Gator Bait Ten - Harvester

Deuxième opus de Gator Bait Ten après un éponyme paru en 1999, le doom épuré mâtiné d’électronique dHarvester provoque une belle transe. Autopsie.

1. Trawl
2. Groundswell
3. Trace Depth
4. Little Things
5. Still Heat
6. Red Van
7. Harvester
8. Devil Wheel
9. 3° Echo

date de sortie : 01-03-2011 Label : Ohm Resistance

En commençant cette chronique, alors que j’écoutais une fois encore Harvester, un mot m’est immédiatement venu en bouche mais le problème, c’est qu’il est resté bloqué sur le bout de mes doigts et l’écran est resté vierge. Impossible de pianoter sur le clavier. Un vrai trou de mémoire. J’ai bien passé en revue quelques adjectifs : sombre, inquiet, flou, original aussi car le disque l’est. Mais non, rien à faire. Pourtant plus l’écoute avançait, plus les titres s’égrenaient, plus il était évident que c’était pour moi celui qui collait au plus près de la musique de Gator Bait Ten. Mais c’est peine perdue, alors passons à autre chose, il reviendra peut-être.

D’abord, le contexte : Harvester est le deuxième opus de Gator Bait Ten, à la base duo formé de M. Gregor Filip et Simon-John Smerdon (aka Mothboy dont le Bunny de 2010 hante encore régulièrement la platine) tirant son nom d’un snuff movie culte où des fillettes âgées de 10 ans sont précipitées dans une fosse aux alligators. Pour tout dire, je ne connais pas leur premier album et je découvre le groupe avec celui-ci qui voit le duo s’adjoindre les participations rythmiques de Submerged à la basse et de Ted Parsons derrière les fûts. Tous ces noms sont évidemment bien connus pour qui apprécie le catalogue d’Ohm Resistance. Un catalogue qui débute l’année comme il avait terminé la précédente, c’est-à-dire en enchaînant les sorties de qualité (on devrait très bientôt revenir sur l’excellent nouvel opus de Submerged) et en traçant les contours d’une enclave autonome aux frontières perméables, creuset d’une musique ouverte à tous les vents. Un joyeux foutoir, un mélange à la posologie improbable mais parfaitement équilibrée. D’ailleurs, une fois n’est pas coutume, la musique de Gator Bait Ten n’est pas vraiment facile à cataloguer : extrêmement sombre, elle est également bizarrement patraque et propose une collection d’ambiances qui décline toutes les nuances du noir : noir clair, noir foncé, noir noir, noir gris, noir glauque, noir absolu...

Loin de n’être qu’un énième chapelet d’instrumentaux anxieux, le disque tient en haleine tout du long. Pas la moindre baisse de tension, le groove très sec de Ted Parsons soutenu par les ondes sales des basses de Submerged et S.-J. Smerdon (qui triture également un orgue Hammond sur certains morceaux) hypnotisent littéralement l’auditeur. Les sons synthétiques de M. Gregor Filip tissent une dentelle troublante et avec l’appui des nappes d’orgue parent les morceaux d’une singulière majesté. Mais ce sont surtout les guitares qui ensorcèlent : déformées sous la houlette de Filip, tellement transformées qu’il devient parfois difficile de les identifier en tant que telles. L’ensemble constitue un mur du son monolithique et franchement sombre au rythme très particulier, patraque sans pour autant être indolent, d’une lenteur extrême. Et si l’édifice menace à tout moment de s’effondrer, il reste pourtant debout, bien campé sur ses fondations, notamment grâce au touché chirurgical et fin de Ted Parsons qui fait preuve d’une belle précision y compris lorsque les tempi s’étirent dangereusement et les BPM flirtent avec le néant.

On traverse ainsi les morceaux dans un état second, on ne retient aucune mélodie aisément – et pourtant, il suffit d’entendre l’interlude Little Things dont le seul défaut est bien de n’être que trop court pour se rendre compte qu’il y en a – et on termine le disque un peu déboussolé, sans vraiment savoir ce que l’on vient d’écouter. Harvester est une sphère bien noire et plastique dont la cohérence n’est maintenue que par le rythme et d’où ne filtrent que quelques sons et quelques riffs de guitare. Pour autant, les morceaux s’enchaînent parfaitement et pour monolithique qu’il soit, les réussites au sein dHarvester sont nombreuses : le très flippant et bien nommé Trace Depth où batterie et nappes sourdes distillent conjointement une belle tension, le morceau-titre dont les basses dévastatrices et dévastées sont agrémentées de lugubres effets électroniques et des stridences d’une guitare déformée ou encore le majestueux Devil Wheel, bâti sur une mélodie d’une grande pureté mais aux soubassements vraiment inquiétants. Gator Bait Ten entraîne ainsi l’auditeur au fond du gouffre et une fois qu’il y est, lui maintient en plus la tête sous l’eau. Une musique d’une grande sécheresse, sans fioritures, lourde sans pour autant être grasse et qui se meut dans des territoires nichés à l’extrémité de l’insondable et même, lorsque l’on est arrivé là, c’est encore plus bas. D’un ascétisme incroyable, le doom atmosphérique et inquiet aux magnifiques accents électroniques dHarvester est résolument addictif. Gator Bait Ten, c’est un peu le voisin de palier de Scorn, en moins électronique ou des derniers Earth, en moins lumineux. Les ambiances crépusculaires de l’un associées au sens de l’immobilisme de l’autre.

Un disque aqueux et altéré, encore une fois parfaitement illustré par sa pochette, signée Khomatech évidemment. Et c’est d’ailleurs en regardant ce visage liquide, décomposé, alors que résonnaient encore les neuf minutes finales de 3° Echo aux drones souterrains et torturés, que le mot m’est revenu en tête. Aussi soudainement qu’il avait disparu. Déliquescent ! Oui, voilà, Harvester, deuxième opus de Gator Bait Ten est littéralement déliquescent. Un adjectif taillé pour ce disque, totalement.

Déliquescent, intense et stupéfiant.

Une réussite.


La page Soundcloud d’Ohm Resistance où il est possible d’écouter de larges extraits dHarvester.

Chroniques - 13.03.2011 par leoluce
 



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lundi 22 juillet 2019


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