa source sur la ligne d’horizon où passé et futur se rejoignent et se mêlent, s’inscrivant même dans une certaine tradition que le duo a tenté de résumer avec dérision en qualifiant sa musique de "Victorian Clockworktronica". Cette influence victorienne est en effet omniprésente, et en grande partie due à l’utilisation d’instruments de l’époque sur album comme en concert, notamment un harmonium de 1888, ancêtre du Casiotone qui donne son complément de titre à Polaris. Pour le reste, claviers vintage tourmentés et instruments à vents rongés par la poussière donnent au disque un cachet presque cryptique et pourtant élégant, funèbre mais profondément mélancolique, créant une atmosphère à la fois cinématographique et mentale à rapprocher tantôt des chef-d’oeuvres traumatiques de Brian De Palma (comment ne pas penser à l’italien Pino Donaggio, compositeur des BO de Blow Out ou Body Double, en entendant les claviers à l’onirisme triste d’un morceau comme Endless Pressure ?), tantôt des cauchemars abstraits de John Carpenter ou encore des films d’horreur gothiques produits par les studios anglais Hammer dans les années 50 et 60, tout en contribuant à sa formidable dimension baroque.

Car si le groupe emprunte également au psychédélisme sombre et dissonant de John Cale (le déchirant Valmara 69), aux rituels gothiques de Dead Can Dance, au rythmiques asymétriques du Dave Brubeck Quartet (le piano jazz sur beats hip-hop syncopés de Polaris), aux tentatives rétro-futuristes de John Barry (Brocken, petit frère malade du Ten-Day Interval de Tortoise et version ambient du thème de la série "Amicalement Vôtre") ou aux digressions inquiétantes des bandes originales horrifiques composées par Morricone au tournant des années 60/70, il plonge ces influences dans un vortex dub de désespoir urbain, un maelström douloureux de drones électro, une vague de crépitement martial annonçant l’arrivée d’un fléau informe (l’épique Rats In The Walls), un mal sans visage qui sèmera la mort sur son passage et la peur dans le coeur des vivants (le crescendo de tension vénéneuse de Song Of The Easton Strangler).

Après un album pareil, sans espoir de lendemain ni de suite à la hauteur, peut-on imaginer un futur en dehors du néant ? Ce serait sans compter sur la philosophie de Talbot, aventurier par vocation qui paradoxalement voit pour avenir à la musique "les visions modifiées d’un passé à demi imaginaire". Virtute Et Industria aura donc bien un successeur, il est même déjà sur les rails puisqu’il devrait s’appeler Hard For Justice et contenir au moins le passionnant Knights Of Vipco en écoute sur myspace.


Pour vous procurer Virtute Et Industria, deux adresses vous attendent : le site officiel de Bronnt Industries Kapital, et celui du distributeur spécialisé dans l’électro indé Bleep.com.


Chroniques - 30.04.2008 par RabbitInYourHeadlights


Le streaming du jour #1270 : Bronnt Industries Kapital - 'Turksib'

Avec Turksib, quatrième sortie en catimini de son projet BIK orphelin du regretté Nick Talbot (Gravenhurst), Guy Bartell réitère l’expérience d’Häxan mais dans une veine nettement plus mélancolique qu’horrifique, illustrant cette fois un docu russe de propagande des années 20 consacré à la construction de la voie ferrée du même nom reliant la Sibérie (...)