L’horizon 2018 de Rabbit - cent albums : #100 à #91

On ne va pas se mentir, l’exercice est toujours difficile, surtout quand on écoute 800 albums par an déjà triés sur le volet. Mais chaque année, ça se complique encore un peu... de fil en aiguille, d’une connexion à l’autre, de labels sortis de l’ombre en artistes émergents, les découvertes nous submergent et de nouveaux horizons s’ouvrent à nous, sans pour autant éclipser les précédents. Rien d’exhaustif donc dans la liste qui suit, pas même au regard de ma propre subjectivité, qui souffre déjà de tant de grands disques laissés de côté...





100. Ipek Gorgun - Ecce Homo (Touch)

Héritière des expérimentations microambient foisonnantes de Cindytalk chez Editions Mego dont on retrouve ici le goût pour les stridences oniriques et radiantes (Neroli), la musicienne d’Istanbul s’intéresse aux rapports entre musicalité et chaos, humanité et destruction sur ce deuxième album dont la beauté semble se désintégrer à même nos tympans, comme sur Tserin Dropchut aux sonorités cristallines phagocytées par une noise analogique vorace ou Le Sacre II avec ses réminiscences bucoliques en déréliction. Incorporant des field recordings, notamment sur l’étrange Afterburner qui en fait une cacophonie de fin de monde ou le dystopique Bohemian Grove aux monologues triturés, Ecce Homo impressionne par un sens du contraste qui culmine sur Knightscope K5 dont les nappes éthérées sont comme assaillies par des tourbillons bruitistes et bourdonnants, tandis que sur Reverance l’électronique déstructurée laisse soudain place à un piano néo-classique atonal et hanté.



99. klās’tĭk - Night’s Highest Noon (KrysaliSound)

Première réalisation du duo formé par Masaya Hijikata (instrumentiste notamment pour Masayoshi Fujita, dont on reparlera plus haut dans ce bilan) et Andrea Koch, Night’s Highest Noon est l’un de ces ovnis qui ne rentrent dans aucune case. Ambient ? Musique tribale ? Improvisation libre ? Rituel ancestral ? Expérimentations à la Kid A  ? Il y a à coup sûr un peu de tout ça sur ce disque qui fait usage de percussions parfois proches du free jazz et de vocalises abstraites digitalement manipulées pour ensorceler l’auditeur et le
plonger dans des ambiances plus ou moins désincarnées (le très abstrait et déconstruit Chauvet), chaotiques (Regina Coeli), méditatives (Delle Marianne, aux percus presque absentes) ou enfiévrées (Commuters), déjouant le minimalisme de ses éléments par une liberté d’exécution particulièrement stimulante. Un projet à suivre de près !



98. Motional / Grand Ciel - Ater Iterare (Dancing With the Noise / Medication Time Records / I Love Limoges Records / Ronéo & Zinette)

Deux faces, deux facettes de l’ambient pour ce split entre Motional et Grand Ciel, deux projets de la région de Limoges. Venu d’un post-rock synthétique et d’une électro-pop atmosphérique, le premier délivre cinq instrumentaux où nappes vocales aériennes et pulsations syncopées (Globule) côtoient compositions guitare/ambient à la tension feutrée (Forest) et drones sismiques en crescendos majestueux (Avem). Quant au second, son ambient/electronica aux flux délicats (A Portrait Of Your Absence, The Past Is Leaving) voire carrément désagrégés (Bord Du Lac) flirte davantage avec les étoiles qu’avec la stratosphère, des arpeggiators très kosmische musik de Lucia et En Chemin aux beats ambient-techno d’In A Heartbeat, contribuant à faire de cet Ater / Iterare un album d’une variété salutaire dans le champ des musiques cinématographiques en clair-obscur.



97. Seigo Aoyama - Visible World (Audiobulb)

Pianiste de formation, un instrument qu’il a mis au services de groupes jazz ou pop/rock avant de se lancer en solo, Seigo Aoyama met à l’honneur reverbs oniriques et pianotages impressionnistes sur ce disque qui ambitionne d’ouvrir ses paysages imaginaires à l’influence du monde extérieur, usant avec parcimonie de field recordings pastoraux (Backwater) ou urbains (le futuriste Zoetrope aux drones et blips électroniques envoûtants) pour en faire des éléments à part entière de ses atmosphères d’irréalité. Parfois très japonais (Sleepover, avec ses percussions mystiques sur fond de pluie battante et de piano à la Sakamoto), Visible World fait quoi qu’il en soit la part belle à ce sentiment d’impermanence cher aux artistes nippons, du spleen vaporeux de Northbound avec ses idiophones ballotés par le vent aux douces pulsations du jazzy Dapple Moon en passant par la profession de foi de Soluble Music d’où émergent des morceaux d’une interview de John Cage citant Marcel Duchamp : "arriver à l’impossibilité d’une mémoire visuelle suffisante pour transporter d’un semblable à l’autre l’empreinte en mémoire". Ce à quoi le Tokyoïte parvient dans la suspension purement sensorielle de ces morceaux qui nagent dans les mêmes rêves somatiques sans pour autant se ressembler.



96. Jon Porras - Voices of the Air (Ba Da Bing !)

Moitié de Barn Owl, Jon Porras a déjà arpenté de multiples univers en solo, des marées dronesques dUndercurrent au synthétisme ambient-techno de Light Divide en passant par les fantasmagories électroniques et rituelles du side projet lynchien DVVLLXNS ou les soundscapes à guitare du désert du génial Black Mesa. Meilleure sortie de l’Américain depuis ce dernier, Voices of the Air le voit privilégier les synthés vintage (un Yamaha DX7 en particulier) pour continuer d’explorer un sillon vintage et pulsé qui prend ici la forme d’une suite d’instrumentaux contemplatifs et vaporeux aux accents mystiques et aux affleurements noise saisissants. Empilant les fréquences synthétiques, les harmonies texturées de l’instrument imposent leur portée hypnotique et des morceaux tels que le sombre et irradié Colors Passing Through Us ou l’ascensionnel Hymn to Light impressionnent par leurs crescendos à la fois puissants et délicats.



95. The Innocence Mission - Sun on the Square (Bella Union)

"C’est le propre du groupe pennsylvanien de nous réconforter et de nous tirer des larmes en même temps, sans pathos ni guimauve ou autre excès de sucre mais avec une grâce infinie, celle du spleen des accords de guitare de Don Peris, compositeur en chef, de l’impressionnisme du piano de sa femme Karen et surtout de sa voix fragile et belle comme une licorne de cristal, au romantisme fluet et contrarié mais également résolu et plein d’espoir (Galvanic). S’y ajoutent par moments la contrebasse du fidèle Mike Bitts (cette fois notamment sur la ballade vénitienne Look Out From Your Window dont la rythmique revêt de surprenants accents jazzy) et donc ici et là sur le gracile Green Bus ou le morceau-titre de ce nouvel opus, les arrangements de cordes élégants et mélancoliques de leur progéniture croisée auparavant avec une belle sobriété sur The Color Green, final fervent de l’album précédent, et quelques sorties solo des parents. Records from Your Room est l’incarnation même de ces chansons crève-cœur qui parviennent au détour d’un accord caressant ou d’une harmonie susurrée à laisser échapper une chaleur insoupçonnée, pour mieux flirter l’instant d’après avec une tristesse sans bornes lorsque la gravité d’une corde pincée pave la voie pour une complainte vocale au bord de l’effondrement."


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94. Ensemble Economique - Radiate Through You (Denovali)

"Pour son sixième album en 5 ans sur le label allemand Denovali, Brian Pyle joue d’emblée la carte d’un minimalisme gothique aux entournures mais pas dénué de ferveur. Les arpeggiators modulés et nappes de synthés vaporeuses du méditatif Music Is Life avec l’invité Alexander Molero aux machines ou les lamentations d’une guitare ultra-saturée sur un I See You (Three Crosses), Part 1 aux claquements de boîte à rythme rachitiques suffisent ainsi à instaurer, dans un clair-obscur de fin des temps, une atmosphère de recueillement. Cet équilibre entre dissonance et mélancolie, théâtralité et romantisme viscéral culmine notamment sur le plaintif et bourdonnant I See You (Three Crosses), Part 2, faisant écho à l’inspiration première de ce disque : le tragique incendie du Ghost Ship, salle de concert d’Oakland, il y a deux ans et les réactions disproportionnées de la presse et des politiques vis-à-vis des artistes underground californiens, injustement stigmatisés pour leur irresponsabilité. Un évènement auquel le final Blue Hour, transcendé par les chœurs élégiaques des sœurs Nixon du duo néo-zélandais Purple Pilgrims sur fond de beats presque dubstep et de distorsions lancinantes, adresse une vibrante liturgie."


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93. Anne Garner - Lost Play (Slowcraft)

Lost Play fut cette année l’une des meilleures chances de réconcilier amateurs de pop et d’ambient, autour de la voix merveilleuse d’Anne Garner, d’une pureté et d’un réconfort déconcertants, et d’une instrumentation au lyrisme savamment mesuré sous l’égide et de son producteur et compagnon James Murray, harpe et violons en tête dès l’introductif et tout en retenue The Living jusqu’au final Unhand. Ode douce-amère aux joies de l’enfance encore indemnes des entraves de l’âge adulte, l’album évoque dans ses passages les plus atmosphériques l’épure vocale majestueuse des derniers travaux de David Sylvian (cf. Fall Before the Night). Et si le morceau éponyme dont la nostalgie cristalline bouleverserait un caillou comme le Vespertine de Björk en son temps, est seul à vraiment égaler le génie du titre offert par l’Anglaise à notre compil IRMxTP l’an dernier - une reprise de Sycamore Trees co-signée par Jeff Stonehouse en tant que Fallows -, le disque n’en aligne pas moins les moments de grâce, des accents de jazz scandinave de Colt à la guitare insulaire du single Not Home en passant par l’intrigante allégorie de Toys dont les personnages ne sont autres que des jouets abandonnés.



92. Jim O’Rourke - Sleep Like It’s Winter (Newhere Music)

"C’est un peu dans l’esprit des Steamroom qu’évolue cette pièce mouvante et mutante de 44 minutes dont l’épure onirique peut parfois évoquer Eno ou les travaux ambient plus récents d’un Steve Roach, bien qu’elle ait finalement bien davantage à voir avec les foisonnements électroniques abstraits et vacillants du chef-d’œuvre sous-estimé de Kid606, Songs About Fucking Steve Albini, pour les forts contrastes en intensité des drones de synthés et la liberté qui en sous-tend les variations plus ou moins lancinantes - voire stridentes - ou ouatées. Un grand disque d’immersion subconsciente aux rêves agités, bande-son d’hiver cosmique aux nappes engourdies de synthés radiants et d’ondes radio perdues dans l’espace que vient parfois illuminer de sa mélancolie, surtout dans sa première moitié, un piano en suspension."


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91. Arms and Sleepers - Find the Right Place (Pelagic)

"Mirza Ramic et Max Lewis continuent de mêler hip-hop, chillwave et féérie sur ce successeur du sublime Life Is Everywhere de 2017, produit une fois de plus par leur compère Sun Glitters. La dream-folkeuse californienne Steffaloo y navigue dans un scintillement entre deux morceaux rappés, les MCs Kdeem et Infidelix - et surtout Amber Ryann pour la gent féminine sur une paire de morceaux où son flow à la fois anxieux et résolu fait merveille - prenant la suite des excellents Serengeti et Airøspace sans trop démériter sur cette ode essentiellement planante et mélancolique à la satisfaction du duo d’avoir trouvé sa place dans l’underground électronique, après des débuts remarqués il y a 10 ans à la croisée du post-rock et du trip-hop. Un aveu d’humilité qui se ressent dans les instrus parfois délicieusement jazzy et surannés (A Little Larger Than the Entire Universe) mais toujours oniriques et efficacement syncopés."


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To be continued...



indie rock mag - IRM des musiques actuelles


samedi 23 mars 2019


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