Interview : Kangding Ray, beatmaker sans frontières

Il y a quelques jours, Kangding Ray sortait l’EP digital Monad XI, désormais en écoute sur la plupart des plateformes de streaming légal.

L’occasion de nous entretenir avec David Letellier, le producteur nomade qui se cache sous cette entité musicale mystérieusement passée d’une IDM finement ciselée chez Raster-Noton à une techno ténébreuse toute en pulsations oppressantes chez Stroboscopic Artefacts en l’espace d’un album, OR, unanimement célébré l’an dernier dans les sphères électroniques comme dans nos pages d’ailleurs. Décryptage d’une mutation aussi surprenante que naturelle pour ce sculpteur de matière sonore qui n’en a pas pour autant oublié son attachement aux atmosphères et aux textures.


- IRM : Tu est français, basé et Berlin, tu viens de sortir un EP sur un label italien et on te croisait également il y a peu en remixeur sur la première sortie de la jeune structure grecque Modal Analysis. Cette pluriculturalité est-elle simplement le fait des circonstances, au hasard des rencontres et des occasions, ou le résultat d’une curiosité prononcée pour l’exploration d’autres horizons ?

David Letellier : Tu veux dire, est-ce que j’essaie de contourner l’axe New York/Londres/Berlin ? Je ne m’étais jamais posé la question sachant que je ne vois plus beaucoup de différences entre les scènes, à l’échelle mondiale on constate vraiment les effets de la globalisation qui touche aussi la musique. Je ne me suis jamais demandé si Stroboscopic Artefacts était un label italien ou allemand, tout cela a peu d’importance et au vu des différentes nationalités des artistes et des gens qui travaillent pour le label, ces questions là ne sont plus tellement judicieuses. Bien sûr la globalisation a des effets néfastes mais aussi des effets positifs, au moins sur l’effacement des stigmatisations relatives aux différentes nationalités.

- En musique aussi, on t’a connu adepte jusqu’à Automne Fold (2008) des compositions mouvantes et feutrées parfois ouvertes au chant, et depuis OR sorti l’an dernier avec le succès critique que l’on sait les rythmiques sont devenues prépondérantes dans tes morceaux, jusqu’à revêtir des allures de véritables rouleaux-compresseurs dark-techno. Qu’est-ce qui t’a amené à radicaliser ainsi ton son, à privilégier l’abstraction à la mélodie ?

Je vois ça comme une évolution naturelle de ma musique. Je crois que finalement, même si l’on note de claires différences dans l’approche, il y a des liens, une espèce d’attitude par rapport à la production et à la composition. Il ne me semble pas avoir abandonné totalement cette idée de textures mélodiques même si elle est traitée différemment dans OR. On peut aussi voir ça comme une évolution personnelle, puisque l’influence de Berlin et de la rencontre avec d’autres artistes tels que Function (Dave Sumner), Lucy ou Peter Van Hoesen, tout cela contribue à forger une culture et à m’influencer.

Thar, morceau de bravoure aux fumerolles abyssales de l’EP Monad XI.

- Ton nouvel EP Monad XI est sorti il y a quelques jours sur le label de Lucy, Stroboscopic Artefacts, bien que ton parcours démontre un certain attachement à Raster-Noton. Comment s’est installée cette collaboration, c’était ton idée de leur proposer du matériel ou est-ce le label qui t’a contacté ? A l’image d’un certain nombre d’artistes de l’écurie SA, ton univers est aussi radical et atmosphérique qu’efficace en club, est-ce cette adéquation qui t’a séduit ?

C’est Lucy qui m’a contacté pour Monad XI, il aimait beaucoup mes deux dernières sorties Pruitt Igoe et OR. J’ai d’abord refusé poliment, ça me dérangeait beaucoup que ce soit seulement digital pour un raison assez égoïste : j’aime bien avoir un support physique pour le mettre sur mon étagère, un espèce de côté "archives". C’est un très bon sentiment, une satisfaction assez irremplaçable, et en ne sortant quelque chose qu’en digital, même si c’est en "haute résolution", il me manquait ce côté physique. Après c’est vrai que j’aime beaucoup la série, il y a de superbes productions avec des artistes très intéressants. Donc j’avais quand même envie d’y participer et je me suis dit que je pouvais peut-être tourner ça à mon avantage, et faire justement de ce matériau digital quelque chose d’un peu opposé, tester quelque chose d’un peu plus rugueux et clairement orienté dancefloor.

- Y a-t-il d’autres labels actuellement avec lesquels tu rêves ou projettes de travailler ? Et si oui pour quelles raisons ?

Si Sandwell District existait encore, je crois que ce serait celui-là.

- La série des Monad illustre les rapports entre les mathématiques et la mystique de l’univers, ou en d’autres termes entre géométrie et cosmogonie. As-tu essayé de t’inscrire dans la continuité des volets précédents signés notamment par Xhin, Perc, Dadub ou dernièrement Lucy ou au contraire de te dégager de toute influence pour proposer une vision totalement personnelle de ce concept ?

Lucy c’est tout de même un curateur pour la série, c’est un peu la série phare de son label et il la dirige comme un chef d’orchestre, donc j’étais complètement libre mais si ça ne passe pas il n’a pas peur de le dire. En fait ce qui m’a influencé dans le concept Monad, c’est justement dans le texte qu’il donne à la base, l’idée de revenir à quelque chose de brut, d’élémentaire pour créer un contraste avec le fait que ce soit digital à la fin. J’ai travaillé presque uniquement avec des machines analogiques pour la production, comme une session un peu brute, passée à la moulinette de ces machines sans trop poncer les angles, en gardant toutes le aspérités générées par cette façon de produire. Sans jamais chercher à gommer justement puisque le polissage se fait simplement avec le passage au numérique.

-  On observe également que tu est tout aussi productif en long format qu’en EP, peux-tu nous en dire plus sur la manière dont tu conçois tes nouvelles sorties ? As-tu à l’esprit une notion d’œuvre construite lorsque tu commences à travailler tes morceaux, sais-tu déjà à quoi tu les destines ?

Je dirais que j’ai souvent une idée assez vague de l’ambiance et des éléments que je veux insérer au départ mais c’est plutôt une idée de l’ordre des textures, comme imaginer un nouveau matériau, une ambiance, un matériau avec de la lumière ou la façon dont il réagit avec la lumière. Un truc assez physique, savoir si c’est une surface lisse, ou quelque chose d’un peu rugueux, si c’est une forme un peu intriquée ou quelque chose de plutôt ouvert. La question du format elle vient après quand j’ai davantage une idée de comment ça sonne je me pose la question de comment le sortir, sous quelle forme, si ça doit être une forme courte ou longue, et aussi quelle est la logique dans l’ensemble de l’album ou de l’EP. Je crois beaucoup à ce format un peu "old school" qui est d’avoir une œuvre complète, que ce ne soit pas seulement une collection de tracks un peu cool placés les uns après les autres, mais plutôt une œuvre avec un concept directeur. Encore une fois ça milite pour le format physique, on est loin du shuffle sur un iPod.

- En règle générale, quels sont les éléments qui t’inspirent ? Comment se construit un morceau ? Découvres-tu sa coloration une fois qu’il est terminé ou le composes-tu en pensant à une émotion que tu veux transmettre ou qui t’anime ?

Je crois que savoir si un morceau est terminé c’est justement là tout le problème. Mes morceaux ont tendance à prendre différentes formes au cours de leur vie, de la production en tout cas. C’est plutôt un aller-retour, un processus de construction/déconstruction et le morceau ne prend sa forme qu’au moment ou je dis simplement "stop". Bien sûr il pourrait continuer à évoluer, probablement de façon infinie mais il faut trouver le moment où il a atteint l’âge adulte et c’est cette forme là qui va être figée sur un support, physique ou pas. Ce processus de "figer" c’est important non seulement pour le morceau mais aussi pour moi, le producteur, puisque ça permet de se libérer du monstre qu’on a créé et de la lâcher dans la nature.

- L’EP Pruitt Igoe t’avait vu collaborer par remixes interposés avec Alva Noto et Ben Frost, réputés pour leurs expérimentations glitch/ambient sans concession. Plus récemment, lors de la date anniversaire du label Raster-Noton à la Gaîté Lyrique, tu avais terminé ton set à quatre mains en invitant Mondkopf, beatmaker dont l’électro quoique sombre connait un certain succès public. Peut-on imaginer te voir collaborer prochainement sur un album entier ? Et si tel était le cas, doit-on s’attendre à te voir privilégier textures expérimentales ou accroche "pop" ?

Ce n’est pas prévu de collaborer avec Paul (Mondkopf), j’ai fait un remix pour un de ses morceaux qui va sortir bientôt sur son label In Paradisum, et c’est pour ça qu’à l’occasion de ma venue à la Gaîté Lyrique je l’ai invité à monter sur scène, il était là et je trouve que c’était une bonne occasion de connexion avec la scène française que je connais très peu et avec laquelle je ne suis pas du tout connecté à la base. Mondkopf est probablement l’un des seuls artistes avec qui je ressens une certaine connexion au sein de cette scène.


- Et dans le roster de Raster-Noton, y a-t-il un artiste avec qui tu aimerais collaborer ? Mark Fell peut-être ? Son sens de l’abstraction et du découpage aléatoire associé à ta science du glitch carnassier pourrait donner de belles choses encore ?

Rien de prévu là non plus, mais peut-être que si je devais collaborer avec quelqu’un ce serait tout simplement Carsten (Alva Noto). Néanmoins, au fond, je pense que si je devais faire une collaboration, j’essaierais plutôt de faire intervenir des gens venant d’autres univers que celui de Raster-Noton.

- Tes participations en tant que remixeur se jouent des frontières, s’attaquant à l’abstract hip-hop du Japonais Lambent aussi bien qu’au math-rock du combo new-yorkais Battles. Quelles sont tes musiques de chevet ?

Je sors depuis 6 ans des disques sur un label allemand, j’ai fait des remixes pour des labels anglais, français, américains, grecs, espagnols, suisses même si beaucoup ne sont pas encore sortis mais encore une fois je vois pas trop de différences entre les scènes et les nationalités, pas plus qu’entre le "mainstream" et l’underground, la preuve Warp pour Battles demande des remixes à des petits producteurs underground comme moi. De la même façon dans mes musiques de chevet je suis assez large, ça va de petits producteurs underground sur des petits labels inconnus jusqu’à des grosses machines sur des majors américaines. Je ne vais pas citer de noms parce que c’est toujours pénible mais voilà, en fait ça ne me dérange pas, je ne suis pas un freak qui n’écoute que des producteurs d’ambient/drone finlandais... pas à ce point-là.

-  La séries des Monad est uniquement distribuée au format digital. Quel est ton point du vue sur la vente numérique des albums, crois-tu qu’à terme la trinité CD/vinyle/cassette est condamnée à disparaître malgré l’attachement des passionnés, des collectionneurs et des DJs ?

Je pense que le format physique va rester, j’en suis assez convaincu peut-être même pour la seule raison qu’à un moment donné, qu’est-ce qu’on va donner à nos enfants ? Est-ce que vraiment t’as envie de donner un jour à ton fils ou à ta fille ta collection de disques en lui disant "tiens regarde, prends mon disque dur, y a 92 gigas de mp3" ? C’est pas une vison très sexy de ce moment. Je crois qu’il y a quelque chose d’une transmission, une idée de garder la mémoire, qui fait que la stocker dans une boîte noire comme ça, ça n’est pas adéquat.

- Lis-tu ce que l’on écrit sur ta musique ? Ou te tiens-tu éloigné de toute analyse et ressenti autres que les tiens sur ton travail ?

Non non je lis, ça c’est clair, je lis les critiques et analyses, et en même temps ce serait quand même très difficile d’y échapper à moins de vivre en ermite, sans connexion internet. Je suis de toute façon bombardé de feedback sur mon travail, je considère que c’est aussi un risque à prendre, en tant qu’artiste il faut accepter le jeu. Encore une fois, on "jette" des productions musicales dans la nature et on reçoit en retour un peu d’amour, de la haine et tout un tas d’autres sentiments, en tout cas des jugements.

- Question un peu indiscrète peut-être, d’où vient ton patronyme ? Un hommage à Satyajit Ray, architecte filmique ? Ou alors... ?

Kangding est une petite ville en Chine dans la province du Sichuan, c’est une région montagneuse tibétaine. Il s’agit d’une petite ville assez peu spectaculaire où je suis resté quelque temps juste avant la sortie du premier album auquel je devais trouver un nom. J’ai donc pris celui de la ville où j’étais au moment où je devais envoyer ça, et j’ai juste ajouté Ray pour personnaliser la chose.

- Et pour finir une "question geek", si tu devais mélanger les personnalités de 3 producteurs pour en faire le "musicien ultime", lesquels/lesquelles choisirais-tu et pourquoi ?

Mika Vainio, Trent Reznor et Steve Reich.
Voilà... à plus !


Merci à David Letellier pour sa disponibilité et à Ludovica de Stroboscopic Artefacts pour avoir rendu cette interview possible.


Interviews - 30.07.2012 par HaveFaith, leoluce, RabbitInYourHeadlights


En avril, Kangding Ray temporise sur EP

Décidément bien dans ses bottes du côté de Stroboscopic Artefacts à en juger par sa participation remarquée au superbe Stellate 3 et son remix très deep pour Dadub sur leur EP Preternity (qui annonçait comme son nom l’indique leur premier LP You Are Eternity ), David Letellier offrira le 15 avril un successeur au très réussi Monad XI sorti en (...)




indie rock mag - IRM des musiques actuelles


samedi 17 novembre 2018


àýlaýune



surýlesýplatines


nouveauxýmédias



IRMýXýTP


ligneýdeýmire


selectionýirm


friends