2011 : un bilan en vingt disques

Le titre ne trompe pas, voici donc vingt disques présentés succinctement. Certains ont fait l’objet d’une chronique, d’autres non et un bilan, ça permet aussi de réparer certains oublis.

La numérotation n’a pas vraiment d’importance, ils m’ont tous frappé d’une manière ou d’une autre. Si l’on rajoute tous ceux qui n’apparaissent pas ici mais qui le méritaient tout autant, on peut dire que cette année fut belle et riche en découvertes, confirmations et reformations de toutes sortes.


1- Chris Watson - El Tren Fantasma

Au cœur même d’ El Tren Fantasma, une série d’enregistrements réalisés il y a une dizaine d’années pour la BBC sur une ligne ferroviaire aujourd’hui disparue qui traversait le Mexique d’Ouest en Est, de Los Mochis à Veracruz. D’ailleurs, dès le premier titre une voix lance un ultime « Last Call for the Ghost Train » et on se laisse embarquer pour un voyage au long cours le long des dix titres que compte l’album. Ici, pas d’instruments, uniquement des field recordings : freins qui crissent, sifflet, cliquetis, grondements, le bruit de l’acier des roues sur celui des rails, le balancement des wagons au fur et à mesure que le train progresse. Et plus il progresse, plus on progresse avec lui et on se laisse happer par un voyage fantasmatique, hypnotique, étonnement musical (on imagine les heures et les heures passées à triturer les sons pour les rendre mélodiques) et mélancolique. Un document sonore qui a tous les atours du carnet d’ethnographe, un ethnographe qui pourtant ne chercherait pas à interroger l’espace (qu’il soit social ou spatial) mais plutôt à en restituer sa vision fantasmée et subjective, ses ressentis, en dehors de tous critères de scientificité. Et paradoxalement, de tous ces bruits de train, il en est un que l’on finit par remarquer plus que les autres : celui de l’homme, ou plutôt de son absence. Hors champ, c’est peut-être lui que l’on entend le moins et son silence est franchement assourdissant. El Tren Fantasma semble faire écho de loin aux Different Trains de Steve Reich (en beaucoup moins répétitif) et comme lui, l’art singulier de Chris Watson n’a pas fini de hanter le réseau ferroviaire de nos neurones. Une expérience magnifique. Un disque tout simplement beau.


2- The Thing with Jim O’Rourke Shinjuku Growl

Amalgame du trio scandinave The Thing – composé du saxophoniste suédois Mats Gustafsson et de la section rythmique tellurique et norvégienne Paal Nilssen-Love / Ingebrigt Haaker Flaten – et du musicien-auteur-compositeur-interprète-producteur-pour-faire-court américain Jim O’Rourke, Shinjuku Growl est une explosion free totalement saisissante, captée en concert à Tokyo, heureusement couchée sur bande et joliment mixée par Jim O’Rourke himself. Entre la longue montée en puissance introductive qui voit la guitare de l’Américain accompagner discrètement mais sûrement les soli déjantés de Mats Gustfsson, le déconstruit et dynamique Half A Dog Can’t Even Take A Shit où tous les instruments jouent au chat et à la souris quinze minutes durant, s’évitant parfois, avançant de concert le reste du temps en s’ignorant consciencieusement, les faux silences inquiets et les montées en puissance de la troisième pièce franchement contemplative jusqu’aux dernières minutes furieuses du titre-éponyme où guitares et saxophone se livrent complètement, poussant de longs cris puis de longs râles d’épuisement, explorant successivement tous les registres du strident et de l’abrasif, épaulés par une rythmique à la fois épileptique et massive, Shinkuju Growl envoie l’auditeur valser contre les murs et rebondir de la cave au plafond avant de le laisser là, pantelant, seul face au silence et aux élégants arpèges qui viennent clore un disque fougueux et franchement jubilatoire.


3- The Thing with Otomo Yoshihide Shinjuku Crawl

Bis repetita ? Amalgame du trio scandinave The Thing et du grand maître noise et expérimental japonais Otomo Yoshihide, Shinjuku Crawl est lui aussi une explosion free saisissante, radicale et intransigeante. En revanche, en dehors du principe de la collaboration, de la couleur ouvertement free de l’ensemble, les comparaisons s’arrêteront-là. C’est que The Thing s’adapte à son invité qui, lui, de toute façon, fait ce qui lui plaît, et que chacun joue ce qu’il veut avec ce qu’il est : ainsi, là où Jim O’Rourke se laisse porter par le saxophone furibard de Mats Gustafsson, le suivant dans ses circonvolutions ou traçant des routes parallèles, la guitare d’Otomo Yoshihide semble plutôt vouloir emprunter les chemins de la confrontation (les dernières minutes paroxystiques du morceau final) ou de l’évitement (les murmures contrits du saxophone laissant la place à l’exécution totalement noise de la guitare sur Shinjuku Crawl, Third Atempt). Il en résulte un disque explosif habité de nombreux silences, plages de calme toujours menaçantes tout à la fois avant, pendant et après la tempête. Peut-être la dynamique est-elle ici plus cérébrale, demandant beaucoup à l’auditeur mais le lui rendant au centuple, car Shinjuku Crawl, véritable explosion à la fois physique et sensorielle, comme son frère jumeau, s’avère être foutrement jouissif.


4- Mamaleek Kurdaitcha

Mamaleek ou deux frères anonymes (et qui tiennent à le rester apparemment) qui enregistrent leur musique dans leur chambre perdue quelque part au beau milieu de San Francisco. D’eux, on ne sait donc absolument rien. Enfin, si, un peu quand même, on sait ce que leur musique veut bien nous en dire : c’est-à-dire pas grand chose. Oui, parce que celle-ci est bien difficile à définir. Elle œuvre incontestablement du côté black de la sphère metal contemporaine, pour preuve les guitares abrasives (littéralement, on a plus d’une fois l’impression d’entendre le bruit du papier de verre sur une table en bois), la voix qui n’existe que par ses cris et intègre le spectre instrumental et, bien sûr, la production lo-fi, jusqu’au-boutiste, maigre et naturelle, qui constituent le fondement même des morceaux énigmatiques et magnétiques de Kurdaitcha. Mais en revanche, Mamaleek va également voir ailleurs, dans des sphères éloignées, voir même antinomiques. Pouvait-on s’attendre à ces passages breakbeat qui parsèment le disque ? Et le grain shoegaze qu’adoptent plus souvent qu’à leur tour les guitares ? Et ces morceaux qui se baladent du côté du Moyen-Orient ou qui aiment se vêtir d’atours totalement atonaux précipitant Kurdaitcha dans l’avant-garde ? Donc, du black metal, certes, mais carrément expérimental. Un disque qui partage quelques points communs avec le Death Drive EP de WRNLRD sorti l’année dernière : du bizarre, du dégénéré qui tire plus d’une fois vers le magnifique, du grand n’importe quoi absolument brillant. Grand disque. Et disponible en Pay What You Want qui plus est.


5- Fire ! with Jim O’Rourke Unreleased ?

Ter Repetita ? Pas tout à fait, bien sûr on retrouve Mats Gustafsson, Jim O’Rourke et Tokyo en arrière-plan. En revanche, ici, la section rythmique nucléaire de The Thing est absente pour laisser la place à celle de Fire !, super-groupe réunissant le saxophoniste suédois sus-mentionné, Johan Berthling (Tape) et Andreas Werliin (Wildbirds et Peacedrums), tout aussi explosive. Unreleased ? est le second album du trio pour Rune Grammofon et c’est aussi le meilleur. La rencontre de Fire ! avec Jim O’Rourke aboutit à une forme de jazz ultra-rythmique, singulièrement psychédélique avec pas mal d’accents krautrock bien marqués. Et le climax est posé dès le premier titre où, de longues minutes durant, une splendide cacophonie envahit l’espace : les riffs s’entrechoquent, le saxophone trace la voie, la batterie fragmente et la basse recolle... Et il en sera ainsi jusqu’au bout, sans la moindre baisse de régime, la cohésion (et même plus, la synergie) maintenue jusque dans les passages les plus casse-gueule où les protagonistes donnent l’impression de ne plus s’écouter. Jusqu’au-boutiste et intransigeant, le space-jazz sismique développé par Fire ! et Jim O’Rourke s’avère être extrêmement sensoriel étant donné les multiples frissons qui parcourent l’échine à son écoute. Un signe qui ne trompe pas !


6- Access To Araska Geosynchron

C’est vrai que le disque est récent, c’est vrai que l’on peut se demander ce qu’il fait là entouré de disques écoutés et éprouvés jusqu’à la corde. Mais c’est qu’à force, on manquerait presque de superlatifs pour évoquer la musique de Robert Lioy. Trois albums et autant de chefs-d’œuvre, et je vous jure que le terme n’est pas ici galvaudé ! Oui, Geosynchron reprend les choses là où Void() ; les avaient laissées tout en allant voir ailleurs, tout comme Void() ; explorait d’autres méandres futuristes que ceux dévoilés sur Oppidan. Certes, toujours ces mêmes accidents dans les équations rythmiques et ces nappes imposantes et majoritairement inquiètes dont le mélange fait naître des noyaux d’humanité dans la déshumanisation atavique de l’ensemble (d’ailleurs pour la première fois, une voix humaine se fait entendre au milieu de la symphonie des microprocesseurs du superbe Lysithea). Mais sur Geosynchron, les équations sont peut-être encore plus fracassées et les nappes encore plus majestueuses que par le passé, on a même plus d’une fois l’impression que le visage plus contemplatif dOppidan se niche au creux de compositions qui, sans ça, auraient trouvées toute leur place sur Void() ;. Ce n’est pas le chaînon manquant entre les deux disques, Geosynchron sonne plutôt comme leur aboutissement, deux segments musicaux parallèles mais pas tant que ça puisque les droites qui les portent se rejoignent en lui. Avec Access To Arasaka, l’IDM n’a jamais aussi bien porté son nom. Et avec Geosynchron, Robert Lioy se fait encore plus impressionnant. Oui, vraiment, sans l’ombre d’un doute, chef d’œuvre !

Album en écoute ici.


7- AbSUrd Close To Distantly

On a beaucoup parlé d’AbSUrd dans ces pages cette année et c’est bien mérité : on n’en parlera jamais assez. Artisan de l’architecture alambiquée du très beau Foreshore Reverie, deuxième album du duo Murmur Breeze qu’il forme avec James P. Honey, AbSUrd pousse le bouchon encore plus loin sur Close To Distantly, son premier album en solitaire. Enfin, pas tout à fait en solitaire puisque, fidèle au credo du label qui l’accueille et a sorti le disque, une pléthore d’artistes estampillés Decorative Stamp l’accompagne. Mais la production, la composition, la construction de ses vignettes sonores ne sont que de son côté et qu’il s’agisse d’instrumentaux ou de morceaux abritant le flow survolté ou plus tranquille d’un invité, la réussite est constante. Pas un titre en-dessous des autres, beaucoup de sommets (Thin Air, Black Sea Life Absorber, l’enchaînement Perpetual Question Pursue - Outro et j’en passe) dévoilant le long de l’album un relief on ne peut plus aigu où le hip-hop s’entremêle avec des arrangements organiques, où le sombre côtoie le lumineux, le tout dessinant une musique mélancolique, subtile, à la fois urbaine et bucolique. Quelque chose comme du hip-hop naturaliste. En outre, non content d’être magnifique, Close To Distantly ne s’épuise pas sur la durée (et je l’ai pourtant écouté encore et encore) : la marque des disques importants. Celui-ci en est incontestablement un, on n’a donc pas fini d’en parler dans ces pages ainsi que d’AbSUrd dans la foulée.

Album en écoute ici, chronique plus détaillée .


8- Blut Aus Nord 777 Sect(s) & The Desanctification

Pourquoi mettre ces deux-là ensemble quand The Thing a eu droit à deux marches différentes ? Parce que ces deux albums sont avant tout indissociables, l’écoute de l’un emmène obligatoirement celle de l’autre. D’ailleurs, toutes les plages portent le même titre, Epitome, une manière sans doute d’effacer les frontières. L’artwork lui-même, vraiment réussi, offre pas mal de réminiscences ésotériques et mystérieuses. Bref, impossible de s’attarder sur un bout, il faut prendre en compte l’ensemble (quand bien même celui-ci n’est pas encore achevé). Ici, on parlera de black psychédélique qui pousse l’auditeur vers une transe ouatée et sombre, le faisant rentrer en lévitation mais à l’envers, vers le sol plutôt que vers le haut, plus bas que le plus bas que terre, lentement et sûrement, en lui faisant bien ressentir tout le poids qui s’accumule sur son dos alors qu’il traverse les strates. Ce qui est assez singulier quand on y réfléchit. Les guitares tapissent l’espace, les peaux maltraitées rajoutent une épaisseur supplémentaire que la basse finit par lier et dans le cocon ainsi créé, il se passe une multitude de choses : black, drone, psychédélisme, curieux groove malade et à l’agonie qui se rapproche plusieurs fois des abysses définitivement inatteignables de Mort. Mais on n’en est pas loin. Blut Aus Nord continue à désosser consciencieusement le black, avec maîtrise, méchanceté et subtilité. Et paradoxalement, ce noir dessein absolument dégueulasse en soi se trouve être plus d’une fois vraiment magnifique. Autant dire que l’on attend le feu d’artifice final de la trilogie annoncée avec grande impatience.


9- Lawrence English The Peregrine

Je sais, c’est un peu gonflé de faire apparaître Lawrence English ici alors que Tim Hecker n’a pas été cité : mais bon, voilà, tout ça, c’est subjectif et je me rends compte que j’ai beaucoup plus écouté Lawrence English que Tim Hecker cette année (dont j’aime pourtant beaucoup le Ravedeath, 1972 ). Ça ne s’explique pas, c’est comme ça. Et puis, à bien y regarder, leurs musiques respectives sont certes proches, mais pas jumelles et je ne vois pas au nom de quoi il faudrait que l’une ait influencé l’autre. The Peregrine se présente comme la mise en son du roman de J.-A. Baker du même nom (que l’on n’est pas obligé d’avoir lu, ce qui est mon cas et d’ailleurs ça fonctionne aussi avec la lecture de Pèlerin, le polar de W. Bayer et ça fonctionne encore sans lire quoi que ce soit) et c’est vrai que la musique de l’Australien est très évocatrice, presque narrative, très lente et nous fait changer de décors même si l’on ne s’en rend pas bien compte, pourtant ça bouge, et beaucoup. Là encore, elle est presque déshumanisée, entièrement dévouée à son sujet derrière lequel Lawrence English s’efface complètement. Les drones, harmonieux et majestueux, sont pourtant là mais n’éclatent jamais, les structures sont floues et tendent même à disparaître et quand la musique s’arrête, on se rend compte que l’on était très haut. Ambitieux, vibrant hommage à la nature, aux arbres et aux rivières bien plus qu’aux seuls oiseaux, The Peregrine dans sa façon de faire naître les grands espaces alors qu’on l’écoute chez soi, à l’intérieur, est tout simplement impressionnant.


10- FRKSE FRKSE

C’est une cassette dont les tracks datent de 2010 à en croire le bandcamp de Rajbot, mais voilà, elle a été éditée cette année par Cooler Than Cucumbers et I Had An Accident Records et puis, même, si cela ne suffisait pas, FRKSE a de toute façon édité de nouveaux morceaux depuis. Voilà une musique et un album qui m’ont beaucoup accompagné et qui donc méritent amplement leur place ici. Encore un mélange improbable : samples de musique indienne, basses énormes, guitares incisives voire carrément metal, accents électroniques inquiets et production à l’avenant, ouvertement lo-fi séant parfaitement aux atmosphères distillées tout au long de ces dix-neufs titres même si FRKSE œuvre avant tout dans le hip-hop. Les rythmiques, qu’elles soient martelées, déformées ou véloces, ne trompent de toute façon pas. Mais il y a tout ce qui les habille et qui rend sa musique si immédiatement reconnaissable, si addictive aussi. On ne sait pas trop quel sont les monstres qui peuplent les nuits de Rajbot, mais en tout cas, on sait qu’ils sont bien présents et que toutes les tasses de thé du monde ne suffiraient pas à les faire disparaître. FRKSE est un agrégat sonore qui remplit l’espace, enveloppe complètement l’auditeur et l’attire dans ses méandres souterrains et lo-fi jusqu’à ce que celui-ci devienne un élément de l’ensemble. Absolument addictif, souvent sale mais loin d’être approximatif, le hip-hop industriel parsemé de drones dévastateurs et les collages sonores de FRKSE ne font regretter qu’une chose : que cet éponyme soit uniquement publié sur cassette. Toutefois, si jamais vous partagez mon enthousiasme, sachez que Rajbot a besoin de nous.

L’album est en écoute ici.


11- Ramesses Possessed By The Rise Of Magik

Toujours aussi sale et mal foutue, la musique de Ramesses n’en demeure pas moins absolument essentielle : une fois que l’on a goûté à ses guitares sombres et possédées, à cette grosse basse saturée et que l’on finit par accepter les circonvolutions vraiment pas faciles de la voix, le trio ne nous quitte plus et pas un jour ne passe sans que l’on y revienne. Parfaitement équilibré, Possessed By The Rise Of Magik convoque à la fois les pensées noires et arachnéennes de The Cure et le goût des errances désertiques et hypnotiques de Kyuss, le tout servi par une superbe non-production qui accentue encore plus (si besoin était) le côté sincère et habité de l’ensemble, car Ramesses ne triche pas et on sent bien à quel point le trio expulse ses idées noires dans ses morceaux. Approximative, accidentée, branlante, pas jolie jolie mais vraiment superbe, désespérée bien plus que sombre, voire malsaine à certains moments, la musique des Anglais est complètement addictive et tout ce que l’on écoute après ça sonne irrémédiablement trop fabriqué. Et puis on s’arrêtera là car le regard que nous lancent Mark Greening, Tim Bagshaw et Adam Richardson sur la pochette vaut certainement bien plus qu’un long discours. Grand disque.

Une chronique plus détaillée ici et un autre commentaire .


12- Gator Bait Ten Harvester

Au début, rien ne se passe. Puis petit à petit ça s’insinue, ça trouve sa place, ça se développe et sans vraiment s’en rendre compte, on y revient encore et encore. Ainsi va la musique de Gator Bait Ten, à la base duo formé de M. Gregor Filip et Simon-John Smerdon complété ici par une rythmique nucléaire emmenée par la basse de Submerged et la batterie de Ted Parsons. Une musique à la croisée du drone et du doom, sans fioritures, très sèche et surtout, extrêmement noire. Et lourde aussi. Mais ce que l’on retiendra, c’est avant tout l’immobilisme de ces instrumentaux où paradoxalement beaucoup de choses se passent : la batterie fournit la pulsation, la basse, la chair et l’association M. Gregor Filip et Simon-John Smerdon tout le reste : sons déformés, nappes ombrageuses, effets électroniques divers, etc. Et comme Gator Bait Ten ne pratique pas l’attaque frontale mais préfère largement l’approche larvée, il faut un peu de temps avant de découvrir ce que Harvester a à offrir, à savoir une collection de morceaux parfaitement construits et équilibrés qui distillent une atmosphère de malaise et de mystère particulièrement prenante. Une perle bien noire.

Une chronique ici et le mot de Kurt Gluck .


13- iconAclass For The Ones

On connait surtout Will Brooks pour son association avec Oktopus au sein de Dälek. En vacances des murs du son qui ont fait la réputation du duo, Will Brooks s’offre un exercice de style old-school qui revisite les racines du hip-hop : au programme, boom-bap, cuts assassins (que l’on doit à DJ Motiv), flow monocorde, textes militants et instrumentations chiches. Et pourtant, rien à faire, même en raclant la chair pour faire apparaître l’os, sa musique demeure irrémédiablement anxiogène et brut de décoffrage, rappelant si besoin était que ce qui fait la réussite du son de Dälek n’est pas à porter au seul crédit de son beatmaker. Le disque est peut-être court (trente-cinq minutes) mais est parcouru d’un souffle vraiment singulier, une sorte d’écho caractéristique qui précipite les sons dans les soubassements et les graves, enfermant l’auditeur dans ses filets et le rendant complètement captif. Les réussites sont nombreuses, de l’introductif Long Haul qui plante le décor sans attendre au plus tranquille Roots par exemple, et le tout constitue une virée en pleine nuit aux pieds des gratte-ciels que l’on réitère souvent. L’écoute à fort volume est conseillée pour un résultat optimum.

Album en écoute ici.


14- The Feelies Here Before

Jusqu’ici, la discographie des Feelies était irréprochable, depuis leur Crazy Rhythms inaugural jusqu’à Time For A Witness paru en 1991. Une vingtaine d’années sépare donc ce dernier de Here Before et la bonne nouvelle, c’est que leur discographie continuera à être irréprochable avec celui-ci. L’adhésion n’est absolument pas imputable à la seule nostalgie, loin de là, Here Before est avant tout une collection de chansons magnifiques, portées par des guitares virevoltantes distillant une atmosphère douce-amère qui n’a jamais quitté le groupe depuis ses débuts, quel que soit son line-up. Une atmosphère qui rend leur musique indémodable et leurs pop songs fougueuses hors du temps : quelques accords, un couplet, un refrain, un petit solo en passant, on recommence et basta. Bref, de la simplicité et surtout, de l’élégance. Et des mélodies à tomber, comme celle de Morning Comes qui m’a hanté une bonne partie de l’année. Ce disque-là n’est absolument pas anachronique, en revanche on y trouve une certaine idée de la pop héritée à la fois du Velvet Underground et des Modern Lovers, classique, sèche et véloce. Alors, bien sûr, quelques cheveux gris sont apparus sur les tempes et quelques rides au coin des yeux, mais les faux-plats, les accélérations et la fièvre timide des Feelies sont toujours là. Here Forever plutôt que Here Before.


15- Colin Stetson New History Warfare Vol. 2 : Judges

Un homme, trois saxophones (alto, basse et ténor), une façon singulière d’en jouer lui permettant de tenir sans interruption de longues minutes durant, une multitude de micros placés dans le studio (une vingtaine dont un scotché directement sur sa gorge d’où ces feulements et ces bruits étranges qui parsèment le disque) et toutes les pistes enregistrées en une seule et unique prise. Sans overdubs, ni boucles. Ça, c’est pour le côté technique. Une atmosphère lourde, sombre et pesante, passablement oppressante parfois relevée de vocaux féminins (Laurie Anderson et Shara Worden, parfaites), un disque à tel point virevoltant et circulaire qu’il en donne le tournis. Et cette façon de balancer des pains à ses clés, conférant un côté tribal à l’ensemble. Ça, c’est pour la musique. Et celle-ci est assez indéfinissable, vraiment hypnotique et son écoute vous emmène dans une transe écorchée dont il est bien difficile de se défaire même lorsque le disque est fini. D’une tristesse insondable et d’une grande beauté, New History Warfare Vol. 2 : Judges est un vortex bien noir où Colin Stetson semble transcender son jeu et développer un langage qui n’appartient qu’à lui. Et si vous voulez poursuivre plus loin l’expérience, je ne peux que vous conseiller l’écoute de Those Who Didn’t Run / The End of your Suffering, deux titres sortis en février, toujours chez Constellation, frisant les dix minutes chacun, emballés sous un superbe rhinocéros sur fond rouge. Plus longs mais toujours aussi saisissants.

Album en streaming .


16- Cut Hands Afro Noise, Vol. 1

Derrière Cut Hands, on trouve William Bennett, leader controversé du très radical Whitehouse, dont on parlait déjà l’année dernière au moment de sa collaboration avec Zeitkratzer. Si les derniers disques de Whitehouse montraient déjà la passion de Bennett pour l’Afrique et la musique vaudou haïtienne, Cut Hands pousse plus loin encore cette exploration avec ces instrumentaux tribaux portés par une polyrythmie proprement confondante, riche et variée, tout en gardant une coloration noise bien présente. Il en résulte une curieuse musique portée par des synthétiseurs fracassés à grands coups de percussions, un mélange électronique habité, intrigant et hypnotique mais aussi, et c’est assez nouveau, presque mélodique. On y trouve même quelques accalmies disséminées ici et là (ainsi que des morceaux plus typiquement power electronics, on ne se refait pas). Quoi qu’il en soit, avec son logo blanc sur fond noir, son mélange de prime abord improbable mais qui fonctionne parfaitement, Cut Hands aura été une des incontestables bonnes surprises de cette année. Bien moins extrémiste que Whitehouse, la musique de Cut Hands n’en demeure pas moins intransigeante et réserve quelques sensations nouvelles pour peu que l’on accepte de s’y perdre le temps de ces quelques morceaux.


17- Earth - Angels Of Darkness, Demons Of Lights I

Angels Of Darkness, Demons Of Lights I m’a vraiment donné l’impression qu’Earth avait atteint l’ultime étape de sa mue entamée depuis quelques albums (approximativement depuis Hex : Or Printing In The Infernal Method ). Un Earth bien plus contemplatif et peut-être moins torturé, plus attiré par la lumière que par l’obscurité. Toutefois, Earth reste Earth et sa musique présente toujours cette même dynamique paradoxale, quelque chose comme un mouvement immobile. Les morceaux se déploient lentement, les guitares retrouvent des sonorités plus lourdes et surtout, le violoncelle de Lori Goldston fait des merveilles et s’insinue parfaitement dans l’architecture diaphane de l’ensemble, soulignant tantôt les errances guitaristiques de Dylan Carlson ou au contraire traçant sa voie et fournissant des textures assez inédites jusqu’ici. Extrêmement lent, presque invertébré, Angels Of Darkness, Demons Of Lights I représente un Earth qui, débarrassé de tous oripeaux, montre toute sa profondeur et sa beauté. Espérons quAngels Of Darkness, Demons Of Lights II soit du même acabit, mais à la simple vue de sa pochette, je ne me fais pas le moindre souci. Vivement la suite donc.

Une chronique à deux mains ici.


18- Master Musicians Of Bukkake Totem 3

On connaissait la tête (Totem 1), le tronc (Totem 2) et voici donc venir logiquement les racines. Pas de grands changements dans la mixture enveloppée de senteurs d’encens et de chanvre du collectif de Seattle. Troisième épisode d’une trilogie dédiée à Sun City Girls, la musique psychédélique aux forts accents world de Master Musicians Of Bukkake reste toujours aussi mystique et jubilatoire et fait voyager haut et loin. On passe ainsi du Tibet au désert malien, d’une chambre probablement située dans le Dorset au sud-ouest de l’Angeleterre à une cave enfumée dans le centre de New-York au son de claviers vintage hérités de John Carpenter et d’un groove habité qui doit beaucoup au krautrock et aux musiques traditionnelles telles que l’entend un label comme Sublime Frequencies (dont le big-boss se trouve être Alan Bishop qui psalmodie quelques mantras sur ce disque et qui fut membre de Sun City Girls, la boucle est bouclée). Difficile de trouver un disque plus spirituel et plus drôle que celui-ci, excepté parmi les volumes précédents de la trilogie qui prend donc fin ici, ce qui est franchement regrettable. Mais on sait bien qu’on les retrouvera tôt ou tard pour un concept tout aussi jouissif que celui-là, nos toges et nos chapelets seront alors fin prêts.

Une chronique .


19- MoHa ! Meiningslaust Oppgulp (A Singles Compilation)

Je ne vais pas m’étendre, simplement dire que cette compilation contient certainement le morceau le plus taré que je n’ai jamais entendu, le bien nommé Eg Blei Sogen Av Ein Atterganger. Rien que pour ça, il fallait que j’en parle (encore) ici. Alors, certes, c’est une compilation, mais comme elle ne contient que des morceaux remasterisés et de toute façon difficilement trouvables, je lui confère une valeur d’album à part entière car en plus du morceau pré-cité, tous les autres sont également impressionnants.

Pour quelques mots de plus, c’est par-là.


20- The Beastie Boys Hot Sauce Committee Part Two

C’est vrai, rien de nouveau dans ce nouvel album des Beastie Boys qui n’ait déjà été dit (et bien dit) auparavant, d’ailleurs, Hot Sauce Committe Part II ressemble à un disque-somme, depuis le très punk Lee Majors Come Again qui aurait pu facilement trouver sa place sur Ill Communication, en passant par le refrain d’Ok qui rappelle celui d’Intergalactic sur Hello Nasty, jusqu’à Funky Donkey qui renvoie directement au plus old school To the Five Boroughs, les stigmates post-11 septembre en moins. Bref, le concentré d’une carrière, une sorte de rétrospective ne compilant que des inédits et donc, pas l’ombre d’un renouvellement. Et alors ? Le renouvellement a eu lieu avant cet album, pour preuve la grande variété de l’ensemble. Faut-il leur en tenir rigueur ? Absolument pas car Hot Sauce Committee Part II n’en reste pas moins un sacré bon album que l’on écoute les yeux grand ouverts et le sourire aux lèvres. Les Beastie Boys n’ont plus rien à prouver depuis un bon bout de temps mais évitent consciencieusement le piège de l’auto-parodie par un dynamisme et une bonne humeur restés intacts et communicatifs. Alors, on ressort sa casquette et ses grosses bagouzes et on chante comme un(e) demeuré(e) en sautant dans tous les sens au son de l’impeccable Make Some Noise.


Pour tous les autres disques non cités ici mais tout aussi remarquables (pour moi, hein ! peut-être pas pour vous), Submerged, Balkansky, Terra Tenebrosa, Skull Defekts, etc., cette fois-ci, c’est sur le FIR que cela se passe.

Bonne année à toutes et tous !