2023 en polychromie : les meilleurs albums - #150 à #136

180 albums, car si la frustration demeure de ne pas en citer 100 ou 150 de plus, c’est là que la césure s’avérait la plus supportable en cette année 2023 riche en pépites sous-médiatisées. 180 disques, car le but d’un bilan annuel, de la part d’une publication musicale quelle qu’elle soit, ne devrait pas revenir à montrer que l’on a sagement écouté la poignée d’albums réchauffés que les faiseurs de mode vendus au mainstream le plus racoleur nous ont prescrits, mais bien à faire découvrir des sorties remarquables passées entre les mailles du filet, et comme les plus curieux le savent, ces dernières ne manquent jamais. 180, donc, pour les 180 degrés qui nous séparent, un peu plus chaque année d’ailleurs, des classements de lemmings absolument imbuvables croisés ici ou là.

Avec cette troisième partie, l’atmosphère prend le dessus, entre nostalgie, rétrofuturisme, attrait mystique et fantômes du passé, et même les rares incursions pop semblent vouloir nous sortir du confort de notre contemporanéité.



#150. Kid Koala - Creatures of the Late Afternoon

On attend forcément beaucoup du maître turntabliste de Deltron 3030, d’autant plus depuis l’excellent 12 bit Blues des dernières grandes heures du label Ninja Tune. Si Creatures of the Late Afternoon, souvent bancal et parfois mixé très bizarrement, n’est pas du même acabit, on ne peut que plier devant la générosité de ce disque dont les 20 titres émaillés d’incursions vocales flirtent de loin avec la pop lo-fi bricolée d’un Money Mark (1000 Towns, Let’s Go !) voire avec les fanfares saturées de The Go ! Team (Things Are Gonna Change, Get Level), entre deux micro-tubes abstract forcément transcendés par le talent du Canadien aux scratches (Dusk, Highs, Lows & Highways, Rise Of The Tardigrades).


#149. Cyrus Malachi - The Feather Of Tehuti

L’un des derniers gardiens d’un boom bap lo-fi du caveau sans chichis ni concessions, le rappeur du crew Triple Darkness (à ne pas confondre avec le trio homonyme de Chicago), que l’on apprécie également sous l’alias Black Opal, retrouve Cappah, producteur d’un morceau de son excellent Postmodernism, ainsi que son metteur-en-son récurrent Evil Ed aux scratches (notamment sur le très RZA-esque Comanche), pour un précis de hip-hop 90s funeste et poussiéreux aux beats lourds et au flow belliqueux, un univers particulièrement atypique pour un rappeur britannique mais qui n’aurait pas dénoté dans les quartiers mal famés du Queens de Mobb Deep à la grande époque. Un album minimaliste et menaçant, aux discrètes influences orientales (East Of Eden, The Lotus Eater, Half Of A Yellow Sun) ou jazzy (A Pearl In The Sand) et dont l’atmosphère prend aux tripes dès l’intro pour ne plus les lâcher.


#148. Sabiwa - Island no​.​16 - Memories of Future Landscapes

"Après la réinvention collaborative d’une bande originale de film d’animation horrifique japonais des 70s, The Demon, première sortie chez Phantom Limb en 2021, la Berlinoise d’adoption renoue sur Island no​.​16 - Memories of Future Landscapes avec l’univers plus atmosphérique et mystique de son premier opus, fait de percussions rituelles captées comme des field recordings et autres instruments traditionnels taiwanais discrètement remodelés en bande-son imaginaire de musique concrète, sur fond de vocalises minimalistes et inquiétantes, de la comptine atonale au murmure ou même au grunt. Immersif et fascinant."

< lire la suite >


#147. Evitceles - Velvet Room

"L’électronique sombre et menaçante aux sonorités industrielles et aux atmosphères dark ambient que l’on connaissait au Bulgare, non sans atomes crochus avec Ben Frost sur ses précédentes sorties, semble vouloir remonter le fil des influences jusqu’au début des années 80, celle des premiers Cure, des débuts de Swans et de Joy Division, flirtant avec une sorte de slowcore gothique (Сам в Твоя Храм et ses faux-airs de Xiu Xiu), et bien que quelques éclats noisy demeurent sur Holding Keys et que l’électronique reprenne un temps le dessus avec les breakbeats de Reveal, l’album s’avère beaucoup plus méditatif qu’à l’accoutumée, se rapprochant même sur un final tout en guitare réverbérée de l’ambient électrique aux accents mystiques d’Aidan Baker, Barn Owl ou A-Sun Amissa."

< lire la suite >


#146. Pita / Friedl - Pita / Friedl

Passionnant pourvoyeur de disques inclassables, Karlrecords nous offrait en début d’année cet enregistrement posthume du regretté Peter Rehberg (aka Pita), associé à un grand habitué du label berlinois, le pianiste Reinhold Friedl plus connu pour son ensemble d’improvisation bruitiste, le fameux Zeitkratzer. Forcément avec un tel duo, on s’attendait à un album à ne pas mettre entre toutes les oreilles et on est effectivement servi, avec un déluge quasi constant de percussions noisy et de crépitements analogiques sur trois pistes d’environ 20 minutes chacune, dont les crescendos d’intensité tirent par moments sur un drone malaisant et où les incursions du piano atonal de l’Allemand, loin d’offrir quelque respiration bienvenue, participent d’une atmosphère résolument hantée.


#145. Morten Georg Gismervik - Dunes at Night

Nouveau venu chez Hubro, l’un des labels les plus intéressants du jazz scandinave versant ambient ou expérimental à l’heure actuelle, le guitariste d’Oslo croisé en renfort de formations metal/prog norvégiennes livrait cet été un premier long-format rafraîchissant en dépit de ses effets de guitare parfois datés, et plutôt à l’opposé dans le spectre musical. Une certaine dramaturgie prog demeure néanmoins sur ce Dunes at Night, album mi-easy listening mi-alambiqué sautillant de méditations pianistiques en crescendos rythmiques aux incursions free, et dont les motifs mélodiques évoquent autant le John Zorn de l’Alhambra Trio que le Wynton Marsalis des années 80.


#144. Thamel - Suitcase Orkestra

Outre le magnifique EP ambient When Anything Dives déjà classé ici (#3) et l’excellent Benaco aux incursions électroniques majoritairement planantes, le Belge Jérôme Mardaga nous a également gratifiés cette année du plus dynamique Suitcase Orkestra, dont les arpeggiators géométriques vont de paire avec l’artwork sans en oublier pour autant le genre de textures particulièrement organiques aux harmonies majestueuses qu’on lui connaît. Un album également très kosmische et toujours sous l’auspice des synthés modulaires qui ravira à n’en pas douter les admirateurs de labels tels que Constellation Tatsu ou Debacle Records.


#143. Gwenn Tremorin & Anatoly Grinberg - Singularity Spectrum

Délaissant temporairement leurs alias respectifs Tokee et Flint Glass, le Français et le Russe balaient le spectre de la bande originale imaginaire pour développer une connexion épique entre IDM percutante aux sonorités brutes héritées de l’indus et orchestrations cinématographiques à mi-chemin du modern classical et de la musique orientale. Singularity Spectrum est un album à la fois subtil et rutilant, aussi abrupt que délicat, dont l’emphase qui ne dépareillerait pas en générique d’une série SF produite par Netflix est constamment déjouée par une finesse plus sous-jacente des textures, en perpétuelle mutation. Une réussite, complétée dans la foulée par l’excellent EP Fire Pulsations précédemment classé ici.


#142. Aidan Lochrin - Chalkydri Ashes

Musicien ambient basé à Glasgow influencé par la musique électronique et le modern classical autant que par le post-rock pour cette capacité à mettre en musique des récits sans parole, Aidan Lochrin a sorti deux albums cette année sur l’excellent label d’Achères Lotophagus Records. Sur Chalkydri Ashes, album aux références mystiques voire religieuses, il développe un univers clair-obscur et rétrofuturiste à la fois dynamique et d’une grande délicatesse, usant notamment de field recordings aquatiques et de synthés arpégés aux rythmiques parfois glitchées, envisageant chaque composition comme l’un des mouvements d’une suite particulièrement évocatrice et en constante évolution, où impressionnisme et immersion vont de paire. Une bien jolie révélation, dont la douceur tranche avec l’abrasion caverneuse du néanmoins très bon The Death Of Arcadia.


#141. The Difference Machine - Alien Nation and the Black Adolescent

"Cet Alien Nation and the Black Adolescent réunit le duo d’Atlanta autour d’un concept ancré dans son époque, manifeste très personnel pour son MC Day Tripper qui y raconte son mal-être d’adolescent afro-américain étranger dans son propre pays. D’emblée, c’est évidemment un plaisir de retrouver la luxuriance bricolée du sampling de Conspiracy et sa dimension narrative encore plus poussée ici qu’à l’accoutumée. Avec un savant sens du crescendo, l’album déroule son récit, d’abord presque spoken word sur un Problems ambient et dystopique, les premiers beats boom bap et autres scratches au cordeau ne faisant leur apparition que sur His Country, sorte de crossover épuré entre Morricone et David Axelrod."

< lire la suite >


#140. Loud As Giants - Empty Homes

À l’exception de quelques rencontres indirectes, notamment les excellentes reconstructions ("recyclings") de Continuum par Justin K. Broadrick, ce dernier et le Belge Dirk Serries n’avaient bizarrement jamais collaboré sur un projet à part entière, d’autant plus étonnant pour ces deux pionniers de l’expérimentation dark ambient, respectivement avec Final et Vidna Obmana. C’est enfin chose faite avec ce premier album de Loud As Giants qui malgré son titre n’a pas eu l’écho qu’il méritait cette année. En quatre crescendos dronesques et minimalistes aux riffs et beats épurés, ils y rebattent pourtant les cartes du post-rock à l’ère du digital, piochant dans la musique industrielle ou le rock tribal pour inventer une sorte de musique cinématographique en espace confiné. Prometteur !


#139. Woods - Perennial

"On retrouve un songwriting à la fois mélancolique et lumineux aux arrangements luxuriants et aux élans de classiques instantanés (Between The Past, Day Moving On), des ballades cuivrées aux basses rondes, wah-wahs et percus boisées très 70s (The Seed), un psychédélisme folk rêveur et bariolé (Little Black Flowers, Double Team), des cavalcades plus dynamiques sur une section rythmique carrée et hypnotique (Another Side, Weep), sans oublier les petites digressions instrumentales bucoliques qui vont bien (The Wind Again, Perennial), ici tout en sifflements, slides insulaires, piano jazzy et claviers rétro pour mieux évoquer les Beach Boys hors du temps de la grande époque de Brian Wilson. En bref, un très bon cru, à la fois concis et généreux."

< lire la suite >


#138. Gilded Form - Gilded Form

"Avec ce premier opus homonyme de Gilded Form où les deux Dead Neanderthals, soit René Aquarius encore et toujours aux fûts et Otto Kokke aux pianotages magnétiques, s’acoquinent avec l’Américain Nick Millevoi (Desertion Trio, Many Arms), on bascule d’un coup d’un seul dans les grands espaces épurés d’un drone-rock bluesy beaucoup plus proche d’un Earth que des musiques extrêmes. Jouant sur le minimalisme et la répétition, l’album évolue d’abord d’une manière presque imperceptible, avant que la guitare de Millevoi ne change subrepticement d’orbite, dans la continuité rythmique des frappes downtempo presque anesthésiées d’Aquarius et des drones de synthés sur trois accords de son compère qui servent de background hypnotique à ces méditations psyché d’une lenteur consommée."

< lire la suite >


#137. PJ Harvey - I Inside The Old Year Dying

"Quand le premier morceau d’un disque à te rester en tête après une paire d’écoutes est son premier single qu’on n’avait pourtant pas trouvé si fantastique que ça au départ, ça n’est jamais bon signe... et pourtant, en insistant un peu, I Inside The Old Year Dying se révèle bien mieux que décent, un album d’atmosphère avant toute autre considération, introspectif et clair-obscur comme White Chalk (Prayer at the Gate, Lwonesome Tonight), avec de jolies expérimentations sur les textures et sur la voix (All Souls, The Nether-edge), et dont les morceaux les plus rock s’avèrent finalement les moins marquants (Autumn Term, I Inside the Old Year Dying), à l’exception du très intense final A Noiseless Noise."

< lire la suite >


#136. A Lucky Pilot - Echoes Of Weird Nostalgia

Premier opus en presque 10 ans pour l’auteur du superbe Obtuse croisé entretemps sur notre compil hommage à Twin Peaks, on retrouve sur Echoes Of Weird Nostalgia, album sous le signe de l’idéalisation du passé et des regrets, le goût de l’ex Lust Bruno De Bona pour un minimalisme habité aux élans cinématographiques et paradoxalement arrangé avec délicatesse, l’accent étant mis cette fois sur ses influences post-rock teintées d’expérimentations saturées (Attention Span Deficit), d’incursions presque dub (D U S K) et d’étranges psalmodies oniriques (Things You Have Never Seen). La batterie se fait plus proéminente et si l’on pense toujours à Slint, le chant aidant, sur la première partie d’un titre tel que Miserable Minimalist, ça n’est plus dans le giron de Labradford mais plutôt du côté de Mogwai, peut-être même celui de l’immense Rock Action riche en digressions électroniques dissonantes, qu’il faudrait chercher une ascendance à cette évolution de l’univers du Français, aussi bien d’ailleurs pour les crescendos de Yerself, Expectations / Disillusions ou Departures que pour le piano funeste et intense du final Winter Blue évoquant notamment la bande originale des Écossais pour la série ZeroZeroZero.