Sélection hip-hop : 100 albums, 2 visions d’un mouvement - Part 2

L’idée nous a pris comme ça, sans motif apparent : proposer deux visions parfois concomitantes mais souvent divergentes d’un héritage musical de presque 40 ans, aux contours devenus de plus en plus flous.

Un exercice forcément subjectif que les autoproclamés puristes vont adorer haïr pour une raison ou pour mille autres, mais pour lequel nous avons privilégié la sincérité de nos goûts personnels à la vaine ambition de dresser un panorama exhaustif des chefs-d’œuvre du genre, dont beaucoup nous restent encore à découvrir. 50 albums chacun d’ici la fin de l’année, un seul par artiste ou projet mais pas d’abstract, strictly hip-hop ; et en bonus 101 singles chacun choisis parmi nos "recalés" respectifs, où l’on se permet cette fois quelques petites entorses à la règle. En nous foutant bien de la sacro-sainte street credibility mais avec l’envie de vous faire partager notre passion pour une poignée de classiques mythiques ou négligés et peut-être une ou deux pépites passées entre les mailles du filet. Que la battle commence !

- 100 albums, 2 visions d’un mouvement - Part 1


Les albums n° 40 à 31 selon Rabbit


40. La Mauvaise Humeur : s/t (2012) / Monsieur Saï : Le Nouveau Patriote (2008)

Pourquoi ces deux albums et pas Soigne Tes Blessures, déjà plébiscité ici même l’an dernier et qui aurait pu faire office de parfait compromis entre la révolte désabusée d’un Nouveau Patriote mi-old school mi post-moderne, et l’introspection plus électrique et jazzy du premier opus du duo que le MC forme avec le beatmaker et instrumentiste O.S. ? Et puis d’abord, pourquoi Monsieur Saï, seul Français à dépasser la première tranche de ce bilan, s’il l’on excepte AbSUrd qui a préféré pour sa part déléguer le mic au profit de la production ? Et bien tout d’abord parce qu’en 2008, tout est déjà là avec le supplément de rage de la jeunesse : ces diatribes politiques pétries d’humour caustique et ces chroniques d’une misère sociale incarnée par les pathétiques mais tellement humains Monsieur Dugland et Madame Techa, les fulgurances mélancoliques du saxo de Arth ? et les featurings inspirés de Sooolem ou Brzowski sur fond d’instrus marqués du sceau abstract cher aux artistes du label Good Citizen Factory, ce regard impitoyable sur un hip-hop français coulé dans le formol qui ferait rire jaune plus d’un rappeur estampillé Skyrock et ce goût pour l’absurde comme métaphore ultime de nos trajectoires uniformisées. Et ensuite, parce que le rappeur a peut-être poussé plus loin encore avec La Mauvaise Humeur ce storytelling gueule-de-bois d’un quotidien aux options désespérément limitées : d’un côté se complaire dans l’immobilisme et la critique stérile, ou de l’autre se fondre dans le moule au risque d’y laisser son âme et sa santé mentale. Quant aux paraboles inspirées par Kafka ou Philip K. Dick qui tendent à se tailler une place de choix parmi les textes du Manceau et atteignaient déjà des sommets de spleen et de subtilité sur Soigne Tes Blessures avec le poignant Nexus 6 en référence à Blade Runner, elles ne sont pas en reste sur ce disque édité il y a tout juste un mois par le label américain Milled Pavement, comme en témoigne le film noir SF en trois parties du terrassant La Main de Joe, ou le single Mademoiselle la Mouche avec son monologue existentiel d’homme-insecte aussi morbide que réjouissant. Ce qui nous ramène à la question "pourquoi Monsieur Saï ?", à laquelle je répondrai tout simplement ceci : faire preuve de recul et d’intelligence sans jamais tomber dans le piège d’un moralisme littéraire vaguement condescendant est un talent rare si ce n’est unique en son genre dans le rap français. Sans parler de la musique elle-même, qui chez Monsieur Saï ne se contente pas d’enfoncer le clou, parfait contrepoint de noirceur feutrée aux saillies acides de ses rimes équilibristes.

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39. AbSUrd : Close To Distantly (2011)

Metteur en son de Murmur Breeze avec au micro James P. Honey qui publiait l’an dernier ce premier véritable album sur son label Decorative Stamp, AbSUrd a dû passer la Manche et aller fureter du côté du collectif 667 pour exprimer pleinement son talent de producteur. Il faut dire qu’on ne pourrait imaginer plus éloigné des clichés du rap français que l’univers de ce compositeur accompli dont on ne finit décidément plus de vous parler, de chronique en bilans personnels (ici ou ) sans omettre nos tops mensuels. Tout ça pour un seul et même disque, mais quel disque ! Véritable labyrinthe dont les boucles capiteuses privilégient une approche acoustique tantôt sèche ou tortueuse aux arrangements marqués par les traditions asiatiques, sur une assise de beats lo-fi mâtinée de claviers inquiétants, Close To Distantly déroule un canevas tour à tour mélancolique ou menaçant, au diapason des MCs qui viennent successivement en habiter les plus troublants recoins, sans jamais chercher à voler la vedette à une musique qui pourrait tout aussi bien se suffire à elle même - et qui le fait d’ailleurs très bien sur une petite moitié d’album. Néanmoins, ce sont assurément les morceaux rappés qui offrent à l’œuvre ses plus beaux contrastes, d’un Black Sea Life Absorber crépusculaire à souhait sur lequel jamesphoney transforme en mantra angoissé la ballade You Are My Sunshine, au poignant Even Sultans Fall transcendé par l’urgence désemparée de Ceschi, en passant par l’indépassable Thin Air qui voit le charismatique Bleubird se muer en charmeur de serpents venimeux sur fond de clarinette narcotique et de harpe onirique, ou encore le mystique Shadows Of Reindeer où le flow tendu et nasillard de "l’autre James" fait merveille sous les assauts menaçants des cordes aux arrangements tranchants comme des rasoirs.

En écoute intégrale :



38. The Gigantics : Die Already (2008)

Alors que sortait justement le mois dernier le troisième opus de Dark Time Sunshine, projet qui permet à Onry Ozzborn de se concentrer sur le rap et les lyrics en laissant les rênes à son compère Zavala pour un résultat mâtiné de pop et d’électronique dans la plus pure tradition du label Fake Four, on appréciera d’autant mieux se replonger dans ce gargantuesque opus des Gigantics, à l’autre bout du spectre pour le MC et producteur phare du crew Oldominion. Ici au manettes, l’Américain s’efface en effet devant les singularités de ses multiples invités, réduisant au maximum ses apparitions au micro pour mieux assurer dans l’ombre personnalité et cohérence à un ensemble résolument sombre et anxieux. Pas étonnant que Count Draven - nom d’emprunt au sein de Grayskul que l’on retrouve sur ce Die Already le temps du funeste Memory Loss - ait finalement ressenti le besoin d’exorciser son angoisse chronique avec ANX, après l’avoir cultivée sur ces 24 titres résolument urgents, paranoïaques et mortuaires. On y croise une majeure partie des MCs d’Oldominion et des divers side projects du collectifs, ainsi que quelques géants absents de ce bilan tels que les Solillaquists Of Sound en roue libre sur le futuriste Ball & Chain Of Squares, P.O.S de Doomtree parfaitement dans son élément avec l’inquiétant Mr. Anaya, Qwel et Sapient menacés de noyade sur le tempétueux Las Vegas Swimming Pool, LMNO pour un Safe aux allures de chamber hip-hop goth, 2Mex sur Don’t qui invente quant à lui le gothique latino ou Josh Martinez en solitaire sur un Poor Thing aux synthés lugubres à souhait. Mais n’oublions pas pour autant ces incontournables que vous ne manquerez pas de retrouver au détour de nos lignes si ce n’est déjà fait, citons Aesop Rock sur un Explanation lourd de tension contenue, Awol One qui traîne son timbre rauque entre les roulements tribaux de Deadpeoplerally, Pigeon John et surtout Murs et Mr. Lif sur l’épique Shut Up. Autant dire que tenter de résumer l’album serait une gageure, contentons-nous donc d’en extraire quelques sommets supplémentaires pour vous donner une idée de la richesse de cet univers sans concessions, du menaçant Biological Nothing au pesant Time’s Still Up marqué par l’héritage anxiogène d’El-P et de Company Flow, en passant par les chœurs tourmentés de Keep Walking, le jazz hachuré de Grownfolks, l’atmosphère de film d’horreur du très glauque So You Suffer, le bruitisme schizophrène de Medicine, le velours empoisonné de Faingool ou pour terminer les évocations à la John Carpenter du crépusculaire Electric Men.



37. Aesop Rock : Float (2000)

La grande époque d’Aesop Rock, c’est d’abord une histoire d’amitié avec Blockhead, dernière grande figure de l’abstract hip-hop devenu bouée de sauvetage du label Ninja Tune et producteur - un an avant l’acclamé Labor Days et ses chroniques douces-amères du quotidien de la working class d’outre-Atlantique - d’une large moitié de ce deuxième opus, paru chez Mush mais déjà fort d’une première connexion avec Def Jux sur lequel le Californien allait publier ses deux disques suivants. Ce lien, ça n’est pas encore El-P, fondateur de l’écurie new-yorkaise et beatmaker récurrent notamment sur None Shall Pass en 2007, mais plutôt Vast Aire, moitié de Cannibal Ox qui donne de la voix sur un Attention Span aux cuivres martiaux sur fond de groove très 70’s. Ajoutez-y le countrysant I’ll Be OK avec Slug d’Atmosphere ainsi qu’une incursion mitraillette de Doseone sur le narcotique Drawbridge et vous obtenez l’un des mètres-étalons de l’indie-rap de l’époque... et pourtant, c’est bien à Blockhead que l’on doit les morceaux de bravoure de ce disque plus intelligent que branché, autant de moments de grâce qui offriraient aux fans d’A$AP Rocky l’occasion de flotter avec une toute autre classe s’ils daignaient descendre de leur petit nuage pour hipsters autosatisfaits. On citera ainsi le spleen rétro-futuriste de Commencement At The Obedience Academy construit sur un sample de la BO de Blade Runner (que rappelle également plus loin l’élégant How To Be A Carpenter), Big Bang et son jazz de chambre emprunté au Tin Hat Trio, Basic Cable transcendé par la mystique feutrée des arrangements de Ravi Shankar et Philip Glass... mais surtout le troublant Oxygen aux cordes baroques et guitare latine estampillés Charlie Byrd, et bien sûr le fabuleux Spare A Match qui instaure un dialogue à distance entre Aceyalone et Ladybug Mecca des Digable Planets au son des vents d’inspiration asiatique du clarinettiste Tony Scott. Quant à Aesop Rock, après les inégaux Bazooka Tooth et None Shall Pass, il brille enfin seul aux manettes sur un Skelethon aux instrus à la fois massives et libertaires, sorti le mois dernier chez Rhymesayers.



36. Raekwon : Only Built 4 Cuban Linx... (1995)

Dans l’ombre de Raekwon sur la pochette de ce disque séminal, Ghostface Killah, omniprésent en tant que guest star de cette véritable fresque mafieuse offerte par RZA à son fils prodigue. Lâché quelques mois après Tical, premier opus de Method Man commenté dans le précédent volet de notre bilan, Only Built 4 Cuban Linx... fera l’objet d’un beau succès critique à sa sortie mais n’en mettra pas moins quelques années à se construire le culte dont il jouit aujourd’hui, jusqu’à tenir le haut du pavé des projets solo de membres du Wu-Tang Clan devant Liquid Swords de GZA, Supreme Clientele de Ghostface et Uncontrolled Substance d’Inspectah Deck sur lesquels on reviendra. Parfait compromis de tension urbaine et de spleen sec de larmes, il faut dire que l’album finalement affublé d’une suite de belle tenue en 2009 ne s’embarrasse pas de concessions, malgré ses chorus féminins et autres orchestrations rétro mixées nébuleusement au second plan. De la rudesse épique de Criminology à la sensualité désespérée d’Ice Cream en passant par le groove inquiétant de Can It Be All So Simple, relecture du classique d’ Enter The Wu-Tang, ou l’urgence angoissée d’un Glaciers Of Ice samplé une demi-douzaine d’années plus tard par les Avalanches, ce premier essai de celui qui porte ici l’alias de Lou Diamonds impressionne encore aujourd’hui par son jusqu’au-boutisme mais également par la subtilité des émotions que dégagent les instrus ultra-minimalistes de RZA, préfigurant parfois celles de sa BO de Ghost Dog (Knowledge God, Incarcerated Scarfaces). Quant à la narration, ouvertement inspirée du Parrain et d’ Il était une fois en Amérique pour ces histoires d’ascension, d’excès, de trahison et d’honneur bafoué, et entrecoupée d’intermèdes tirés du film The Killer en guise de leitmotiv annonçant la tragédie à venir, elle est au diapason des productions : dure comme l’asphalte, froide comme une balle et amère comme un bol de sang.



35. Melodica Deathship : Doom Your Cities, Doom Your Towns (2010)

On connaissait le hip-hop irlandais, celui par exemple des House Of Pain au groove bien arrosé dont le fameux single Jump Around est deux fois playlisté ci-après. On appréciait aussi le doom, pas comme dans MF Doom dont Spoutnik vous entretient un peu plus bas, mais plutôt comme dans "doom metal" ou "drone doom", ces musiques qui ont fait de l’apocalypse instrumentale en marche leur manifeste de ruine et de désolation. Eh bien Melodica Deathship, c’est un peu les deux à la fois : très irlandais, jusque dans ces emprunts mélodiques aux traditions musicales de l’île, mais aussi résolument fataliste, méchamment crépusculaire et pesamment vénéneux. Deux ans avant l’EP Sunken Path sorti au printemps dernier sur le label français Cooler Than Cucumbers, la musique du duo apparaissait toutefois beaucoup moins dense et compacte, un certain Deep Burial ayant entre-temps remplacé à la production l’excellent DJ Mek dont les instrumentaux privilégiaient sur ce premier opus une approche plus cinématique et dépouillée. Beats martiaux et nappes saturées tirent ainsi le démon par la queue, prompts à invoquer les spectres des marins perdus dont les âmes maudites arpentent une fois par siècle le fameux fog cher à John Carpenter, auquel fait ouvertement référence le très folklo Wreck O’ The Elizabeth Dane. Quant à ce mélodica lancinant et hanté devenu la marque de fabrique du projet, il culmine sur l’enchaînement de l’instrumental Maghera, du terrassant 1803 - où basson insidieux et guitare orageuse rivalisent de puissance d’évocation avec le flow habité du rappeur Exile Eye, ici de toutes les pistes ou presque contrairement à l’EP - et de l’entêtant Ho ! Vallhaalla aux imprécations dignes de quelque rite obscur à réveiller les morts.

En écoute intégrale :



34. Handsome Boy Modeling School : So... How’s Your Girl ? (1999)

On a déjà eu l’occasion de parler de Prince Paul, mythique producteur du trio De La Soul et figure tutélaire aux manettes de Stetsasonic (cf. notre précédent bilan) puis en solo ou encore au sein de Gravediggaz. On reparlera et plutôt deux fois qu’une de Dan The Automator, entremetteur capital entre le hip-hop et la pop de son époque qui allait connaître le succès en 2001 en supervisant le premier Gorillaz. Beaucoup de choses rapprochaient les deux hommes, entre autres leur goût pour les déguisements, les alias et les concepts fumeux, citons notamment pour le premier A Prince Among Thieves, culte pour les uns ou kitsch pour d’autres, et pour le second le fameux Lovage placé sous le double patronage de Gainsbourg et d’Hitchcock. Néanmoins, c’est avant tout leur passion pour le brassage des genres et leur regard ironique sur la vanité des privilégiés, de la mode, de la société de consommation et bien sûr du music business qui préside à ce premier opus d’Handsome Boy Modeling School, pour lequel le New-Yorkais et son correspondant californien respectivement cachés sous les identités moustachues de Chest Rockwell et Nathaniel Merriweather s’effacent devant leurs productions hautement mélodiques au groove élégant et feutré, teintées de trip-hop, d’abstract, de psychédélisme, de musique classique ou de pop sixties, et leurs invités de tous horizons qui de Róisín Murphy (Moloko) et Paula Frazer (Tarnation) à Mike D des Beastie Boys et Trugoy des sus-nommés De La Soul en passant par Josh Haden de Spain, DJ Shadow, Biz Markie, Alec Empire, El-P ou toute la bande du futur Deltron 3030 (Del, Kid Koala, Money Mark et Sean Lennon en tête) font tous honneur sans déborder de leur espace à ce grand kaléidoscope tour à tour truculent, mélancolique ou ombrageux. Et pour la suite, je laisse la main à Spoutnik puisqu’il s’agit là de l’un des rares albums communs à nos deux bilans, qui plus est dans cette même tranche décimale !



33. Ghostpoet : Peanut Butter Blues & Melancholy Jam (2011)

On a déjà beaucoup écrit l’an dernier sur Ghostpoet, et pour cause, malgré les belles promesses de l’EP The Sound Of Strangers en 2010, il aura fallu attendre la sortie de ce Peanut Butter Blues & Melancholy Jam en plein déclin du hip-hop anglais - sans parler d’un dubstep déjà en perte de vitesse et largement récupéré par les machines à fric des majors - pour que la révélation du Londonien fasse l’effet escompté, celui d’une bombe à retardement dont la déflagration reconstruirait progressivement au lieu de faire brutalement table rase du passé. Imaginez Daddy G de Massive Attack, Tunde Adebimpe de TV On The Radio et le Roots Manuva de Brand New Second Hand formant une seule et même force tranquille, d’une décontraction à toute épreuve et pourtant prompte à emprunter tous les chemins de traverse imaginables - du grime à la New Wave, de la pop au UK garage en passant par le jazz ou les abstractions foisonnantes d’Anti-Pop Consortium - avec un penchant marqué pour le spleen nocturne, les beats syncopés et les synthés en clair-obscur. En résulte une musique à la fois sombre et confortable, cool et paradoxalement urgente, qui vaut autant pour ses atmosphères enfumées que pour ses mélodies future soul tantôt ferventes (Liiines), narcotiques (Cash And Carry Me Home) ou simplement réconfortantes (Survive It). Autant de raisons pour faire de ce premier opus un classique en devenir, d’ores et déjà coupable d’avoir fait vieillir de 10 ans tout le catalogue de Big Dada.



32. Q-Tip : The Renaissance (2008) / A Tribe Called Quest : People’s Instinctive Travels And The Paths Of Rhythm (1990)

Il y avait une infinité de raisons de regrouper ces deux chefs-d’œuvre sortis à 18 années d’intervalle : Jonathan Davis alias Kamaal Fareed alias Q-Tip bien sûr, et son timbre à la fois nasillard et coulant qu’on reconnaîtrait entre mille. Le fait que tous deux se trouvaient quasiment côte-à-côte dans mon classement provisoire, forcément. Mais surtout, l’envie de présenter une vision d’ensemble du parcours du MC new-yorkais, de ses prémices visionnaires à son limpide aboutissement, et la facilité de pouvoir vous renvoyer à deux chroniques qui en disent long sur ma passion pour son univers. Ainsi, les références kaléidoscopiques du premier opus d’A Tribe Called Quest, non content d’avoir cristallisé à l’aube des 90’s l’esprit cool et humaniste du collectif Native Tongues, auront fini par donner naissance à une forme musicale à part entière, cet espèce de jazz-hop groovesque et mélodique qui atteint des sommets d’élégance et d’évidence sur The Renaissance. Rodées en live dès 2006, les chansons de ce dernier bénéficient également de la fraîcheur instrumentale qu’apporte l’implication d’un véritable groupe, et malgré la présence d’un instru du regretté Jay Dee (le tubesque Move au groove hachuré) que Kamaal avait contribué à mettre sur orbite avec Word Play sur le mésestimé Beats, Rhymes And Life d’ATCQ en 96, et d’un autre co-signé par Mark Ronson (le rétro Won’t Trade), metteur en son à succès d’Amy Winehouse ou de Lily Allen, c’est bien Q-Tip et ses casquettes de multi-instrumentiste, producteur et ingénieur du son qui confèrent au disque sa formidable homogénéité, du romantisme feutré de We Fight/We Love avec l’androgyne Raphael Saadiq aux refrains, jusqu’à l’impressionnisme cosmique de Life Is Better en duo de charme avec Norah Jones. Quant à People’s Instinctive Travels And The Paths Of Rhythm, seul album justement de la disco d’ATCQ à avoir été produit de A jusqu’à Z par le trio, c’est une forme de cohérence plus spirituelle que musicale qu’il revêt, badinant d’une atmosphère à l’autre à coups de samples soul, funk, jazz ou blaxploitation pour donner naissance à un véritable vivier smooth recyclé depuis par vingt ans de hip-hop et d’abstract - citons les Fugees ou Mr. Dibbs pour l’onctueux Bonita Applebum, DJ Shadow et tout récemment Nas familiers quant à eux du nébuleux Footprints, ou encore Public Enemy, De La Soul, Canibus, Gorillaz et j’en passe pour un Can I Kick It ? lui-même fameux pour sa relecture toute en scratches flottants du hit de Lou Reed, Walk On The Wild Side.



31. Zucchini Drive : Being Kurtwood (2006)

Annoncé pour le 25 septembre chez Marathon Of Dope qui l’offrira selon toute vraisemblance en libre téléchargement comme à son habitude, No Food But Lots Of Weapons avec sa triplette de vidéos introductives augure d’ores et déjà d’une facette plus métissée que jamais pour le projet du Belge Tom De Geeter, patron du label en question devenue référence incontournable en matière de crossovers indie-rap DIY, et de son fidèle complice le Suédois Marcus Graap dont le flow traînant et haut-perché contraste toujours idéalement avec celui plus éraillé et vindicatif du MC barbu de Speed Dial 7. Un timing parfait en somme pour se pencher sur ce premier opus aux allures de classique de l’ombre qui empruntait déjà plus d’un chemin de traverse un an avant le virage plus pop et frontal de Goodyear Television Playhouse, récemment réédité par MoD. Pas encore de Radical Face ou d’Elissa P que l’on retrouvera en compagnie de l’habitué Nomad au tracklisting de l’album à venir, mais les invités sont légion et contribuent grandement à la singularité de ces dix morceaux, qu’il s’agisse des productions électroniques en clair-obscur de Styrofoam ou Bernhard Fleischmann échappés tout comme Ben "RF" Cooper de l’écurie Morr Music, des beats sur coussin d’air d’Alias, figure du label Anticon sur le mystique Bonafied Gambler, des rimes foudroyantes de Bleubird sur le tribal Easy Tiger ou encore du spleen inconsolable de Markus Acher, frontman de The Notwist, le temps d’un Sombre City digne du meilleur de son projet 13&God. Prémices du virage quasi post-rock de l’EP Mud et de son single Howler Than Thou (en référence au nom provisiorement emprunté par le groupe avant son retour à la source Zucchini Drive), les Italiens de Giardini Di Mirò font même une apparition derrière les instruments du pressant - et puissant - Painting Things In Harsh Colours en ouverture, et si vous pensiez que l’audace de construire un morceau hip-hop sur du Philip Glass était réservée à l’équilibriste Blockhead, jetez donc une oreille au lyrique Earth To Kurtwood, sommet du disque produit par le duo Pilot Balloon que la fine équipe cotoyait à l’époque au sein du foisonnant label allemand 2nd Rec.



Les singles n° 80 à 61 selon Rabbit


- Playlist alphabétique à écouter via Youtube :

Atmosphere : Me
Common : The People
De La Soul : The Magic Number
Speech Debelle : The Key
Depth Affect feat. CYNE : One Day Or So
Dizzee Rascal : Sirens
B. Dolan : Joan Of Arcadia (Redux)
Gonzales : This One Jam
Gorillaz feat. Del The Funky Homosapien : Rock The House
House Of Pain : Jump Around
Jamie T : Calm Down Dearest
DJ Krush feat. El-P & Mr. Len : Vision Of Art
The Mighty Underdogs feat. DJ Shadow : UFC
DJ Muggs & GZA : General Principles
Non-Prophets : Spaceman
OutKast : Ms. Jackson
Percee P : The Man To Praise
Street Life feat. Killah Sin : Lay Down
Kanye West feat. Adam Levine : Heard ’Em Say
Zone Libre vs. Casey & B.James : Aiguise-Moi Ça



Les albums n° 40 à 31 selon Spoutnik


40. Big Boi : Sir Lucious Left Foot : The Son Of Chico Dusty (2010)

De Big Boi en solo, on ne connaissait que Speakerboxxx, la moitié la moins aventureuse du Speakerboxxx/The Love Below d’OutKast. Big Boi, c’est donc l’autre moitié d’OutKast, la plus street mais souvent la plus oubliée, souvent comparé à André 3000, souvent dans l’ombre du dingue, ce Sir Lucious Left Foot : The Son Of Chico Dusty sera son premier véritable album solo ! Antwan André Patton alias Big Boi confirme ici sa maîtrise insensée du métier alors qu’on attend toujours un opus solo d’André 3000... A y réfléchir, ce duo, c’est un peu la cigale et la fourmi... Originellement prévu pour sortir sur le label Jive, les grands pontes de la maison de disque ne savent pas comment marqueter ce Sir Lucious Left Foot : The Son Of Chico Dusty, trop barré, trop original... Big Boi, frustré de la situation qui a quand même duré plusieurs années, file voir Antonio L.A. Reid, une vieille connaissance puisque le bonhomme avait à l’époque signé OutKast sur LaFace Records. Maintenant dirigeant de Island Def Jam, Reid sait qu’il a de la bombe entre les mains et propose de signer Mr. Patton sur son label, c’est comme ça que le premier album de Big Boi sortit chez Def Jam. Seules restrictions pour des problèmes de droit, quelques titres ne figureront pas sur la tracklist finale, dont le bien séduisant Lookin’ For Ya avec André 3000 et Sleepy Brown en featuring. Mais même sans ces singles, Sir Lucious Left Foot : The Son Of Chico Dusty tient grandement la route ! 15 morceaux très variés fourmillant d’idées, dans la lignée d’OutKast, tout y passe, G-funk, électro, soul, mainstream dançoïde et aussi de purs moments de hip-hop. Et puis le son de ce disque est incroyable du début à la fin, la production étant assurée par Big Boi lui-même et la clique de la Dungeon Family (Organized Noise et même André 3000 pour You Ain’t No DJ). Écoutez l’ enchaînement entre le détonant et hypnotique Shutterbugg, le baroque General Patton, Tangerine avec Khujo du Goodie Mob et You Ain’t No DJ, mais écoutez et surtout bougez vos fesses sur Daddy Fat Sax, mon tube de l’été 2010, morceau parfait avec son chorus digitalisé ! Gros album, joyeux et festif, en attendant la sortie de Vicious Lies And Dangerous Rumors, second opus de la fourmi Big Boi prévu pour novembre 2012 et dont on peut écouter un extrait, She Said OK avec Theophilus London en featuring...



39. Lauryn Hill : The Miseducation Of Lauryn Hill (1998)

<3 <3 Lauryn Hill <3 <3 Très ou trop belle, très ou trop "chanteuse des Fugees", Lauryn Hill aurait pu se la jouer fainéante, elle aurait pu se vautrer dans la facilité et céder aux recettes usitées qui font les albums apathiques et le pire, c’est que si elle avait fait ça, ça aurait plu au plus grand nombre... Oui mais voilà, Lauryn Hill est une artiste, une artisane, elle a préféré fonder sa petite PME et s’éloigner de la multinationale Fugees et grand bien lui en a pris ! Du hip-hop, elle n’a gardé que le flow le plus roots, le plus terrien, pas de samples, pas d’échantillonnages, pas de scratch. Du reggae, elle n’a gardé que le coté génialement cool, de légers gimmicks ragga et un enregistrement en Jamaïque. De la soul, elle n’a gardé que la voix, une voix sublime, triste et pleine d’espoirs en même temps. Et le plus dingue, c’est que Lauryn Hill est capable de faire tout ça en même temps, elle arrive à donner une sensibilité rare à son flow comme une rose qui aurait poussé au milieu d’un ghetto new-yorkais... <3 <3 Lauryn Hill <3 <3 The Miseducation Of Lauryn Hill, le titre peut paraître contradictoire tellement cette album transpire l’élégance et la grâce. Alors peut-être que sa mauvaise éducation tient au fait que la chanteuse soit têtue. Wyclef Jean proposa à Lauryn de l’aider dans la production de l’album, elle refusa et choisit de tout faire seule. Têtue et frustrée par les Fugees, par exemple sur I Used To Love Him (avec Mary J. Blige), Lauryn traite de sa rupture artistique avec Wyclef. Sur To Zion (avec Carlos Santana), elle parle de son choix d’avoir un enfant alors que les Fugees lui proposaient d’avorter pour ne pas gêner sa carrière... Et puis, il y a des titres magiques et grandioses comme Doo Wop (That Thing), tube hip-hop post-Stax par excellence ou Lost Ones, plus old-school dans la forme, mais à la rythmique à faire danser un macchabée ! Bref et même si ça fait un peu groupie sur le retour, j’assume, et je n’ai plus que ça a ajouter : <3 <3 Lauryn Hill <3 <3



38. k-the-i ??? : Broken Love Letter (2006)

Vous connaissez forcément ce mythe du dur au cœur tendre, la baraque au cœur d’artichaut, l’archétype manichéen en est John Coffey dans La Ligne Verte pleurant toute la misère du monde emprisonné dans ce corps immense. Et bien, k-the-i ???, c’est pareil ! Le MC californien est une montagne, physiquement parlant et émotionnellement aussi, 150 kg de poudre et de larmes ! Trois albums au compteur, récemment le quasiment instrumental Synesthesia, en 2008 le gargantuesque Yesterday, Today & Tomorrow avec Thavius Beck aux manettes et donc Broken Love Letter, son premier album, complètement autoproduit et complètement sublime. Musicalement on peut penser à des choses comme Cannibal Ox ou Bigg Jus, des basses sourdes, profondes, presque abyssales, cohabitant avec des samples décousus, des sonorités numériques, tout y passe du jazz à l’électro, dans tous les sens on a des superpositions de voix et des combats de beats posés en arrière-fond. Le rendu est dense, pesant, on peut trouver qu’il y en a presque trop, moi ça me régale ! Et par dessus on trouve le flow de k-the-i ???. Un flow pachydermique (comme si ça ne suffisait pas) souvent parlé, parfois rappé, un flow audacieux, percutant, ondulant où le MC accélère son débit ou le décélère dans la même phrase, on peut penser à Busdriver mais avec un petit supplément d’âme, celui qui fait la différence. Broken Love Letter est en fait une succession de lamentations sur les amours perdues du bonhomme, k-the-i ??? dissèque les relations qu’il a pu avoir avec les femmes, le tout avec une émotion imaginable, tout y passe, la colère, la tristesse, l’envie, le regret, le désir ou la confusion et on en a la chair de poule ! Écoutez Little Did She Know, un chef d’œuvre couvert de cuivres, de beats et de chagrin ! Ou You’re Not That Beautiful où les percussions discrètes empruntées au Planet Caravan de Black Sabbath rendent la mélopée encore plus entêtante. Autres pièces majeures et pour ne citer que celles-là, Go-Go Girls, sorte d’OutKast déstructuré ou Electrobugs, Memories Of You, Continue In Duration, morceau instrumental magique avec un vrai bout de All Mine de Portishead dedans ! Une chose est sûre, Broken Love Letter est un grand album, dense, majeur du John Coffey du hip-hop...



37. Handsome Boy Modeling School : So... How’s Your Girl ? (1999)

Ce So... How’s Your Girl ? des Handsome Boy Modeling School est l’un des rares albums (le seul ?) à figurer dans nos deux classements, c’est dire l’éclectisme du disque ! Rabbit vous en a déjà touché deux mots, je vais essayer de faire de même sans trop de redites. Sur l’album, il y a donc de tout pour tous... De la folie d’abord, mais aussi du bon hip-hop, assez conventionnel mais classieux, presque cotonneux tellement il paraît cool. Penchez vous sur The Projects, les flows posés de Del The Funky Homosapien (Hieroglyphics) et Trugoy The Dove (De La Soul) collent parfaitement au coté western loufoque du morceau. Il y a aussi du trip-hop par moments comme sur le magique The Truth, instant de grâce dingue sonnant un peu comme un morceau hypothétique de Portishead à l’ambiance cabaret avec la voix sublime de Róisín Murphy de Moloko et le flow ravageur de J-Live ! Et enfin et comme on peut s’y attendre avec Prince Paul et Dan The Automator aux manettes, il y a quelques expérimentations, par exemple ce battle de scratches, de beats et même de beatbox entre nos deux compères, DJ Shadow et DJ Quest sur le survitaminé Holy Calamity, énorme terrain de jeu pour DJs ! Dans la section bizarreries, Megaton B.Boy 2000 tient le haut de l’affiche, un véritable attentat sonore avec El-P (Company Flow) et Alec Empire dans les rôles de terroristes des platines ! Ce So... How’s Your Girl ? est littéralement bouillonnant de folie, constamment inattendu et déconcertant d’imagination ; d’une piste à l’autre, tout change sans pour autant perdre le fil conducteur qu’ont tissé les deux producteurs de génie que sont Prince Paul et Dan The Automator.



36. OutKast : Aquemini (1998)

Troisième album dans une discographie en comptant six, Aquemini a contribué à placer OutKast au dessus de la mêlée du hip-hop américain ! Après les très bons Southernplayalisticadillacmuzik et surtout ATLiens, André 3000 et Big Boi livrent ici ce qu’ils ont fait de meilleur, un album dense, inventif et hargneux, drôle et spirituel, plus commercial mais encore et surtout bourré de trouvailles. OutKast n’a jamais porté aussi haut la complémentarité du tandem culte d’Atlanta, d’un coté André 3000, sorte de génie du flow ou de diable en boîte qui débite, mitraille, invente des gimmicks et réinvente le hip-hop à chaque phrase ; de l’autre coté, Big Boi, l’ultime classe old-school (voir Sir Lucious Left Foot : The Son Of Chico Dusty ). Dès Return Of The ’G’, les bases sont posées, immense morceau, sample du thème funeste de Midnight Express, la mélodie déjà grandiose est sublimée par la sauce soul/R’n’B et le flow du duo. Grand morceau et le reste de l’album est du même acabit. Au rayon bizarreries, Rosa Parks, titre leur ayant valu pas mal d’ennuis judiciaires, puis Skew It On The Bar-B avec Raekwon en featuring, dieu du flow qui pourtant paraît bien poussif à coté du débit et des inventions d’André 3000 ! Puis l’OVNI Synthetizer avec la légende George Clinton et on ne pouvait pas imaginer mieux comme invité sur ce titre bondissant et pervers que l’instigateur du P-Funk ! Pour finir, Da Art Of Storytellin’ (Part 2), titre résumant OutKast en 2’48, entre farce et drame, rage et mélancolie, un morceau saturé, rapide, presque méchant, mais traduisant une certaine profondeur par l’utilisation de piano et d’arpèges de guitare. Enfin Y’All Scared avec quasiment tous les potes de Goodie Mob (dont on reparlera plus tard) pour conclure cet Aquemini, un album incontournable d’un groupe à part !



35. J Dilla : Donuts (2006)

Donuts est en réalité une petite entorse à notre règle empirique du strictly hip-hop, l’album étant complètement instrumental... Mais quel album ! 31 pistes, 31 pépites ! J Dilla est un petit gars de Detroit et ça n’est peut-être pas un hasard que ce beatmaker de génie soit originaire de la Mecque de la techno... A la fin des années 80, il forme avec deux MCs les très bons Slum Village (voir les prochains tops singles), parallèlement Jay Dee commence une carrière de producteur et chaperonné par Q-Tip il devient rapidement l’un des producteurs de hip-hop les plus prisés de la fin du XXème siècle (De La Soul, The Pharcyde, A Tribe Called Quest ou Common). Dilla débordant d’idées, il publie aussi mixtapes et beat-tapes, pour arriver enfin à son dernier bijou, Donuts. Ce disque, Jay Dee l’a enregistré partiellement à l’hôpital, durant les derniers moments de sa vie ; atteint d’une maladie du sang, Dilla est décédé trois jours avant la sortie de Donuts ce qui a contribué aussi à la légende. Mais c’est peut-être aussi pourquoi cet album déborde autant d’émotions. Fortes, très diverses, mais presque palpables. Diverses car tout y passe, soul, électro, funk, hip-hop, rock, des samples de chansons plus ou moins obscures, 31 pistes instrumentales ne dépassant que rarement la minute 30, c’est à dire juste le temps qu’il faut pour que le beat s’installe et que tout l’art de l’échantillonnage de Jay Dee nous saute à la gueule ! Par exemple sur l’énorme Workinonit, on peut entendre du Beastie Boys, du Mantronix ou même du Malcolm MacLaren au milieu d’un déluge de riffs, de sirènes et de voix entêtantes. Le mixage est renversant, passant d’une ambiance à l’autre tantôt de manière subtile (Mash), tantôt très radicalement (The Factory). Et puis il y a cette générosité qui transparaît tout le long de l’album, une incroyable force vitale, un don, un concentré de la musique qu’aimait J Dilla, comme si Donuts était un héritage que le DJ nous laissait... Écoutez People, morceau oscillant entre rythme ethno-africain et soul vintage, The Twister avec Stevie Wonder, les Temptations et de la flûte psychée, ou bien Lightworks, véritable feu d’artifice multicolore qui pourrait rendre The Avalanches jaloux ! Pour conclure, il est impossible d’écouter Donuts sans bouger la tête et je pense que c’est le plus bel hommage qu’on puisse faire à Jay Dee...



34. Sage Francis : Personal Journals (2002)

Personal Journals est un disque Anticon et accessoirement le premier album solo de Paul Sage Francis en dehors des Non-Prophets. C’est un disque Anticon déjà parce que toute la fine fleur du label y est présente, Sixtoo, Odd Nosdam, Alias, Jel, mais aussi DJ Mayonnaise, DJ Signify ou Joe Beats (l’autre moitié des Non-Prophets) ! Une véritable réunion de DJs de talent, des orfèvres de la production hip-hop, on pourrait imaginer un résultat décousu à cause de la profusion de styles or c’est le contraire, l’album est cohérent et ça grâce à la patte de Sage Francis. Sage Francis ne s’éparpille jamais, la tête dans le guidon, il colle son flow que rien ne semble pouvoir endiguer sur des instrus magistrales, malades, sombres au possible, voire post-apocalyptiques. Il déroule son spleen des temps modernes et on se rend rapidement compte que Personal Journals est bien plus qu’un billet d’humeur, c’est une introspection effrayante teintée de mélancolie et de combat social, un album tripes sur table, un truc rare ! Et puis il y a la voix de Sage Francis, une voix brute, heurtée, saccadée, un flot de paroles fourni, porté par un flow nerveux limite hardcore hésitant parfois entre le slam, le spoken et des intonations presque chantées. Le résultat est sidérant de précision et de sincérité ! Écoutez Crack Pipes sur fond de sitar de la Shankar Family & Friends ou Personal Journalist, l’un des grands moments de l’album avec Smoke And Mirrors et ses sonorités presque futuristes ou Broken Wings et son classicisme épuré ! Bref Personal Journals est un album parfait, un hip-hop engagé, intègre, vrai !



33. MF Doom : Operation Doomsday (1999)

MF Doom de son vrai nom Daniel Dumile commença sa carrière à la fin des années 80 au sein du groupe KMD (voir nos futurs tops singles) avec son frère Subroc et Onyx un autre MC. A cette époque, il se faisait appeler Zev Luv X, et en 1991, KMD sortit un premier album, le superbe Mr. Hood. Hélas en 1993, Subroc décède renversé par une voiture alors que son groupe enregistrait leur second opus, Black Bastards. Cette tragédie, et le fait que la pochette de Black Bastards soit jugée trop violente (un Strange Fruit comme le chantait Billie Holiday) força le label Elektra à licencier le groupe peu avant la sortie de l’album. Zev Luv X fut marqué à vie par cette période, il sombra dans la dépression, vécut un peu dans la rue et disparut complètement de la scène hip-hop entre 94 et 97... Peu à peu, Zev Luv X remonta la pente, se cacha derrière un masque (clin d’œil au très vilain Doctor Doom de Marvel) et il se fit appeler MF Doom (Metal Face, Doom pour destin funeste) mais garda une haine immense envers l’industrie du disque, jugeant qu’elle avait ruiné sa vie ! La concrétisation de cette renaissance fut Operation Doomsday  ! Premier album de MF Doom, il est d’ailleurs entièrement autoproduit ce qui donne un coté chaud, underground et purement strictly hip-hop à l’ensemble. Doom enfonce le clou et développe encore l’univers très jazzy qu’il avait fait naître avec KMD, mélangeant des rythmes ethniques et des phases très cinématographiques voire comics. Un univers bricolé, un patchwork musical gavé de samples de séries TV has-been, de voix de gros méchants de comics, de BO ultra-funky du cinéma Blaxploitation ou de vieux navets ultra-hollywoodiens, ainsi que de bruitages de dessins animés. Par exemple, sur l’entêtant et martial Hey !, des extraits du dessin animé Scooby Doo ou sur The Hands Of Doom, véritable mille-feuille instrumental. Et puis, il y a le flow de MF Doom, imparable de spontanéité et d’aisance. Écoutez Dead Bent, morceau de composition parfait où les nappes de beats s’emboîtent idéalement sur le flow de Doom. Au rayon bizarreries, Tick, Tick... avec MF Grimm où le son semble s’étirer, créant une ambiance magnifiquement tragique et tendue. Operation Doomsday confirme finalement que MF Doom est un immense rappeur et on en reparlera à travers ses multiples collaborations dans la suite de notre sélection d’albums...



32. Black Moon : Enta Da Stage (1993)

En 1993, le hip-hop américain est dominé par le G-Funk de la côte Ouest. Depuis la sortie de The Chronic de Dr. Dre, cette domination est sans partage. Mais la révolte gronde du coté de New-York, elle se matérialisera par la sortie de Enter The Wu-Tang (36 Chambers) du Wu-Tang Clan (dont on reparlera) et de Enta Da Stage de Black Moon. Même si Enta Da Stage n’a pas eu le succès commercial de Enter The Wu-Tang, ce premier album des Black Moon reste néanmoins extraordinairement influent et précurseur pour tout le hip-hop East-Coast ! Black Moon (Brothers who Lyrically Act and Combine Kickin Music Out On Nations) est formé de deux MCs, l’énorme Buckshot et 5ft, ainsi que d’un DJ, DJ Evil Dee, membre des fameux Da Beatminerz avec Mr. Walt, crew de producteurs de génie. Tous natifs de Brooklyn, ils ont développé un style fait d’ambiances lourdes, de beats fracassants et de samples plutôt jazzy et soul, un style qui sera bientôt synonyme de côte Est. Un style qui sur Enta Da Stage se veut minimal, fondamental, dépouillé du superflu, comme du Boogie Down Production à la sauce new-yorkaise des années 90. Les Beatminerz assurent une production frôlant la perfection mais sans fioritures avec un son compact mais fluide et chaud, presque smooth, finement coloré par cuivres et violons. Et puis le martelage sourd des basses et des beats colle parfaitement au flow d’un génie, Buckshot. Sans être hyper-technique, il excelle dans l’art délicat de faire rebondir les mots juste quand il faut, résultat la chair de poule arrive souvent dès la première phrase ! Pour encore rehausser le tout, il arrive même par moments à insuffler à son flow des accents discrètement ragga, Buckshot est un immense rappeur, peut-être l’un des plus grands ! Niveau morceaux, que dire, ils se valent tous, mais sautez particulièrement sur Shit Iz Real pour comprendre le génie des Black Moon, ou Who Got Da Props ? et Buck Em Down avec les chœurs guerriers des Smif-N-Wessun ! Même Son Get Wrec où seul 5ft rappe vaut grandement la peine et que dire du bien cradingue U Da Man où on entend le tout jeune Havoc de Mobb Deep dont on reparlera bientôt. Trop méconnu, Enta Da Stage est pourtant une collection de bombes atomiques, un album fondamental, donc indispensable !



31. Hieroglyphics : Full Circle (2003)

Véritable pierre de Rosette marquant et permettant de comprendre l’évolution du hip-hop, Hieroglyphics est aussi un creuset d’alchimiste. Creuset car le crew d’Oakland est à la fois un collectif et un super-groupe avec une foultitude de rappeurs gravitant autour, d’abord Del The Funky Homosapien (cousin d’Ice Cube, personne n’est parfait) trop souvent estampillé West-Coast mais le bonhomme est en fait un touche-à-tout visionnaire génial ayant collaboré avec Deltron 3030 dont ou reparlera ainsi que Gorillaz ou encore Handsome Boy Modeling School ! Suivent ensuite les très bons Soul Of Mischief (Phesto, A-Plus, Opio et Tajai, déjà présents dans l’un de nos classements singles), mais aussi Casual, Pep Love, le producteur Domino, DJ Toure ou la belle voix de Goapele ! Alors question : pourquoi les Hieroglyphics ont marqué et marquent encore l’histoire du hip-hop de ces 10 dernières années ? Simple, ils ont su allier subtilement hip-hop old-school et modernisme, ils manquent car ils ont synthétisé toute la classe jazzy et groovy d’A Tribe Called Quest, ils l’ont façonnée et intelligemment délivrée cousue de sonorités et d’instrumentations résolument hybrides, modernes voire futuristes... Et pourtant les Hieroglyphics n’ont que deux albums au compteur, mais cela a suffit pour créer un mythe ! D’abord 3rd Eye Vision, leur premier album, unanimement encensé par la critique, un album en forme de chef-d’œuvre de hip-hop West-Coast alternatif car plus proche de la côte Est consciente que du gangsta, mais aussi beaucoup plus créatif et aventureux que du boom-bap classique ! Ensuite Full Circle qui pour beaucoup fut en ton en dessous de 3rd Eye Vision. Mais alors pourquoi avoir choisi ce Full Circle pour ce classement des 50 meilleurs albums de hip-hop ? Certainement un peu par esprit de contradiction mais aussi pour les qualités intrinsèques du disque ! Selon moi, le flow du crew n’a jamais été aussi précis et dévastateur que sur cet album, il suffit d’écouter les trois premiers titres pour s’en rendre compte ! Fantasy Island aux instrus afro-caribéennes futuristes, Powers That Be et sa boucle de guitare empruntée au bizarre Bottle Ghost de Roly Kovak, enfin Make Your Move, 4’29 de pureté, groove de dingue, douceur de Goapele au chant et cette mélodie fabuleuse samplée depuis le Afrikus Retrospectus des mythiques Mandrill ! S’en suivent le classique mais efficace Classic, les presque expérimentaux Heatish et 100,000 Indi, enfin Let It Roll samplant une boucle de percussions de Human Behaviour de Björk... Bref Full Circle est peut-être plus simple et frais que 3rd Eye Vision, mais tout aussi bon, voire meilleur selon moi...



Les singles n° 80 à 61 selon Spoutnik


- Playlist alphabétique à écouter via Youtube :

Aesop Rock : Coffee
Bob Dylan : Subterranean Homesick Blues
Cam’ron : Oh Boy
Danny Brown : Monopoly
DJ Muggs : Mask And The Assassin
Fabolous : Breathe
House Of Pain : Jump Around
Jay-Z : Can’t Knock The Hustle
Killarmy : Last Poet
Lootpack : Whenimondamic
Madlib : Slim’s Return
Messiah J & The Expert : Bloodrush
Noah23 : Volapuk
Organized Konfusion : Stress
Puppetmastaz : Mephistopheles
Schoolboy Q : Hands On The Wheel
Sole : Bottle Of Humans
The Beatnuts : Watch Out Now
U-God : Dat’s Gangsta
Xzibit : X


En bonus, la playlist évolutive Spotify qui s’étoffe à chaque nouveau volet (plus de 100 titres pour 7 heures de musique à ce stade).



indie rock mag - IRM des musiques actuelles


dimanche 20 octobre 2019


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