Squarepusher - Just a Souvenir

De moins en moins obscur et élitiste, Squarepusher porte haut les couleurs d’une électronica magnifiée et décomplexée, qui fait de Warp l’un des labels les plus importants de ces 20 dernières années.

1. Star Time 2
2. The Coathanger
3. Open Society
4. A Real Woman
5. Delta-v
6. Aqueduct
7. Potential Govaner
8. Planet Gear
9. Tensor In Green
10. The Glass Road
11. Fluxgate
12. Duotone Moonbeam
13. Quadrature
14. Yes - Sequitur

date de sortie : 27-10-2008 Label : Warp Records

Vous a-t-on déjà suffisamment rappelé que 2008 est l’année de Warp ? Le foisonnant label anglais risque bel et bien une nouvelle fois de truster les classements de fin d’année d’amateurs d’IDM, comprendre, allez on s’accroche, Intelligent Dance Music, rien que ça. Car derrière ses fabuleuses têtes de pont que sont Aphex Twin, Autechre ou Boards of Canada, c’est toute la légion du label londonien qui continue de fasciner aujourd’hui par sa beauté glaciale, abstraite et sa noirceur toute implicite mais dévastatrice. On ne vous rabâchera jamais assez les oreilles avec ça et c’est inutile, puisque les plus grands noms de la musique d’aujourd’hui, de Thom Yorke à Björk, chantent eux-mêmes les louanges de cette étrange famille avec une portée bien plus importante que la nôtre.

« Label pour fétichistes hypocrites et branchés ! » répondront les détracteurs. Or, si l’on pouvait raisonnablement entendre cet argument il y a encore quelques années, il ne vaut aujourd’hui plus rien. Car la direction musicale du label s’inscrit aujourd’hui dans une dynamique beaucoup plus vaste et ouverte. C’est donc dans une logique continuité de cette idée, que Warp accueille aujourd’hui un groupe de folk électronique génial, Gravenhurst, un éternel adolescent rigolo à grosses lunettes, Jamie Lidell, et la reine de l’électronica onirique, l’anglo-iranienne Leila.

Alors finalement, label hype pour bobos, Warp ? Ce serait trop évident. Juste un label qui apprend à évoluer avec son temps, défendant une musique de qualité dans une croisade constante contre la médiocrité, sans jamais s’enfoncer dans des problématiques douteuses et élitistes ni s’encombrer de délires écolo-politiques, comme, totalement au hasard, les canadiens de Constellation. C’est dans cette usine à rêve truffée de talents que s’imbrique en toute logique l’univers de Tom Jenkinson aka Squarepusher, qui a su, mieux que quiconque, intégrer et poursuivre la direction musicale de son label.

Après vous avoir vanté les mérites de la ville de Copenhague, voilà que je vous déclare mon amour pour Warp. Vous allez finir par croire que je suis finalement plus doué en tant que commercial que chroniqueur… et vous n’auriez pas totalement tort. Néanmoins, on va finalement parler de l’Anglais, puisque que vous êtes quand même là pour ça. Puis, cela dit il serait bien dommage de ne pas promouvoir Squarepusher, car la musique qu’il propose est exceptionnelle, jamais refermée sur elle-même, bourrée d’influences jazz et drum’n’bass, héritage heureux d’un père musicien.

Parfois laissé dans l’ombre d’Autechre et surtout de Boards of Canada, dont le génie est plus évidemment novateur et constant, Squarepusher ne doit pourtant jamais rougir de la comparaison, car c’est bien Tom Jenkinson qui est l’auteur de l’un des plus grands disques du label, la fabuleux Go Plastic (2001), vortex sonore indescriptible rempli d’influences kaléidoscopiques, emmené par ce single imparable, My Red Hot Car, son beat funkoïde et spatial et sa rythmique étonnamment dansante. Depuis Squarepusher n’a cessé d’intégrer à sa musique des sonorités s’éloignant de plus en plus de l’IDM, pour des résultats toujours plus impressionnants.

Et ce n’est pas Delta-v, premier extrait incroyable en forme de rouleau compresseur assez brut de décoffrage, qui nous contredira. On y entend de tout. Guitares, synthétiseurs, samples, pour un ouragan de sons qui explose et siffle de tous les côtés. Puis, lorsque l’on s’attaque au disque dans sa totalité, on panique à l’entrée avec l’horrible The Coathanger, totalement flingué par un vocodeur et des samples datés qui rappellent tristement Justice ou Daft Punk au milieu de bonnes idées malheureusement noyées par tant de mauvais choix, et le médiocre Real Woman qui souffre à quelques détails près des mêmes défauts. On se croirait dans l’ovni Trans de Neil Young à cela près que l’on est en 2008 et non en 1983.

Do You Know Squarepusher ?, jouée sous la pluie dans le superbe cadre du Fuji Rock Festival, 2001.

La suite de Just a Souvenir est pourtant stupéfiante. Un voyage novateur et intrigant où chaque recoin d’espace est habité, utilisé au maximum pour un contenu riche, abrasif, constamment sur la sellette, ne tenant qu’un à fil. Jenkinson joue l’équilibriste entre les genres, s’affranchit de toute structure préalablement établie, fait abstraction totale de limites qu’il considère comme réductrices. En virtuose salement doué, il ne tombe jamais. L’ensemble est abstrait mais pourtant touchant, rempli de murs de bruit blanc et pourtant foncièrement noir. La musique de Squarepusher est totale. Construite sur d’improbables contrastes ne s’appuyant sur rien de conventionnel, qui rendraient multicolore une après-midi d’apparente grisaille.

Inextricable, l’ensemble forme une jungle étrange. Virtuelle, en trois dimensions et pourtant dangereuse où l’on rencontre des sons dont on n’aurait jamais pu penser qu’ils se retrouveraient assemblés. Un groupe qui jouerait un "ultra-concert", quelque part entre rêve et réalité, un guitariste ralentissant et accélérant le disque à sa guise, le tout rempli de couleurs et de sons. Voilà les mots choisis par Jenkison pour décrire sa nouvelle œuvre. Sommet de ce grand disque, le démoniaque The Glass Road, tiraillé entre velléités ambiantes et fureurs électriques qui se marient parfaitement pour une terrible bourrasque sonore de presque 8 minutes dont 2008 ne sortira pas indemne.

La dernière fois que l’on a vu une synthèse aussi réussie entre les genres et une œuvre aussi complète, ce n’était pas plus tard qu’en juin dernier, avec le superbe Los Angeles de Flying Lotus, nouveau prodige du label… Warp ! Ça pour une surprise... Allez, vous allez vraiment finir par croire que je suis un piètre chroniqueur et au contraire un excellent commercial mais tant pis. Je le dis une dernière fois, le réseau, de moins en moins souterrain, formé par le label anglais est essentiel, un poumon nécessaire à la musique d’aujourd’hui. Et ce disque impressionnant n’est qu’une nouvelle pierre ajoutée à l’édifice que bâtissent Warp et quelques autres dans une lutte contre la médiocrité ambiante.

A l’heure ou ces lignes sont écrites, Coldplay est en tête des charts du monde entier, James Blunt triomphe en tournée, les BB Brunes sont considérés comme les nouveaux Beatles par un autrefois vénérable magazine dont on taira le nom et Kool and the Gang distribue son nouvel album en cadeau bonux sans que l’on n’ose y croire. La route est encore longue. Dommage pour eux, le futur pourrait bien être passionnant.

Chroniques - 27.10.2008 par Casablancas
 


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mardi 25 février 2020


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