Comité d’écoute IRM - session #13 spéciale Thrill Jockey : Holy Sons, Mary Lattimore & Jeff Zeigler, Music Blues, Wrekmeister Harmonies...

Ça n’est pas parce qu’on n’en avait pas encore parlé qu’on n’a rien à en dire : régulièrement, les rédacteurs d’IRM confrontent leurs points de vue sur une sélection d’albums de l’actualité récente.

Toujours constant dans l’excellence après 22 ans d’existence, Thrill Jockey délivre chaque année bien trop de disques intéressants pour que l’on puisse rendre justice à tous ceux qui nous ont titillé les tympans. En 2014 il y a bien eu OOIOO et sa place d’honneur dans notre classement du mois de juin, Jon Porras, Pontiak et The Skull Defekts dans de précédents comités ou encore le génial Locus du Chicago Underground Duo mais même une année sans Tortoise, Oval, Barn Owl ou Mouse on Mars, têtes de gondole d’un label parti de l’avant-garde rock pour en creuser les mutations électroniques, drone ou metal, cinq albums remarquables en 10 mois ce serait somme toute bien peu.

Et c’est là que ce comité spécial Thrill Jockey intervient, se permettant même de laisser de côté les vétérans Trans Am et leur Volume X un peu décousu qu’on aurait préféré plus kraut et moins synth-pop, ou même les profanations de classiques black metal à la sauce techno-pop ou digital hardcore du nouvel opus de The Soft Pink Truth (projet solo de Drew Daniel, moitié de Matmos), c’est dire s’il y avait déjà matière à satisfaire toutes les curiosités et toutes les exigences avec les sept outsiders soigneusement choisis par l’équipe.




Black Pus & Oozing Wound - Split LP



Rabbit : Entre le noise rock percussif et drogué de Brian Chippendale, batteur forcené de Lightning Bolt qui arpente en solo le même genre de jams dada et distordus juste assez sains d’esprit pour se jeter la tête contre les murs dans une cellule capitonnée, et le hardcore primal aux accents sludge d’Oozing Wound, c’est l’histoire d’un coup de foudre scénique à Chicago lorsque les seconds ouvrirent l’an passé pour une performance live du premier.
Aujourd’hui, chacun sa face de vinyle pour rivaliser d’énergie itérative et dépravée, et au côté d’un Black Pus égal à lui-même osant une incursion inédite au "chant" clair, Oozing Wound fait mieux que sur le plus "léger" Earth Suck (sorti ce mois-ci, toujours chez Thrill Jockey) en privilégiant l’étreinte inamovible et les morsures vicieuses du serpent à la débauche voltaïque du chien fou.

Le Crapaud : Avec d’un côté des rythmes répétitifs, des perturbations électroniques et une déclamation froide, c’est-à-dire quelque chose comme ce qu’on pourrait appeler le harsh-kraut de Black Pus, et de l’autre, le thrash metal speedé de Oozing Wound, toujours aussi dense et incisif, on tient là un disque sale, tout à fait adapté pour un duel dans la poussière ou un combat dans la boue.

Riton : Rien de nouveau chez Black Pus, Brian Chippendale poursuit dans sa folie bruitiste, bloqué sur un seul rythme, qui en deviendrait presque pénible s’il n’était pas aussi hypnotique, voire distrayant (en témoigne les brefs instants potaches, dont un "hommage" au Turn Around de Bonnie Tyler). On imagine bien le joyeux bordel que devait être le concert de Chicago avec Oozing Wound tant le thrash crossover de ces derniers en face B, et sa débauche de larsens et de riffs fougueux, se veut extrêmement complémentaire.






The Body & Sandworm - Split LP



nono : Contrairement au reste de leur discographie, l’interminable et cauchemardesque morceau de plus de 16 mn de The Body m’apparaît comme dispensable et ne me laissera pas un souvenir impérissable.
Par contre, les 10 morceaux de Sandworm sont une réelle bonne surprise pour moi.
Sandworm balance un noise punk frénétique et offre 10 morceaux qui vous aspirent dans un maelström d’énergie brute. Une jolie découverte.

Norman Bates : Difficile en effet de ne pas être enthousiaste à l’écoute du speed rageur proposé par Sandworm. One, two, three, go, et c’est parti pour un flash de frustration et de colère très convaincant, en trois riffs pas plus. Très bien.
Le titre de The Body est beau, mais il m’intrigue plus qu’il ne me transporte. L’alternance de climats, dans un contexte général angoissant, donne un ensemble très intrigant mais un peu frustrant.
Au final un split assez curieux : on cherche ce qui a bien pu inciter à accoupler des faces aussi différentes, peut-être s’agissait-il de nous inciter à ne surtout pas déménager à Providence, ville où il n’a pas l’air de faire bon vivre.

Rabbit : A dire vrai les liens d’amitié sont certainement pour beaucoup dans ce coït contre nature, Pat Reilly et Ben Eberle de Sandworm ayant respectivement officié à la viole et au chant sur le premier et le second album de The Body.
En dépit d’une construction hétéroclite jonglant habilement avec les clichés du metal expérimental, le Manic Fire biblique de ces derniers fait pourtant son petit effet, alternant déluge de percussions ésotériques, chœurs et piano désespérés, riffs apocalyptiques et tsunami de bruit blanc emportant les cris de douleur des âmes damnées dans un torrent de saturation. Quant au black metal punkysant et brut de décoffrage de Sandworm, c’est vrai qu’il est assez irrésistible sur le moment avec ses vignettes pleines de riffs mordants expédiées en deux minutes chrono, mais ça manque sans doute légèrement d’atmosphère pour que j’y revienne durablement.

Riton : Pour ma part assez charmé par l’unique morceau de The Body sur ce split, constatant avec enthousiasme qu’au-delà de leur potentiel inchangé (voire décuplé ?) en matière d’angoisse rampante et de gros riffs doom, ils auront su visiblement tirer profit de leur rencontre avec The Haxan Cloak, à coup de bruit blanc et d’incursions électroniques.
Si c’est pas l’originalité qui va étrangler les Sandworm, leur black metal crust pour fans de Darkthrone ne manque pas d’ajouter un peu de panache et de rage à ce disque.






Guardian Alien - Spiritual Emergency



Elnorton : Empreintes d’une dimension psychédélique, les sonorités tribales de ce Spiritual Emergency dont les influences vont du jam-rock au drone constituent un tableau hétérogène. Si l’on ne pourra pas reprocher à Guardian Alien son goût pour l’expérimentation, j’ai du mal à les suivre dans tous les paysages sonores qu’ils explorent, à commencer par la dernière partie du titre éponyme final et ce dès lors que la partie vocale dégénérescente s’invite à la fête. Ce disque contient néanmoins suffisamment de bonnes choses pour que je le plébiscite.

Rabbit : Du chamanisme cosmique de Tranquilizer au drone mystique de Mirage, il y a en effet de bonnes choses sur ce nouvel opus de la formation à géométrie variable emmenée par le batteur Greg Fox, croisé aux fûts de Zs, Liturgy ou encore Dan Deacon. Marquées par cette même variété d’influences allant de la noise à l’électronique en passant par les percussions africaines, sous l’influence des improvisations transcendantales de l’underground new-yorkais des Rhys Chatham et Glenn Branca comme de la no wave ou des pionniers krautrock aux jams décalés et déstructurés, les errances polyrythmiques de Guardian Alien finissent néanmoins trop souvent par se déliter dans le non-sens psychédélique et la répétitivité de la transe, et donc accessoirement par taper sur le système à l’image de ce Spiritual Emergency de 20 minutes pris d’assaut par les incantations délirantes d’une pythie hurleuse.

Le Crapaud : Le dédale polyrythmique de Guardian Alien est hypnotique et vertigineux. Pour ne parler que du morceau fleuve, Spiritual Emergency, qui porte bien son nom, il a la faculté de nous emmener vers un ailleurs lointain, probablement au-dessus, un lieu, en tout cas, au-delà du corps. Il provoque l’extase. Mais il faut accepter de s’y perdre, de se sentir partir, se sentir perdu, savoir attendre entre deux pics d’intensité, demeurer captif. Il me rappelle le récent Enter de Fire ! Orchestra, l’amplitude sonore en moins, mais avec la même volonté farouche de construire un édifice vertical avec le temps pour matière et la liberté comme règle. Un album aux sonorités étranges qui ne se laisse pas atteindre lors d’une écoute distraite.






Holy Sons - The Fact Facer



Elnorton : Voici un disque avec lequel j’ai un rapport très particulier. En effet, rares sont les albums auxquels j’ai donné autant de chances cette année avant d’être en mesure de répondre à une question clé : est-ce que j’aime son contenu au point d’en garder une trace quelle qu’elle soit ?
Si j’ai immédiatement adhéré à certains titres, notamment le Doomed Myself initial ou le mystérieux Wax Gets In Your Eyes, d’autres, tel All Too Free et son lyrisme grandiloquent, m’agaçaient au plus haut point. L’impression de jongler entre des sommets de majesté et de maniérisme restait empreinte au gré des écoutes avant que je ne trouve la clé : point de grandiloquence sur All Too Free ni d’ailleurs aucun des morceaux qui, comme lui, peuvent être à rapprocher de l’univers des Tindersticks, ou même de Sonic Youth s’agissant de quelques riffs en arrière-plan sur un Selfish Thoughts. Cette émotion qui peut paraître débordante transpire l’honnêteté. Clairement, j’aime ce disque et je suis persuadé que j’aurai plaisir à le réécouter dans quelques années.

Rabbit : Aucun problème me concernant pour adhérer au songwriting languide et pénétrant (de l’intense Doomed Myself au magnétique Back Down To The Tombs en passant par le brumeux Selfish Thoughts), étoffé de subtils arrangements psyché ou dissonants et de textures denses et impressionnistes, que propose Emil Amos sur ce nouvel album solo. Il faut dire qu’entre le lyrisme 70s assumé (qu’on retrouve parfois ici dans les riffs ou le chant) d’un dernier Grails aux accents presque kitsch, la geste mystique volontiers emphatique de Om ou les télescopages maniéristes à la fois post-modernes et vintage de Lilacs & Champagne dont le goût des chemins de traverse transparaît dans la mixture en clair-obscur d’americana, de trip-hop et de rock planant de ce Fact Facer (parfois tout près du DJ Muggs de Dust ou des Soulsavers avec Mark Lanegan), on est habitué à voir le Brooklynite évoluer sur le fil du trop-plein et retomber toujours sur ses pattes. Une réussite.

Le Crapaud : Un album de pop-folk psychédélique au songwriting appliqué qui ne serait pas meilleur qu’un autre (et il y en a beaucoup) s’il ne se faisait remarquer par un timbre de voix original (qui rappelle toutefois beaucoup celui de Why ?) au service d’un chant qui ose des envolées parfois étonnantes, et un jeu de batterie instinctif qui s’inspire d’une touche jazzy pour donner aux morceaux un soubassement fluide et groovy, indispensable pour l’homogénéité de l’ensemble. Une nouvelle réussite du multi-instrumentiste Emil Amos.






Mary Lattimore & Jeff Zeigler - Slant Of Light



Rabbit : Harpiste pour Jarvis Cocker, Thurston Moore, Fursaxa ou encore Wrekmeister Harmonies dont on parle plus bas, Mary Lattimore incarne la distante Grâce des Cieux que l’Homme, ici multi-instrumentiste et ingé-son réputé de Philadelphie en la personne de Jeff Zeigler, corrompt peu à peu à mesure que l’ambient acoustique de ce fascinant Slant Of Light laisse les synthés envahir l’espace, pulsant d’abord délicatement depuis les limbes sous les harmonies romantiques de The White Balloon, puis instaurant un trouble discret mais persistant sur Echo Sounder avant de contaminer pour de bon l’instrument de l’Américaine sur un Tomorrow Is A Million Years flirtant avec le bad trip atonal et grouillant. Grand !

Elnorton : Slant Of Light est un album en deux parties. La première paire de morceaux, constituée de mélodies épurées, nous évoque un paysage glacial dans lequel on aura plaisir à dénicher une place de choix pour assister à la chute des flocons voire même, de temps à autre, de stalactites sur le sol. La seconde, elle aussi composée de deux titres, s’affranchit alors de l’essentiel du sens mélodique déployé jusqu’ici.
Le duo nous concocte une ambient toujours aussi fraîche mais qui finit, principalement sur Tomorrow Is A Million Years, par manquer de concision bien que la diversité des éléments présentés ne puisse nous faire prétexter un quelconque ennui. Un album absolument agréable dont la première partie m’a néanmoins davantage emballé que la seconde.

Norman Bates : Je suis sous le charme de ce disque, certainement le meilleur du lot à mon sens. Une première partie très belle, assez confortable aussi, où la harpe mène le débat et ne laisse s’infiltrer que de rares zébrures ; avant que l’inquiétude ne se mette à poindre et que l’ensemble ne tourne au cauchemar lent sur le dernier morceau, dans lequel enfin la harpe semble devoir lutter pour prendre sa place, étouffée qu’elle est par l’atmosphère assez claustrophobe préparée pour l’éteindre. La réconciliation ne pourra être que dissonante, c’est aussi un disque logique. Très jolie trouvaille.






Music Blues - Things Haven’t Gone Well



nono : Le projet introspectif de Stephen Tanner (bassiste des cultissimes Harvey Milk) n’est rien de moins que gavé de guitares fuzz, de basses ronflantes et de percussions primitives. Le résultat : trois-quarts d’heure d’un noise-rock gras, lent, sombre, déprimé et d’un humour douteux.
Ça ne plaît pas à tout le monde, moi j’adore.

Norman Bates : C’est un bon disque, je crois, dans un genre que je connais très mal. Ce qui rend ce genre de musique assez passionnant, c’est son aspect buté dans la lenteur et la lourdeur, il y a ce côté implacable qui ne laisse pas le choix ; c’est un entêtement admirable. Je signalerai toutefois que j’ai eu beaucoup de mal, au casque, à supporter Great Depression jusqu’au bout, c’est à peu près la limite de ma tolérance en matière de vrombissement, avant que ça ne me fasse effectivement mal, je veux dire physiquement.

Rabbit : Finalement pas plus neurasthénique et empesé que le sludge d’Harvey Milk, j’ai relativement bien adhéré au drone doom décharné jusqu’à la moelle de l’os que déroule Music Blues sur ce premier opus déliquescent et lancinant, à coups de riffs hésitant sur le fil du bon goût entre solennité mortifère et emphase hard rock. Dommage pour les quelques digressions poussives qui plombent un peu cet hymne à la dépression et à l’autoflagellation, des voix distordues de l’intermède Teach The Children au blues metalleux un peu trop pompier des derniers titres nettement en-deçà du reste (Tremendous Misery Sets In et The Price Is Wrong)

Elnorton : Certains passionnés de musiques ambitieuses y trouveront probablement leur compte. Entre des morceaux certes sympathiques, mais rapidement occultés, et d’autres agaçants (Hopelessness And Worthlessness), il n’y a finalement pas grand-chose qui me donne envie d’y revenir.

Riton : Gros gros coup de cœur pour cette ode à la dépression signée Stephen Tanner ! Ce retour en arrière, de sa naissance à aujourd’hui, sur fond de gros riffs sludge grassouillets, aussi négligés et poilus que classieux et presque cinématographiques, aura vraiment eu ma peau !






Wrekmeister Harmonies - Then It All Came Down



Elnorton : Disque atypique puisque composé d’un seul titre s’étirant toutefois sur 34 minutes, Then It All Came Down varie les moyens et les humeurs pour établir une progression fascinante, allant de l’épure à un chaos lorgnant sans doute trop vers le metal pour me convaincre, en passant par un spleen délicieux rappelant le Yanqui UXO de Godspeed You ! Black Emperor.

Rabbit : C’est justement en basculant peu à peu dans la puissance sourde d’un doom cataclysmique aux incursions vocales malfaisantes que les élégies violoneuses aux chœurs séraphiques de la troupe enrôlée par J.R. Robinson (avec Chris Brokaw de Codeine ainsi que des membres de Leviathan, Twilight, Yakuza, Pulse Programming, Anatomy Of Habit, Mind Over Mirrors, Bloodiest et d’autres encore) ont fini de m’achever, avec leurs airs baroques de Paradis Perdu conquis en un seul et unique crescendo de fureur et de sang par les forces d’en bas jusqu’à s’effacer dans l’obscurité. Un petit chef-d’œuvre, qui augure du meilleur pour la future collaboration du musicien passionné d’occultisme avec l’hydre "avant-metal" The Body.

Riton : Effectivement un beau chef-d’œuvre que ce deuxième album de Wrekmeister Harmonies. Véritable antithèse de all-star-band metal dans la délicatesse des interventions de chacun, J.R. Robinson et sa bande surpassent grandement le déjà très prometteur You’ve Always Meant So Much to Me de l’année dernière. J’attend de pied ferme la collaboration avec The Body !




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mardi 23 avril 2019


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