Entretiens à Twin Peaks : #39 - Marco Cella

Retrouvez chaque semaine dans nos pages les interviews de quelques-uns des contributeurs à la future compil’ Twin Peaks d’IRM. C’est aujourd’hui au tour de l’Italien Marco Cella, auteur l’an passé du somptueux You’re Here où il naviguait habilement entre pop-ambient mélodramatique, néoclassique et minimalisme, de nous donner quelques précisions sur son rapport à Twin Peaks.

Génie précoce, le Vénitien qui enregistrait auparavant sous le pseudo Noisekraft n’en est qu’à un long-format officiel sous son nom, mais malgré ses vingt-et-un printemps, il s’est déjà illustré sur différents projets parallèles, en attestent notamment ces deux titres diffusés réellement par l’écurie Velvet Green Music.



Sur cette parution, l’attrait de ce cinéphile averti pour les textures spatiales et éthérées ne se dément pas - le titre qu’il nous réserve ne manquera d’ailleurs pas de confirmer cette orientation - et l’universitaire qu’il est nous relaie avec passion le rapport intime qu’il entretient avec les œuvres de David Lynch et Angelo Badalamenti.


L’interview



IRM : Comment résumerais-tu ton rapport à Twin Peaks ? A l’univers de Lynch en général ?

Marco Cella : Je suis un grand fan de cinéma en général, je pourrais même appeler ça une addiction, car il y a des moments où j’ai littéralement besoin de regarder des films même quand je n’en ai pas le temps. Heureusement, avec mon travail, je suis fortement impliqué dans la production de films, en particulier dans les processus de post-production tels que la composition de bandes originales ou le sound design. David Lynch est l’un de mes réalisateurs préférés, j’admire toute son oeuvre et j’adore son style lorsqu’il s’agit de concevoir des personnages et mouvements de caméra complexes. J’ai découvert ses films quand j’ai vu Lost Highway pour la première fois, et à partir de là j’ai dû tous les visionner à la suite, y compris Twin Peaks évidemment. Ce que je chéris vraiment dans l’utilisation du son dans ses films, c’est la connexion parfaite entre les dimensions sonore et visuelle, une alchimie qui amplifie leurs forces individuelles. Bien sûr, ça aide d’avoir un monstre sacré comme Angelo Badalamenti assis dans la chaise du compositeur.

Ton personnage préféré dans la série ?

Ce sont tous de très bons personnages, il y a très peu de maillons faibles et tous montrent des personnalités complexes. Il y a bien sûr Laura, l’invisible protagoniste derrière toute cette histoire, puis il y a Cooper, une sorte de leader pour toute la série, et beaucoup de personnalités apparemment mineures qui se succèdent sur la scène, mais qui sont toutes mémorables pour au moins une particularité. C’est peut-être une réponse étrange, mais plutôt que de choisir un seul personnage préféré, j’opterais pour la ville entière en tant que protagoniste d’exception ; le vrai point focal c’est l’atmosphère unique qui respire autour de chaque scène.

Une scène qui t’a particulièrement touché... ou fait flipper ?

Comme je le disais précédemment, c’est vraiment dur d’extraire des éléments qui éclipsent le reste. Dans le cas présent, je dois néanmoins mettre l’accent sur l’épisode pilote, que je considère personnellement comme un opéra parfait, magnifiquement réalisé et narré via une intrigue magistrale. De son montage d’ouverture jusqu’à sa conclusion, cet épisode prend le spectateur par la main et le conduit autour de la petite ville avec une attention aux détails inégalée. C’est un vrai chef-d’œuvre que tous les aspirants réalisateurs devraient visionner avant d’allumer leur caméra, tellement de choses y sont transmises en seulement 94 minutes.

Tu as enregistré un morceau pour notre future compilation Twin Peaks, quel aspect de la série t’a inspiré ?

J’ai découvert la musique d’Angelo Badalamenti assez tard dans ma vie, puisque mes études musicales suivaient une approche plus chronologiquement linéaire, mais j’ai été soufflé par de nombreux aspects de son œuvre. La façon dont il crée des ambiances sans abuser de la technologie, son cheminement minimaliste mais abondant pour atteindre un objectif précis et son approche libre de la partition musicale résonnent en moi. Tous les instruments qu’il utilise, qu’ils soient acoustiques ou électroniques, se marient parfaitement entre eux sans qu’il y ait de manques. Il est l’un des rares compositeurs à pouvoir suggérer des couleurs avec sa musique, et c’est la raison pour laquelle ses compositions s’accordent si bien avec les images. Très sous-estimé, surtout dans les universités. Je recommande personnellement tous ses travaux, même ceux qu’il a fait sans Lynch (la bande originale du jeu vidéo Indigo Prophecy en est un merveilleux exemple).

Tu as eu vent de quelques-uns des musiciens impliqués dans ce projet. Duquel es-tu le plus curieux d’entendre la contribution ?

En dépit de l’état de décadence imminente du pays, la scène musicale underground italienne commence à plutôt bien se développer donc je suis assez curieux d’entendre les contributions des artistes italiens.

Un album vers lequel tu reviens quand il te faut ta dose de Garmonbozia ?

Il y en a trop pour tous les mentionner : je suis un auditeur avide et je ne mets vraiment pas de limites à ma culture musicale personnelle. J’achète tant d’albums au cours d’une année qu’il m’est difficile de me souvenir de mes préférés. L’année dernière a été plutôt bonne, aussi bien du côté du mainstream que sur les scènes indépendantes et c’est difficile de recommander quelque chose en particulier. Gardez un œil sur les labels géniaux que sont Ghost.City Collective, Warp, OAK Editions, Vulpiano, Mille Plateaux et vous ne serez pas déçus.

En 2016, tu as réalisé Solaris - An Unofficial Soundtrack et surtout You’re Here. Quelques mots sur ces disques ? D’autres projets sur les rails ?

2016 a été une année très difficile, pleine de dures journées de travail et d’étude, avec quelques déboires et difficultés personnels, mais aussi beaucoup de raisons d’être fier. Mon engagement a finalement payé, j’ai rencontré beaucoup de gens formidables et tout cela s’est retrouvé sur You’re Here, premier LP signé sous mon vrai nom ; un choix difficile néanmoins, mais qui s’est ancré dans mon esprit. Cette année semble être similaire dans cet aspect, avec beaucoup d’heures passées dans mon studio, mais davantage d’équilibre. Attendez-vous à beaucoup de projets, peut-être plus discrets et sous le radar qu’auparavant, mais avec encore plus d’efforts et de passion.




Marco Cella sur Bandcamp / Twitter




Original English Version



IRM : How would you describe your relationship with Twin Peaks ? With the work/world of David Lynch in general ?

Marco Cella : I’m a really big fan of cinema in general, I might even call it an addiction since there are times where I literally feel the need to watch movies even when I don’t have that much free time left. Fortunately with my job I’m heavily implied into movie making, especially during post production processes like scoring or curating the sound design. David Lynch is one of my favorite directors, I admire all his works and I’m very fond of his style when it comes to designing complex characters and camera movements. I came across his movies when I first saw Lost Highway and from there I had to binge-watch all of them, including of course Twin Peaks. What I really cherish about the use of sounds in his features is the perfect connection between audio and visuals, where they show a chemistry that amplifies their individual strenghts. Of course it helps having a monster of composition as Angelo Badalamenti sitting on the scoring chair.

Your favorite character in the series ?

They’re all really good characters, there’s literally very few weak links and all of them show complicated personalities. There’s of course Laura, the invisible protagonist behind all the plot, there’s Cooper, a sort of frontman for the whole series, and a lot of apparently minor personas that rotate around the stage, but they’re all memorable for at least one particular. This might be a strange answer, but more than picking a single favorite character I’d choose the whole town as a standout protagonist for the series ; the real focal point is the unique atmosphere that breathes around every scene.

A scene that particularly moved - or scared - you ?

As said before, it’s really hard to point our single elements that overshadow the rest. In this case I have to point out the pilot episode, that I personally regard as a perfect opera, beautifully crafted in every technical aspect and narrated through a masterful plot sequence. From the opening montage until its closure, this episode takes the viewer by the hand and leads him around the small town with an unmatched care for details. It’s a true masterpiece that every aspiring filmaker should watch before turning on his camera, a true way to convey so much in only 94 minutes.

You recorded a track for our forthcoming Twin Peaks compilation, what aspect of the series inspired you ?

I discovered the music of Angelo Badalamenti quite late in my life, since my music studies followed a more chronologically linear approach, but I was blown out by many aspects of his works. The way he creates ambiences without abusing of technology, his minimalistic yet filling path to achieving a precise goal and his freeform approach to music sheets all resonate in me. Every instruments he uses, both acoustic and electronic, blend perfectly with each other without leaving gaps. He is one of the few composers that can suggest colors with his music and his compositions fit so well with pictures due to this. Highly underrated, especially in the academic rooms. I personally reccommend all his works, even the ones he made without Lynch (the soundtrack to Indigo Prophecy is a wonderful example).

You heard about some of the musicians involved in this project. Which one are you the most curious to hear the contribution from ?

Despite its looming and decadent state, the Italian underground music scene is starting to grow quite well so I’m pretty curious to hear the contribute from them.

An album you often listen to when you need all your Garmonbozia ?

Too many to mention : I’m an avid listener and I don’t really put limits to my personal music culture. I purchase so many albums over the year that it’s hard to keep track of my favorite. Last year was pretty good, both in the mainstream and the independent scenes and it’s hard to recommend anything specific. Keep an eye on great labels like Ghost.City Collective, Warp, OAK Editions, Vulpiano, Mille Plateaux and you won’t be disappointed.

In 2016 you released Solaris - An Unofficial Soundtrack and You’re Here. A few words about them ? Some other projects on the way ?

2016 was a very tough year, full of hard days of work and study, a few personal letdowns and difficulties, but lots of moments to be proud of. I saw my commitment repayed, I met a lot of great people and all of those went into You’re Here, the first LP where I used my real name ; a difficult choice nonetheless, but one that sticked in my mind for quite a lot. This year seems to be similar in this aspect, with a lot of hours put into my studio, but a more balanced one. Expect a lot of projects, maybe more subdued and low-profile than before, but with more effort and passion put into them.




Un grand merci à Marco Cella. Son morceau intitulé L4UR4 paraîtra sur notre compilation Twin Peaks au printemps.


Interviews - 02.03.2017 par Elnorton, RabbitInYourHeadlights


Le streaming du jour #1919 : IRM presents - 'IRMxTP Part XV - Nobody Loved Laura But Us (Time Heals All Wounds)'

Et voilà, avec le volume 16 paru en décembre dernier, la sortie de ce 15e volet met un point final à notre projet. 16 parties, 198 morceaux, Twin Peaks ne s’en remettra jamais vraiment, du moins aux oreilles des fidèles - dont vous faites, on l’espère, partie - qui ont suivi cet hommage narratif et sonique du début à la fin. Au bout du compte, il (...)




indie rock mag - IRM des musiques actuelles


mardi 20 août 2019


àýlaýune



surýlesýplatines


nouveauxýmédias



IRMýXýTP


ligneýdeýmire


selectionýirm


friends