Live Report : Stuntman + Henry Blacker + Quartier Rouge aux Instants Chavirés (Paris)

C’est toujours un plaisir de découvrir une nouvelle salle, surtout quand elle est précédée d’une réputation telle que celle des Instants Chavirés, un lieu de perdition banlieusard comme tous les marginaux en rêvent. Perdue dans une rue vide de Montreuil, à l’est de la capitale, la salle, sans enseigne ni néon, ouvre sa double porte à qui se fait suffisamment curieux pour la franchir. Pas de tenue correcte exigée, bien que la parka et les docs semblent de mise. Mais rien n’est imposé ! Au programme, ce soir : toutes les tendances décadentes du rock, le punk , la noise, le hardcore chaotique. Tout s’explique...

On entre dans l’espace et Quartier Rouge balance encore. L’équipement protecteur auditif est d’emblée requis. Le béton réverbère les sons criards des guitares et claquants des fûts qui testent leur maximum. Réglages ok, on enchaîne. Ha non, on attend le synthé, parti passer une robe. Il est de retour on peut y aller.




La musique de Quartier Rouge est magmatique. Dès les premiers instants, elle se donne en bloc indistinct. La batterie et la guitare s’accordent à produire un noise-punk viscéral, charpenté ou aiguisé selon l’humeur. L’homme derrière son clavier le teinte de sonorités digitales. C’est lui qui en live, donne à l’ensemble un ton homogène, en brouillant les pistes. Il provoque la confusion, appuie des nappes vrombissantes, tout y est mêlé.




Peut-être qu’une ou deux minutes de plus accordées aux balances aurait mieux profité à Quartier Rouge, car sur disque (en écoute libre ici) le côté bouillant est présent sans être voilé par une masse sonore imbitable. Il mérite donc le coup d’oreille et un meilleur réglage sur scène.


En tout cas, un lointain écho de Jesus Lizard résonne en eux... qui habite ces Parisiens jusque dans l’attitude...




Le frontman hypnotise. Celui qui ne paye pas de mine en s’avançant sur scène devient le plus charismatique des quatre une fois devant un micro. Il commence par y coller sa bouche et à y émettre confusément des paroles (tantôt en français, tantôt en anglais, mais on ne peut le déduire que du disque, car sur scène, aucune langue ne se distingue...). Et le filet de bave qui s’étire lorsqu’il s’en éloigne le fascine. Il a quelque chose d’animal, de fou. et en même temps, il ne se laisse jamais complètement emporter dans sa folie. Il est là avec nous, mais en même temps tellement loin dans sa tête...


Une présence forte et étrange. Mais finalement, beaucoup de grimaces pour peu de son... on l’entend peu le garçon, mais on le voit...


Avec Henry Blacker, c’est moins de posture pour plus d’efficacité. Bonne équation. Comme l’affirmait très tôt notre chronique, l’album Hungry Dogs Will Eat Dirty Puddings fait indéniablement partie des meilleurs de février, bien que certains défauts le maintiennent derrière une belle brochette venue le concurrencer ensuite.




Les points forts de l’album sont font clairement remarquer en live : d’abord, la voix. En effet, la version studio la met en avant sans pour autant lui faire prendre toute la place. En live, comme il se doit, elle est davantage mêlée à l’instrumentation. Mais l’effet constant que le chanteur lui applique est mis en évidence. Une sorte de saturation et de superposition donnent à sa voix ("pitchée" vers le bas) cet aspect "ogre cannibale". Il aboie, grogne, se racle la gorge. L’impression qu’il s’apprête à nous bouffer, ou du moins qu’il va se faire le micro... Pourtant c’est un petit homme qui pose son chant sans gestes extravagants (rien à voir avec Quartier Rouge, par conséquent). Étant donné qu’il doit en même temps plaquer à la guitare ses riffs bluesy ciselés, il ne peut pas non plus en faire trop. C’est cette double fonction qui explique d’ailleurs le fait qu’il n’y ait pas trop d’interventions de la voix. Juste ce qu’il faut. Efficace.




L’autre point fort réside justement dans ce jeu de guitare que la basse soutient fermement et mène d’une main de fer. Leur blues-rock racé repose sur ce duo génial. Le flegme anglais à l’usage du rockab’ garage, joli mélange...


Le point faible, la batterie. Ce qui s’entend sur l’album se voit sur scène : un jeu empesé, de grands gestes inefficaces ; des breaks approximatifs, le visage crispé ; des chevaux qu’il peine à lâcher, la langue tirée...


Mais l’album est rendu avec humilité et sincérité, et il faut bien le dire, sublimé.


On avait parlé du dernier album de Stuntman comme d’un diamant hardcore dont la solidité percerait toutes les toiles fibreuses des béotiens au conduit auditif délicat. Nous nous croyions au-dessus de ces profanes mais notre oreille gauche saignait encore quand nous apprenions que nous allions les voir bientôt...




Question jeu de scène, ils ont su choisir la juste mesure (entre l’outrance de Quartier Rouge et la retenue de Henry Blacker), les pieds fermement ancrés dans le sol ou prêts à bondir, selon le rôle à remplir, les 4 membres de Stuntman prennent le dessus par l’expérience. Pas la peine d’en faire des tonnes, leur son et leur technique sont déjà suffisamment spectaculaires. Guitare, basse et surtout batterie, feu d’artifice de précision ! Une maîtrise implacable, des éruptions de virtuosité avec de vrais morceaux de beau dedans...




On sent l’équipe qu’a connu tous les rades les plus immondes pour se faire les bras et s’user la gorge. Une équipe soudée qui s’adapte en tout lieu pour offrir à son public les meilleures conditions d’écoute. Et, c’est bien eux qui auront le meilleur son de la soirée : un équilibre parfait entre tous les instruments, intégration de la voix au poil, tout ça, sans nous rendre sourd... Merci !




On remarque qu’ils se contentent d’une enceinte de retour pour trois en avant scène (sans compter celle du batteur). Preuve de leur expérience ? Pas seulement, c’est que le chanteur passe le plus clair de son temps dans la fosse (c’est-à-dire, ici, la salle), parmi les gens, déambulant de droite à gauche, apostrophant le chaland par ses hurlements aimables, le regard net et furtif, les nerfs en pelote. Une bette de scène sincère, authentique, qui ne fait rien d’autre qu’être elle-même pour se faire voir. La scène hardcore est peuplée de ces êtres modestes, vrais et infaillibles, avec qui causer n’est pas un concours de manières.




Agréablement surpris par le nombre de personnes venues les écouter (qui n’était pas non plus énorme mais correct pour un jour en semaine et pour ce genre de concert), le chanteur se plaint quand même du peu de réaction typique du public parisien. N’est-ce qu’un cliché ? Comme tout cliché, il a sa part de vérité. On peut comprendre la frustration d’un groupe mobilisant tant d’énergie qui ne voit devant lui s’extasier qu’un ou deux mecs bourrés à moitié à poil, tandis que les autres se content de remuer la tête, les sourcils froncés. Mais il ne faut pas douter de l’authenticité du plaisir de celui qui garde pour lui la joie d’assister à une telle débauche de puissance. Il se tait et reste studieux pour mieux exploser verbalement lorsque le concert se termine, en allant voir les types suants à peine descendus de scène : "Putain, génial votre son les gars, revenez quand vous voulez !"

C’est à peu près ce que je leur ai dit...


Articles - 11.03.2014 par Le Crapaud
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