Tir groupé : ils sont passés sur nos platines (25/11 - 1/12/2019)

Chaque dimanche, une sélection d’albums récents écoutés dans la semaine par un ou plusieurs membres de l’équipe, avec du son et quelques impressions à chaud. Car si l’on a jamais assez de temps ou de motivation pour chroniquer à proprement parler toutes les sorties qu’on ingurgite quotidiennement, nombre d’entre elles n’en méritent pas moins un avis succinct ou une petite mise en avant.



Dernier Tir Groupé de l’année, avant de s’attaquer à nos bilans 2019... voire pourquoi pas des années 2010 ? A suivre...




- 7’Rinth - The Shinjukan Spiral (30/10/2019 - autoproduction)

Rabbit : On se languissait d’une suite au superbe Multiple Armz, le 7rinth ne s’est pas moqué de nous avec un condensé du genre de productions cafardeuses et gondolées dont il a le secret, sous forte influence nippone cette fois-ci, des voix d’animés du candide Confessionz ou du baroque Hyper Fox Attack en mode Non Phixion de la crypte, au chant traditionnel d’Eien No Kodomo en passant par la féérie noire de chorale d’écolières japonaises Noroi Noroi ou les références SF de Lord in a Mech où il est question de robots de combat (les fameux mechas des mangas) et du Neo Tokyo dAkira. C’est toujours aussi tranchant et tire-larmes à la fois grâce à un sens du sample triste inégalé (Blindfolded City), le flow du New-Yorkais contrastant avec ses instrus de carrousel affligé (Naginata Dreamz, Shinjukan Spiral) entre deux morceaux plus tendus à l’image du lynchien Psyche Alley, d’un Dead Asylum martial et rampant ou du futurisme déliquescent d’un Taito Station aux faux-airs de Cannibal Ox circa The Cold Vein. Quant aux interludes abîmés par l’humidité des pleurs en question, il feraient eux-mêmes chialer un caillou, cf. le rétro Yume Miru ou l’outro Shinrabanshō. Chef-d’œuvre absolu.

Spoutnik : Comme d’hab, le Rabbit a tout dit et bravo pour la filiation avec Goretex et Non-Phixion, je n’y avais jamais pensé et effectivement ça colle parfaitement avec l’univers drogué ésotérique de 7’Rinth ! Le thème "chef-d’œuvre absolu" n’est pas galvaudé, vraiment, car dans le genre pas sûr qu’il y ait beaucoup de concurrence en 2019 ! Le DIY lo-fi des débuts s’est transformé, amélioré et même si le boom-bap des bas-fonds est toujours là, les ambiances se sont diversifiées, l’évolution est frappante ! Grand !


- BR202 - The Original Soundtrack - 002 EP (25/10/2019 - Stomoxine Records)

Rabbit : 7 ans après Installations nocturnes, le Palois BR-202 continue d’épurer ses bandes-son post-apocalyptiques pour ne conserver sur ce deuxième volet de The Original Soundtrack que pulsations synthétiques décharnées à la John Carpenter (Walking The Burned Forest), apeggiators d’intelligence articielle psychopathe (It Snows Ashes), synthés lugubres et distordus (Exploring The Cave) ou autres drones rampants, au point que The Conversation, dernier de ces quatre instrus insidieux, n’est pas loin d’évoquer la BO dark ambient aussi minimaliste que malaisante de Full Metal Jacket, composée à l’époque par la propre fille de Stanley Kubrick.


- Aphant - Dive Response (10/11/2019 - autoproduction)

Rabbit : Sur ce mini-album, l’électronica downtempo au sampling féérique que l’ex Beajn nous avait dévoilée sur Another Other et qu’on retrouve ici avec le même pouvoir d’enchantement sur Chasing Rockets ou Horizoness se prend à flirter avec la house (Transparent Sea) ou des sonorités hédonistes à la Caribou (Searching), voire avec le New Age (Spin in Place). Pour autant, le Floridien n’en oublie pas d’expérimenter, des synthés stellaires de Human Dive Response aux beats et percus plus enlevés d’un Añoso qui n’est pas sans évoquer les télescopages du Funki Porcini des 90s entre jazz lounge, drum’n’bass élastique et rêveries ambient, en passant par les denses polyphonies syncopées de l’onirique Emergence, pas bien loin d’un Pantha du Prince. Si de prime abord l’ensemble semble vouloir séduire davantage l’auditeur lambda et s’avère en deçà du superbe Stars in the Sand EP, le goût du musicien pour les productions à tiroirs et autres échafaudages polyrythmiques en transcende aisément la dimension chillesque : en pop comme en musique électronique, l’easy-listening aussi sait parfois enfiler un masque et un tuba pour nous emmener en eaux profondes en quête de reflets inédits.

Elnorton : En effet, Aphant - et plus encore lorsqu’il évoluait sous le pseudonyme de Beajn - a toujours été attiré par des sonorités qui, si elles ne peuvent être qualifiées de fondamentalement easy-listening, conjuguent une accessibilité chillesque avec des brumes plus audacieuses.
Dive Response ne fait pas exception à la règle, alternant odes opaques (Human Dive Response, qui nous « plonge » dans une eau bouillante aux vapeurs perceptibles par une nuit de pleine lune) et variations faussement flegmatiques (Transparent Sea, pas si éloigné du Naeco de Beajn). Ajoutons à cela un soupçon de trip-hop (l’élégance du sommet Chasing Rockets sublimé par ses vents, ou Searching), quelques pincées de « piano on the beat » mélancolique (Spin In Place voire un Horizoness qui ne peut néanmoins se réduire à cette seule étiquette), une dose de talent et d’ambition, et il sera difficile de résister à cette plongée dans l’univers envoûtant d’Aphant.


- Elcamino - Elcamino 2 EP (22/11/2019 - Griselda Records)

Spoutnik : Alors que la réseau social mondial du hip-hop underground n’en a que pour WWCD (comprenez What Would Chine Gun Do que je kiffe aussi, attention), le premier "vrai" album estampillé Griselda au complet, c’est à dire avec Conway The Machine, Westside Gunn et Benny The Butcher ensemble, nous préférons vous faire sortir des sentiers battus et vous faire découvrir les rues de Buffalo à pieds la capuche vissée sur la tête plutôt que de suivre les wagons de touristes attirés plus par la violence gratuite (et quelques blases connus) que par la crasse d’une shrinking city laissée à l’abandon. Elcamino se considère d’ailleurs comme un miraculé d’être sorti vivant de l’asphalte de Buffalo, c’était le concept de Walking On Water sorti l’année dernière. Avec Elcamino 2 (sautez aussi sur le magistral premier du nom), l’emcee nous touche par son ton et sa sincérité. Son flow sonne le froid par sa pertinence et le chaud par sa musicalité, et les productions cinématiques et chancelantes parachèvent un tout très cohérent. Quelque part entre Roc Marciano, Mobb Deep, Ghostface Killah et Ka, Elcamino est pourtant le plus jeune de l’écurie Griselda Records, peut-être aussi un des moins clinquants, mais assurément l’un des plus intéressants. A suivre !

Rabbit : Pour moi qui peine effectivement à dépasser le maniérisme un peu racoleur des rappeurs Griselda en général, Elcamino est plus qu’une belle surprise, une révélation. Ghostface Killah... je n’aurais pas dit mieux pour cette mélancolie qui peut surgir à un coin de ruelle sombre sous la lumière d’un lampadaire (What Would You Do), quand l’effet de la coke s’estompe et avec eux les illusions de fortune et de sortie du ghetto par la grande porte (Cocaine Dreams). De la soul (Shrimp At Phillipe’s) et du sang (Psycho), de la neurasthénie (Stove Tops) et des rêve(rie)s de futur plus clément (I Don’t Understand), c’est beau et plombé comme on aime mais pas dénué d’espoir, authentique comme un Tha Connection (puisqu’on en est à réfléchir à nos bilans de la décennie qui approchent !).


- Tindersticks - No Treasure But Hope (15/11/2019 - City Slang)

Rabbit : Ça ronronne un peu trop à mon goût sur ce nouvel album de la bande à Stuart Staples, qui malgré quelques beaux arrangements (en particulier sur la troublante entame et sommet de l’album For The Beauty ou un See My Girls dont la simplicité est déjouée par des violons crève-cœur) souffre d’un trop-plein de sérénades rétro sans grande originalité (Carousel, Take Care In Your Dreams, The Old Mans Gait) et d’un classicisme feutré que le groupe avait toujours régulièrement su transcender par des emprunts plus audacieux, même sur ses précédents opus en demi-teinte (The Waiting Room avait ainsi eu le mérite de renouveler le format chansons des Britanniques via un certain minimalisme et quelques effets de production hypnotiques). Je ne m’en cacherai pas, passé l’immense et trop sous-estimé Falling Down a Mountain publié par Constellation et à l’exception des relectures classieuses dAcross Six Leap Years, ça n’est plus que sur grand écran pour Claire Denis ou via des sorties aux influences classiques contemporaines plus ardues (Ypres) que les Britanniques parviennent encore à me coller des frissons et No Treasure But Hope ne changera rien à cet état de fait.

Elnorton : D’accord avec mon compère : ça ronronne. Mais ne s’agit-il pas d’une caractéristique propre à la majorité des albums des Tindersticks, plus particulièrement depuis leur renaissance en 2008 avec The Hungry Saw  ? Et donc, comme souvent, cette impression initiale évolue et No Treasure But Hope finit, justement, par délivrer ses trésors. Je fais référence à See My Girl et ses arrangements aussi classieux que délicieux, évidemment, mais il serait dommage d’isoler quelques titres de cet album cohérent, manquant certes de fantaisie ici et là, mais dont l’élégance s’accommode tout à fait de la force tranquille que dégage un Stuart A. Staples plus crooner que jamais.


- Chris Weeks - Fall EP (8/11/2019 - autoproduction)

Rabbit : À force de vous parler du Britannique et de son ambient métamorphe, on ne saura bientôt plus quoi écrire... et pourtant, ça n’est jamais tout à fait la même chose avec Chris Weeks (aka Kingbastard, aka Myheadisaballoon etc). Sur cet hymne à l’automne, piano poussiéreux et distorsions d’une autre dimension (Coffee Mornings), demi-silence funeste aux affleurements dronesques (Dust Trials) ou encore rêves grisants aux contours cristallins (Sleep Patterns) se partagent ainsi les élans de spleen d’une traversée de saison semi-consciente, vers un hiver morne et solitaire où la beauté surgira de la contemplation et de l’introspection.


- Miët - Stumbling, Climbing, Nesting (18/10/2019 - Ici D’Ailleurs)

Baron Nichts : Bassiste soliste depuis 2014, Miët franchit cette année le cap du premier album avec Stumbling, Climbing, Nesting. Expérimentale à plus d’un titre, la Nantaise immortalise pour sa signature sur le label Ici D’Ailleurs un registre désarticulé, nourri de boucles de basses hypnotiques sur fond de noise industrielle. Tout au long de ses neuf créations, la musicienne exploite toutes les possibilités de son instrument. Stumbling, Climbing, Nesting s’appuie ainsi des riffs solides agrémentés de scories tourmentées ou autres bruitages tout aussi inspirés. Cette pesanteur s’appuie également sur l’utilisation massive de toms de batterie, apportant à Stumbling, Climbing, Nesting une dimension chamanique captivante. L’ensorcellement opère d’autant plus que Miët complète ses compositions, tantôt intimistes ou tantôt colossales, d’une voix charmante oscillant entre chant mystique et cris instinctifs. Une pépite sonore à apprécier à l’infini.

Rabbit : Mêmes contrastes qu’en live entre romantisme plombé et radicalité, introspection et tension sur ce premier opus déjà joliment remarqué. Miët tranche dans le rock indus à coups de riffs apocalyptiques (I walk, uninterrupted), de toms tribaux (October), de boîtes à rythmes saccadées (Anophecy) et de catharsis vocale (Hibernation) pour mieux le façonner à l’image de ses tourments entêtants. Prometteur !


- Ankhlejohn - Lordy is God (31/10/2019 - Shaap Records)

Spoutnik : Dès l’intro de Lordy is God, le décor est planté ! Stopper net le gospel Every Hour du dégoulinant Jesus is King de Kanye West à coups de carabine, il fallait oser, Ankhlejohn l’a fait, la parodie est parfaite d’un bout à l’autre de ce concept album sale et irrévérencieux, en même temps l’emcee/producteur washingtonien n’est pas apôtre de la finesse et du bon goût ! Blague à part, l’occasion était trop belle pour ne pas en profiter et vous parler (encore une fois) d’Ankhlejohn car le bonhomme (la bête) a grandi depuis The Red Room. 5 albums cette année, rien que ça, et non des moindres, notamment Reign Supreme, The Big Lordy et donc ce Lordy Is God. A chaque fois, des chocs brutaux quelque part entre avant-gardisme et old school où Ankhlejohn définit son propre style fait de paysages sonores sombres ou oxymoriques et de flows abîmés et rugueux. La transgression est un art et Ankhlejohn y excelle !

Rabbit : J’avais justement lâché Ankhlejohn - ou Big Lordy pour les intimes, en attendant Christian Genius Billionaire Lordy ? - après le chouette The Red Room, ça méritait bien une piqûre de rappel et quand ça commence par un dézinguage en bonne et due forme du bigot en chef d’un rap qui n’a d’expérimental que la connerie profonde, on ne peut qu’être conquis d’emblée ! A vrai dire, il m’aura fallu dépasser la suite un poil trop mellow à mon goût de l’intro Book Of Genesis mais le reste du disque, entre opéra des bas-fonds (Gone By Tonight - un petit air de Morricone des années 80 dans ce sample sorti d’on ne sait trop où ? - et Wale & Logic), soul pour gangsters pianophiles (Child Of King), gospel sarcastique (Let The Church Say), mélancolie corrosive (Mustang 5.0) et charmante ironie rétro (Visions Of Veuve), est un écrin à la hauteur du flow véloce et vicieux du bonhomme.


- William Ryan Fritch - Exit 12 (Original Motion Picture Soundtrack) (29/11/2019 - Settled Scores LLC)

Rabbit : Le multi-instrumentiste californien pour lequel les BO de documentaires engagés et de moyens-métrages semblent être devenues un vecteur privilégié d’expérimentations depuis quelques années parvient encore à nous surprendre, la preuve avec cette mise en musique du parcours d’un vétéran de la guerre en Irak devenu chorégraphe. Épure et solennité de rigueur, c’est un piano que l’on attendait pas qui a la part belle cette fois-ci, étoffé de cordes tendues et capiteuses (Conflicted - Exit 12 Version) ou de nappes ascensionnelles sur They Might Not Come Back mais le plus souvent dénudé, passant d’un romantisme sombre et dramaturgique (Fugue of Fallujah) à un spleen plus aérien et troublant évoquant Satie (Origins of a Soldier, Sometimes Silence), Debussy (Stenocara Gracilipes, ou Moved by War avec ces cordes enivrantes qui nous désarment chez WR Fritch depuis The Waiting Room) et les bandes-son de Max Richter (Avenue of Iraq at Night). Beau à coller le frisson, comme souvent avec les travaux pour l’écran de l’ex Vieo Abiungo.


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lundi 16 décembre 2019


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