2021 par le bon bout - 100 albums, part 1 : #100 à #91

En 2021, bien des routes menaient à la médiocrité et à l’uniformisation, mais évidemment pas sur IRM ! Riche en chemins de traverse et en bifurcations inattendues, cette sélection de 100 LPs chroniqués pour moitié seulement dans nos pages cette année devrait rassurer les blasés de la prescription calibrée sur la vitalité de la création musicale dans les recoins les plus féconds et trop souvent inexplorés du labyrinthe des sorties.






100. Some Pretend to Whisper - Arsia

"Un an après leur premier album dont les harmonies vocales susurrées, les fantasmagories lo-fi déstructurées et les atmosphères mi-brumeuses mi-hantées nous évoquaient pêle-mêle les productions texturées d’Odd Nosdam, l’hantologie de Leyland Kirby ou Boards of Canada, les BOs lynchiennes d’Angelo Badalamenti ou encore les projets les plus inclassables et psyché de Guillermo Scott Herren (Risil plutôt que Prefuse 73, disons), Perkin Warbek et Stakha remettent le couvert avec ARSIA, second opus tout aussi onirique mais peut-être plus épuré qui renoue par moments avec l’esthétique glitch-hop chère au premier (cf. sa participation à notre compil hommage à Twin Peaks il y a quelques années). Samples délicatement malmenés, instrumentations gondolées, loops en mode repeat, vocalises liquéfiées, bribes d’arrangements épars, grouillements abstraits, textures de bandes analogiques et quelques beats minimalistes aux influences hip-hop savamment distillées... autant d’ingrédients pour les étranges rêveries de Some Pretend to Whisper, dont la mystique se fait ici plus lumineuse, comme effleurée par les premières lueurs du matin tandis que persistent les dernières impressions malaisantes d’un sommeil agité."


99. Glåsbird - Smoke and Trees

5e long format en 3 ans et 6e sortie déjà sur le label ambient britannique Whitelabrecs pour Glåsbird, mystérieux soundscaper dont on avait fortement apprécié le Grønland de 2019 avec ses nappes contemplatives d’inspiration post-classique saisies dans le froid polaire. Après le Groenland, place donc à la Russie sur ce nouvel album aux pianotages toujours aussi délicats, aux arrangements de cordes toujours aussi vibrants derrière leur apparente austérité et aux textures et autres strates synthétiques, ici légèrement au second plan des instruments, toujours aussi fragiles et lancinantes, quelques choeurs éthérés s’invitant même au voyage sur Sleeping Land ?, avec une dimension cinématographique peut-être plus marquée qui finit d’emporter le morceau. Si l’on ne sait rien de plus du musicien hormis son attrait jamais démenti pour les étendues glacées ou enneigées du Grand Nord, c’est toujours un plaisir de le suivre dans ses pérégrinations, aussi confortables qu’intrigantes pour les amateurs du genre.


98. Geir Sundstøl - St​.​hanshaugen Steel

"Encore un beau cru mensuel pour le très actif label norvégien Hubro, chantre d’un jazz expérimental et métissé résolument ouvert aux quatre vents. Ainsi, en plus du bel album de Nils Økland sorti en deuxième semaine et de sa petite fanfare folk élégiaque et cinématographique aux élans paradoxalement très posés, on y croisait début octobre le nouvel opus du multi-instrumentiste et sideman aux 400 albums Geir Sundstøl, accompagné de la crème de l’ambient jazz scandinave puisqu’on y retrouve notamment le génial Arve Henriksen de Supersilent à la trompette et au chant, l’excellent Erland Dahlen (cf. ici, #49), ex Madrugada, derrière la batterie et tout un tas de percussions, le claviériste David Wallumrød et on en passe. Le résultat, introspectif et cristallisé dans le givre, évolue comme le titre de l’album l’indique autour de la guitare steel solaire du bonhomme, évoquant une folk très atmosphérique aux émotions subtiles et aux crescendos de lyrisme choral, qui n’est pas sans rappeler le Ry Cooder de Paris, Texas dans ses passages les plus épurés ou un Skúli Sverrisson du grand écran. A découvrir !"


97. Nils Frahm - Old Friends New Friends

"Après plusieurs incursions électroniques assez désincarnées et pas très inspirées (notamment sur All Melody en 2018), Nils Frahm commence à revenir à ce qu’il sait faire de mieux, le piano solo intimiste et capté sur le vif, sans post-production. Après plusieurs albums ressortis des tiroirs pour le Piano Day ces dernières années (dernier en date, Graz, lâché en mars 12 ans après son enregistrement, qui faisait lui-même suite à Empty l’an passé), cette collection nettement plus conséquente (un double album de 23 titres pour presque 80 minutes de musique), compilant des pièces enregistrées entre 2009 et 2021, nous rappelle ainsi au talent du Berlinois pour ce genre de merveilleuses méditations introspectives et délicates (Late), jouées sur un piano pas toujours parfaitement accordé (In the Making, All Numbers End), agrémentées ici et là d’élans jazzy (New Friend), d’une reverb onirique (du superbe As a Reminder au très lofi Forgetmenot) ou de field recordings évocateurs contribuant à l’immersion (Rain Take), ailleurs doucement malmenées par le bruit des pédales (Then Patterns, Strickleiter) ou la persistance d’un souffle statique qui contribue à leur charme organique désarmant d’évidence et de dépouillement (Todo Nada, The Idea Machine). Sommet de spleen à la Satie, Weddinger Walzer est même probablement la plus belle composition entendue chez le musicien depuis 2012 et son album Screws, voire pourquoi pas depuis le sommet Felt, autant dire que l’on vous conseille de ne pas passer à côté de cette fausse rétrospective aux allures d’album à part entière."


96. Ben Lukas Boysen - Siren Songs (Original Score for an Abandoned Video Game)

Quatre ans après Everything, l’ex Hecq revient au virtuel avec ce soundtrack d’un jeu vidéo d’aventures jamais sorti. On n’est ici ni dans l’IDM déstructurée ou le dubstep épique qui avaient fait le succès d’estime, dans l’underground électronique, de cet alias qu’il semble avoir délaissé depuis 2017, ni dans la délicate electronica aux arrangements néoclassiques de ses dernières réussites pour le label Erased Tapes, et même plus loin encore de la kosmische musik à synthés modulaires du superbe Mirage de l’an passé, magnifié par ses envolées jazz et ses arrangements orchestraux. Ici, c’est à une sorte de dystopie au dark ambient cybernétique et pulsé que nous convie Ben Lukas Boysen, surplombée d’affleurements de synthés saturés au contrastes fortement cinématographiques, et flirtant davantage par moments avec l’austérité dronesque des derniers Hecq, à l’image par exemple de l’immense Mare Nostrum. Si ce Siren Songs n’est pas tout à fait du même acabit, le pouvoir d’évocation de la musique du Berlinois demeure intact, et c’est toujours un plaisir de le voir renouer avec cette inspiration plus proche du sound design.


95. Red Space Cyrod - Le Ciel Rouge

"Bien malin qui pourrait prévoir la direction du prochain opus de notre duo transatlantique, pas même les intéressés tant leurs compositions ont le don de leur échapper, quelque part entre la folie mal contenue de Red Space Cadet et la rigueur finalement tout aussi baroque et déglinguée de Cyrod. De quoi garder intacte notre passion pour le projet à l’heure de ce 12e long format aux atmosphères plus embrumées que jamais, par moments proches du shoegaze (cf. Tone Sweet Tone, ou l’introductif Pieces of Mind enveloppé par l’écho de ses riffs abrasifs), retour à l’évidence et à la simplicité des débuts, le science des textures et le côté groggy de l’époque en sus. Il y a toujours des choses assez fébriles sur Le Ciel Rouge, en tête le lynchien The Circle Dance, le chant angoissé du gothique Unquiet Gravel ou ce morceau-titre aux roulements de batterie et cascades d’arpèges très jazz improv sur fond de nappes hantées, mais on y croise aussi la langueur et l’évidence d’un Lou Barlow (sur le saturé mais chaleureux All Over Again ou la pop song Grey Sky), la candeur électrique de Dinosaur Jr (The Candle, virant rapidement toutefois au psychédélisme 70s et aux solos alambiqués) et bien sûr le genre de digressions étranges dont les deux musiciens ont le secret, de l’instru synthétique Red Space Robot aux choeurs ambient du final Itch the Scratch en passant par les samples orchestraux et l’acoustique arabisante du superbe Something in the Air au groove presque hip-hop... encore un petit bijou d’objet musical non identifié, en somme, pour l’un des groupes les plus inventifs et singuliers de l’indie rock français !"


94. SIMM - Too Late To Dream

Également apprécié pour ses pérégrinations plus ambient, Eraldo Bernocchi avait délaissé l’alias SIMM depuis 2013 et la sortie de l’impressionnant Visitor, qui marchait dans les pas d’un Scorn (avec lequel il avait déjà collaboré à la fin des années 90) avec son downtempo dub-indus ténébreux et malsain. Habitué des longs hiatus et des changements de peau, l’Italien basé à Londres s’est associé pour ce Too Late To Dream, à nouveau défendu par Ohn Resistance, avec le rappeur anglais Flowdan, issu du grime et régulièrement entendu du côté de The Bug, ainsi qu’au trio hip-hop sud-africain Phelimuncasi (Gqom Squbulo), pensionnaire du label Nyege Nyege Tapes. Auteur dire qu’il y a plus d’un point commun entre ce nouvel album et l’univers de Kevin Martin, à commencer par une posture souvent plus guerrière (Civil War, Knives Path), à la croisée du hip-hop, du dub et d’une électro post-industrielle zébrée de saillies noise, mais aussi pour ce sens de l’épure qui fait la part belle aux atmosphères fuligineuses entrecoupées d’incursions plus introspectives quoique tout aussi sombres et angoissées, où piano, nappes éthérées et arrangements capiteux prennent momentanément l’ascendant sur les beats martiaux (The Space I Left).


93. Christine Ott - Time to Die

Encore une très belle livraison annuelle pour Christine Ott qui après son superbe Chimères de l’an passé dominé par les ondes Martenot mais déjà soutenu par des effets aux allures d’arpeggios de synthés rétro-futuristes et hypnotiques, ouvre d’abord sa musique à davantage de densité encore sur un morceau-titre mêlant percussions martiales, nappes saturées, grouillements organiques et autres strates indistinctes pour mieux nous emporter dans son vortex de tension magnétique, avant de prendre le contrepied de ce maximalisme introductif pour tendre vers l’épure de méditations sur notre mortalité dominée chacune par un instrument. Plus contemplatifs, les morceaux suivants alternent ainsi piano dramaturgique (Brumes, Horizons Fauves) ou plus introspectif (Miroirs), choeurs élégiaques (Landscape), harpe inquiétante aux réverbs irréelles (Chasing Harp) et bien sûr ces ondes Martenot chères à la musicienne strasbourgeoise sur Comma Opening, sommet de mélancolie aux scintillements vibrants, puis sur un Pluie aux élans tragiques et hantés qui fait à nouveau converger ces différents instruments mais avec une délicatesse poignante et cristalline, au son des carillons tubulaires et du vibraphone.


92. LPF12 - Appear

La dernière des trois sorties de l’année pour le musicien électronique allemand est aussi la plus belle, à la croisée des univers qu’il affectionne depuis une douzaine d’années maintenant, qu’il s’agisse d’electronica stellaire et futuriste aux pulsations très deep (setup new version, invert a view of life), de downtempo contemplatif (bury the atom), de cette ambient éthérée aux textures mouvantes et aux recoins plus insidieux (deep descend, simple things) voire plutôt sombre et inquiétante (init, the silent heart) à laquelle il nous habitue avec les volets successifs de sa série Whiteout, d’ambient-dub (becoming what you have never thought) ou encore d’IDM aux accents rétro-futuristes (me through the looking glass). Décidément une valeur sûre des musiques électroniques d’aujourd’hui, Sascha Lemon ne se reposant jamais sur son savoir-faire tant l’atmosphère d’ensemble demeure absolument primordiale sur chacun de ses projets, culminant ici sur le vortex de lumière noire d’un morceau-titre tirant sur un drone noisy et malaisant.


91. Defcee & Messiah Musik - Trapdoor

"Backwoodz Studioz, l’écurie de Billy Woods, Elucid et de leur projet Armand Hammer, accueille le MC de Chicago Defcee sur cet album entièrement produit par un affilié du label, l’excellent Messiah Musik dont on avait repéré les productions abstract aux boucles dépouillées chez les rappeurs précédemment cités mais également du côté de Quelle Chris, Uncommon Nasa et surtout ShrapKnel, l’excellent projet de Curly Castro et PremRock passé quelque peu sous les radars (mais pas chez nous !). D’Henry Canyons sur le piano déstructuré de Rabbi and the Golem aux sus-nommé PremRock et Armand Hammer au complet sur un Shortcuts au groove liquéfié de soundtrack étouffé, en passant par Curly Castro sur The Definition of Insanity mêlant accents jazz et basses rampantes, on retrouve la crème du label - et même un rescapé d’Atoms Family, Alaska, le temps d’un Shell Game métamorphe et tendu à souhait - sur ce Trapdoor aux beats minimalistes et lofi ponctués de samples cinématographiques en clair-obscur (Pyramid Dust, Compassion, Commute, Fifty), de réminiscences 80s malmenées (Scapegrace, Small Comforts, Muscle), de spleen rétro-futuriste (Snares, Post) et de douceur jazzy (Time Off). Rappant en un souffle, avec l’énergie du désespoir, ses mémoires de prof désabusé et de mentor pour jeunes incarcérés ou en réinsertion par la création artistique et le rap en particulier, Defcee se révèle véritablement sur ce disque aux textes ciselés d’une grande richesse thématique, où l’on cite aussi bien Magritte, Debussy et George Romero qu’OutKast, MF Doom ou Curtis Mayfield, et où il est beaucoup question des dés pipés de la société et des institutions, de rédemption et d’auto-enfermement dans sa fierté et ses propres erreurs, mais également du narcissisme des rappeurs et du choix de l’intégrité, qui ne fait pas le moindre doute dans le cas de cette collaboration aussi emballante que criante de sincérité."