Shannon Wright nous livre ses secrets

Shannon Wright fait partie de ces artistes dont la confidentialité n’a d’égale que la ferveur que lui témoignent ceux qui l’écoutent. Icône malgré elle d’un rock où la guitare laisse la part belle au piano, elle échappe pourtant à toute règle de genre. Preuve en est ce neuvième album, Secret Blood, à peine sorti chez le français Vicious Circle, et pour le moment indisponible dans le pays d’origine de la Dame. Un grand album pourtant, exigeant, polymorphe, que l’Américaine a défendu cet automne sur les scènes françaises (avec deux escapades italienne et suisse) en formation à trois, aux côté d’Andy Baker, son fidèle bassiste et ingénieur du son et l’inconnu Mike, batteur efficace et attentif. A mi-parcours de cette tournée, elle s’était prêtée au jeu de l’interview dont voici pour vous l’essentiel.


- Indie Rock Mag : Secret Blood, , tout comme Honeybee Girl, n’est pas sorti chez Touch & Go. Pourquoi ?

Shannon Wright : Touch & Go a fermé. Ils distribuent encore les albums qui sont dans leur catalogue. Ils ne voulaient pas s’arrêter net. Par égard pour leurs artistes. C’est étrange car j’ai toujours travaillé avec eux, ils étaient un peu comme ma famille. C’est vraiment triste… J’ai donc édité moi-même ces deux albums par le biais d’un label que j’ai créé exprès : Flight Safety Records. Je n’ai pas l’intention pour le moment de signer d’autres artistes, c’est un moyen pour moi de sortir mes disques et de trouver un distributeur.

- IRM : Vicious Circle n’est qu’un distributeur ?

SW : Non, ils m’aident financièrement à graver les CD et vinyles et gèrent la distribution sur l’Europe.

- IRM : Il y a très peu de dates aux USA pour le moment (une seule à Atlanta). Pourquoi ?

SW : Faire des tournées m’est devenu difficile : cela fait si longtemps que je fais cela, plus de dix ans, que je n’avais aucune envie de remettre ça actuellement. Et surtout je ne voulais pas me sentir obligée de faire une tournée parce que j’avais sorti un album… Je ne veux plus faire cela dorénavant.

- IRM : Il y a pourtant une tournée actuellement en France et en Europe ?

SW : Cela n’a rien à voir car les clubs aux USA sont radicalement différents dans leur accueil des artistes. Je pense que c’est dû au nombre de groupes qui existent là-bas. Ils ne les traitent pas convenablement et se fichent pas mal de la musique. Ce pays est si grand qu’il y a vraiment beaucoup de salles et sur la totalité, il y en a peut-être huit au grand maximum qui sont excellentes. Et pour y jouer, il faut passer par ces centaines d’autres lieux horribles. Et quelque soit la notoriété de son groupe, c’est un chemin obligé. Je l’ai déjà fait par le passé, mais c’est bon pour moi, je n’en veux plus.

- IRM : L’industrie américaine du disque est en plein déclin. Cela doit être dur pour les artistes indépendants ?

SW : Pour tous les artistes je pense ! Le seul moyen de gagner de l’argent est de faire des concerts. Et c’est devenu assez difficile de trouver des dates. Les gens téléchargent gratuitement les albums et nous n’arrivons plus à rentrer dans les frais de production engagés. On en arrive à se demander « à quoi bon ? » car en fin de compte on met son cœur et son portefeuille à nu et on ne reçoit rien en retour.

- IRM : Et tu trouves que la situation est différente en Europe ?

SW : Ce que j’ai trouvé fantastique sur cette tournée, c’est que chaque soir de concert, des gens viennent chercher la version vinyle des albums. C’est génial ! Je me dis que c’est peut être ce qui va nous sauver du naufrage. Je crois sincèrement que la dématérialisation de la musique n’est pas définitive : un jour on en aura assez de ne rien avoir dans les mains, ni pochette ni album. Cette connexion avec l’artiste qui s’établit à travers l’objet est importante et les amateurs de musique y reviendront. Écouter de la musique sur son ordinateur, en télécharger sur internet, c’est perdre ce lien charnel.

- IRM : Tu parlais des vinyles, fais-tu toujours presser tes albums en vinyle ?

SW : Cela revient très cher aux États-Unis de faire presser des vinyles et donc à l’achat. J’avais fait presser le premier, mais pas tous. Le vinyle revenant à la mode, les labels y reviennent et j’en suis ravie.

- IRM : En parlant de pochette, on voit sur celle de Secret Blood un album de Black Flag. C’est un clin d’œil ?

SW : Pas vraiment, même si j’aime beaucoup ce groupe. En fait j’ai pris en photo la pièce où je travaille. Il était là et apparaît donc sur la photo…

- IRM : Il s’est passé très peu de temps entre la sortie de Honeybee Girl et Secret Blood. Les titres de ce dernier ont-ils été écrits à la même période ?

SW : J’ai écris les chansons de Secret Blood entre février et mars et nous avons enregistré cet été. Le bassiste, Andy Baker, est également ingénieur du son. Il a enregistré la plupart de mes albums. Mais il vit et travaille à Taïwan ; comme il était aux USA l’été dernier, on s’est dit que c’était l’occasion d’enregistrer, que cela donne lieu à un album ou non.

- IRM : Il tourne avec toi actuellement, non ?

SW : Oui, il avait besoin de faire une pause. Et puis il joue depuis des lustres sur mes albums, c’était l’occasion qu’il m’accompagne sur la tournée, de jouer ensemble les morceaux que l’on avait fait ensemble. C’est vraiment très agréable, on passe un très bon moment !

- IRM : C’est la première fois qu’il fait l’une de tes tournées ?

SW : Non, la seconde fois en réalité, mais il n’avait fait que quelques dates de la tournée d’ Honeybee Girl. Nous sommes de très bons amis, et c’est un plaisir de partager la scène avec des personnes qui sont proches. C’est aussi la première fois que je tourne avec Mike, le batteur.

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Shannon Wright Live 2010

- IRM : Andy Baker a produit la plupart de tes albums, mais c’est le nom de Steve Albini que certains retiennent comme ton ingénieur du son !

SW : Il a enregistré quelques chansons de deux albums, mais la plupart avaient été enregistrées par Andy. Over The Sun est le seul album produit entièrement par Steve Albini.

- IRM : Pourquoi ne pas avoir poursuivi la collaboration ?

SW : Nous sommes encore amis et nous faisons quelques concerts ensemble de temps à autre [avec Shellac, le groupe d’Albini - ndlr]. On aimerait retravailler ensemble, mais ses studios sont chers, et la situation est assez précaire, donc pour le moment, ce n’est pas possible. Il est plus facile d’aller d’enregistrer dans la maison d’amis ou chez soi… C’est comme ça que les choses sont aujourd’hui, c’est comme ça…

- IRM : Cela ne va pas à l’encontre de l’esprit DIY qui anime ta musique en même temps…

SW : Oui certainement… Ce qui compte, c’est l’honnêteté avant tout, je ne fais malgré tout pas de compromis.

- IRM : Au regard du rythme de ta discographie, il n’y a pas vraiment de régularité. Chaque album est-il lié à un moment de ta vie ?

SW : Je ne me force jamais à écrire, à faire un album parce qu’il le faut. Les chansons viennent d’elles-mêmes, ensuite si quelqu’un est intéressé et veut distribuer le disque, c’est parfait. Si je fais deux albums en un an, la raison est que j’ai des chansons pour les faire, tout simplement.

- IRM : Quels sont les albums de ta discographie que tu préfères ? Il fut un temps où tu disais qu’il s’agissait de Maps Of Tacit  ?

SW : J’ai écrit tellement de chansons au fil des années que je ne les ai pas réécoutées ensuite. Les seules occasions d’écouter de nouveau mes albums est lorsqu’un nouveau musicien arrive et qu’il s’agit de faire une setlist avec d’anciens morceaux. Dernièrement j’ai réécouté Maps Of Tacit et je me disais parfois : « oh ! pourquoi j’ai fait ceci et pas cela » ! Et parfois aussi je me surprenais sur certaines parties guitares et me demandais si je pourrais encore les jouer aujourd’hui ! Chaque album a sa propre vie, et j’adore ça ! L’un de mes artistes favoris est Neil Young, je l’écoute depuis que je suis ado. Chacun de ses disques à une importance qui varie selon ce que je vis. C’est ce qui est magique dans la musique : on peut adorer un album à un moment donné pour une raison précise et y revenir plusieurs années plus tard et l’envisager d’une toute autre façon. Mon premier album, qui est très folk, me renvoie à la personne que j’étais à l’époque et qui perdure encore maintenant dans ce que je suis devenue. Plus on vieillit et plus ce sentiment est tenace.

- IRM : Secret Blood mélange à mon sens les différentes facettes qui jalonnaient les précédents albums. C’est un choix artistique ou c’est venu ainsi ?

SW : C’est venu comme ça : j’ai écrit ces chansons alors qu’un ami proche est tombé très gravement malade. Je suis passée par beaucoup d’émotions contradictoires, dont la tristesse, la résignation ou la colère. Chaque jour se révélait différent et je suppose que tout le monde passe par là dans ce genre de situation. Je pense que cela vient de là, cet éventail de couleurs musicales présent sur ce disque. Et pour moi, même les chansons les plus douces contiennent une dose d’agressivité tout comme les plus abruptes ont en elles une douceur, un amour sous-jacent.

- IRM : Secret Blood est finalement une histoire à écouter dans l’ordre du tracklisting pour comprendre le cheminement qui a été le tien ?

SW : Oui tout à fait, merci de l’avoir remarqué ! Après chacun peut l’écouter comme il veut, mais pour moi, il prend son sens dans son intégralité, de la première à la dernière piste.

- IRM : Connais-tu un groupe qui se nomme The Fitzcarraldo Sessions ?

SW : Non, je ne crois pas…

- IRM : Ce sont des musiciens qui invitent des chanteurs sur leurs compositions. Pour un deuxième disque, ils évoquaient ton nom en disant qu’ils adoreraient que tu acceptes de participer au projet. Serait-ce pour toi envisageable de collaborer avec d’autres artistes un peu à la manière de ce que tu avais fait avec Yann Tiersen ?

SW : L’album que nous avons enregistré avec Yann a été très particulier : c’était un bon moment, mais cela nous a demandé énormément de travail. Nous avons composé, enregistré et mixé le tout en 10 jours. Une fois que nous avions terminé le travail de la journée, je retournais à l’hôtel pour écrire les chansons et mélodies vocales jusqu’à 6h du matin avant de retourner en studio à 10h… C’est assez drôle parce que j’ai pu lire que tout le boulot était signé Yann Tiersen et que je n’étais qu’une chanteuse invitée. Ce sont certainement des fans, je ne leur en veux pas, mais cela a été l’un des disques qui m’a demandé le plus d’efforts.

- IRM : Le travail en collaboration avec d’autres artistes te plaît-il ?

SW : Avec Yann oui, nous avons pas mal de connections et ce fut très enrichissant. Mais en soi, sincèrement, je dirais que non, ce n’est pas ce qui me plaît.

- IRM : Dans le futur, envisagerais-tu d’enregistrer un live peut être un jour ?

SW : Ce que j’adore dans les concerts, c’est leur côté instantané. Chaque spectateur, chaque musicien, est présent avec ce qu’il est ce soir là. Enregistrer un concert, c’est détruire la magique éphémère du moment. Je ne pourrais écouter l’album live d’un concert qui m’aurait retournée, ça serait pour moi trahir ce moment spécial. Et puis il manquera à tout live l’atmosphère de la salle et l’effet visuel. Bref, pour l’instant, ce n’est pas en projet !

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Shannon Wright Live 2010

Indierockmag remercie Shannon Wright, l’équipe Vicious Circle, le File 7 et Carlly, notre nouvelle collaboratrice qui s’illustre ici et d’entrée de jeu avec une interview dont on a longtemps rêvé. Merci à tous.


Interviews - 25.11.2010 par Carlly


News // 16 octobre 2010
Shannon Wright ne lâche rien !

On a à peine eu le temps de se remettre de son dernier album Honeybee Girls et de la tournée qui s’en est suivie que déjà Shannon Wright revient dans les bacs et sur scène. Du 6 au 23 novembre, un furieux tour de France est prévu pour accompagner la sortie de Secret Blood, qui lui sortira le 8 novembre. Les gens de chez Vicious Circle nous (...)



Chroniques // 20 septembre 2009
Shannon Wright

A quel âge Shannon Wright est-elle entrée dans la cour des grandes ? Si cette question ne présente pour vous pas plus d’intérêt que ça, ne lisez surtout pas ce qui suit.




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